CII.\PITRE X
l’armée.
Aux yeux du philosophe, la guerre, de meme que le duel, est un fait de barbarie (pie la civilisation tend à réduire et finalement à supprimer. Le jour viendra sans doute où la guerre recevra sa vraie définition : un duel entre nations. Et ce duel deviendra inutile par l’institution d’une justice internationale, comme le duel
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entre Individus l’est devenu, sauf des cas rares, par l’institution de la justice sociale. Alors le courage des peuples, comme des Individus, se tournera de plus en plus contre la Nature; et l’ilumanité, définitivement paciliée, engagera toutes ses milices dans une sainte croisade dont l’œuvre sera la transformation du globe pour la liberté, la riches.se et le bonheur communs. Les instincts belliqueu.v de l’homme, menacés par le règne de la pai\ universelle, peuvent se rassurer; entre la Nature et l’Humanité, la guerre sera éternelle. L’esprit d'aventure, le goût des hasards, l'appétit du danger, la passion de la lutte, toutes ces épreuves dramatiques de la nature humaine, où il faut faire un suprême appel à la force physique et à l’énergie morale, trouveront toujours une large satisfaction dans ce grand duel de la civilisation et de la barbarie.
Mais le règne imminent de la démocratie ne pouvant attendre l’accomplissement du rêve de l’abbé de Saint-Pierre, l’institution militaire doit être maintenue comme une nécessité provisoire. Toute la question est de savoir sous quelle forme elle est compatible avec une Société démocratique. Dans l’état actuel des relations internationales, il est des cas où la justice, l’honneur, la dignité d’un peuple ne peuvent trouver satisfaction que par les armes. Alors il n’y a pas d’intérêt matériel, ni même de sentiment d’humanité qui puissent prévaloir contre une pareille nécessité. La barbarie et la force auraient trop beau jeu dans ce monde, si la justice et la raison ne leur opposaient jamais que la résignation. D’ailleurs, le sacrifice volontaire de la vie est toujours l’acte d'un grand cœur, quand le but est un intérêt moral, bien ou mal entendu. Le moraliste peut blâmer le duel en principe ; il ne peut refuser son admiration et sa sympathie à l’homme qui meurt pour venger son honneur ou celui de sa famille, tout en regrettant le préjugé qui met cet honneur à une épreuve toute barbare. Le philosophe peut déplorer rétrange méthode de décider le droit par la force; la guerre n’en est pas moins une grande épreuve pour l’historien, non pas seulement quant à ses résultats, mais aussi quant à son caractère héroïque. S’il n’est pas vrai qu’un peuple montre sur le champ de bataille tout ce qu’il vaut, il est certain qu’il y
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fait voir la première vertu des nations comme des Individus, le mépris de la vie devant le devoir ou l’honneur. Tout homme, tout peuple qui n’a point passé par cette épreuve ne sait pas lui-même ce qu’il vaut, quelles que soient l’élévation de ses pensées et la noblesse de scs sentiments. Toute éducation est incomplète, s’il y manque cette mâle discipline qui familiarise le citoyen avec le danger et la mort. C’est là ce qu’il y a de bon, de beau, de vraiment héroïque dans l’esprit militaire. C’est par là que cet esprit est la sauvegarde d’une nation, comme il en est le danger par scs abus et ses exagérations.
S’il est une œuvre à laquelle s’applique la distinction du droit et de la fonction, c'est le service militaire. Tout citoyen a le devoir, et par conséquent le droit de concourir à la défense du pays. Et, pour ce service, nulle capacité spéciale n’est nécessaire : la force et le cœur suflisent. On a pu soutenir que l’élection est une fonction, que l’électeur doit être pris dans certaines catégories de citoyens. O'i' a jamais eu l’idée de chercher le soldat dans une classe plutôt que dans une autre? Tout citoyen est donc soldat dans une Société démocratique.
Le service militaire d’ailleurs n’est pas seulement un devoir et un droit du citoyen; c’est une discipline très utile sinon nécessaire à l’éducation virile. La milice est, de sa nature, l’école du courage et de l’abnégation. Elle ne devient une école de paresse et de vice pour la pluj>art des enrôlés que parce qu’elle dégénère en métier. Le noble métier des armes est un mot du moyen âge et de la barbarie, un anachronisme en complète contradiction avec la démocratie, et même avec toute civilisation. Le service militaire est un devoir pour le citoyen, une excellente discipline pour le jeune homme; ce n’est point un métier. Non seulement il est compatible avec l’apprentissage et l’exercice d’une profession ; mais il en a besoin pour conserver l’activité et la moralité sans lesquelles il tourne à l’ennui, au désordre et à l’incapacité sociale. Les républiques de l’antiquité recrutaient leurs armées dans les champs, dans les ateliers, dans les tribunaux, dans les écoles, au forum, au Sénat, dans toutes les conditions et dans toutes les
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professions de la Société. Sophocle laissait le théâtre, Socrate l’école, Cincinnatus la charrue pour commander ou servir dans l’armée; et, quand la guerre était finie, ils retournaient reprendre leurs travaux. De là ces armées admirables auxquelles le camp ne faisait jamais oublier la cité; de là ces généraux hommes de pensée et d’action tout à la fois, philosophes, poètes, orateurs, écrivains, chez lesquels l’alliance de l’esprit politique et de l’esprit militaire a produit des tjpcs complets, si rares dans les temps modernes. Dans ces glorieuses Sociétés, point de citoyen qui ne fût soldat; point de soldat qui ne fût citoyen. Le jour où le service militaire y devint un métier, c’en fut fait de la liberté et de l’indépendance. L’institution des armées permanentes, mortelle à la démocratie, y a toujours coïncidé avec le règne des aristocrates, des rois ou des tyrans. Et encore est-il vrai de dire que la tyrannie est la seule forme de gouvernement qui s’en accommode parfaitement. Dans toute Société libre, aristocratique ou monarchique, l’armée permanente est un danger pour la liberté : l’histoire n’en offre que trop d’exemples dans les temps anciens et les temps modernes.
La démocratie ne comporte donc pas d’armée proprement dite, si nationale que celle-ci puisse être. Ce qui lui convient, c’est la nation armée. Si ce système est plus propre à la défense qu’à la conquête, c’est une heureuse nécessité dont la civilisation n’aura qu’à se féliciter. Avec de pareilles institutions militaires, un gouvernement n’est guère tenté de courir les aventures suscitées par l’ambition des souverains ou les susceptibilités de l’esprit militaire. Quand une guerre au dehors sera reconnue juste et nécessaire, alors c’est la nation entière qui se lèvera pour la faire. La vraie force militaire des peuples a toujours été dans l’organisation des milices. Avec cela, un peuple est invincible chez soi; et quand la justice et la civilisation l’obligent à porter ses forces au dehors, il devient irrésistible par la puissance de l’élan national. La force militaire des armées permanentes est plus brillante, mais plus fragile; plus prompte aux éclatantes victoires et aux grandes conquêtes, mais plus sujette aux revers irréparables, surtout plus impuissante contre les invasions. Un peuple sans milice devient
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étranger au métier des armes, et se trouve réduit ii ne compter que sur l'armée dans le suprême danger. Une fois celte armée détruite par une force supérieure, le peuple, sans discipline et sans initiative militaire, subit l’invasion étrangère. Devant l’ennemi, son attitude est passive ou effacée. Un peuple militaire, au contraire, est une force indomptable; il n’y a pas d’armée d'agression dont il ne finisse par avoir raison.
Enfin le système des milices est le seul conforme à l’égalité, comme il est le seul favorable à la liberté. Le recrutement volontaire, eu faisant du service militaire un métier, isole l'armée de la nation, et en fait une force aveugle entre les mains d’un bomme ou d’un parti. La conscription diminue cet inconvénient, sans le supprimer entièrement. Les armées qu’elle engendre se renouvellent trop rapidement pour perdre entièrement le souvenir de la vie sociale où elles doivent rentrer, après un certain temps passé sous les drapeaux. Mais la conscription est l’impôt du sang, le plus odieux de tous, en ce qu’il ne pèse que sur le pauvre. Dans la guerre, cet impôt prive le peuple de ses enfants; dans la paix, il le prive de leur travail, qui est souvent sa meilleure ressource. Et quand l’armée renvoie dans scs foyers l’ouvrier libéré du service, le plus souvent c’est avec des babiludes qui le rendent incapable de travail et de toute vie régulière. Le système des milices coupe court à ces injustices et à ces désordres. Il impose à tous également le service militaire. Il ne relient pas assez longtemps le soldat sous les drapeaux pour lui faire oublier le travail et le métier qui le fout vivre bonnétemenl, lorsqu’il est rentré dans la vie privée. Il fait mieux; il concilie le service militaire avec l’apprentissage et l’exercice des professions, de manière que ce second travail ne souffre que de rares et courtes interruptions. Assurément le régime de la caserne et du camp est nécessaire à l’éducation du soldat. Le service fait, les inameuvres exécutées au sein de la vie sociale, quelque régularité et quelque sévérité qu’on y mette, n’y peuvent suffire. Il faudra donc que les milices se réunissent et se concentrent de temps en temps pour camper, en s’isolant complètement de leurs relations de famille ou de profession, et en
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rompant brusquement avec les habitudes de la vie ordinaire. Mais cette suspension sera toujours de courte durée. Quelques semaines, ou même quelques mois passés à la caserne ou au camp peuvent troubler l’exercice ou prolonger l’apprentissage d’une profession; mais ils ne frappent pas d’incapacité professionnelle et sociale une nombreuse catégorie de citoyens, comme fait un service de huit ou dix ans, exclusif de toute espece de travail et d’études qui ne se rapportent pas au métier. Et quand on irait jusqu’à accorder une ou deux années aux exigences de l’éducation militaire, le but serait amplement atteint sans que l’avenir professionnel des populations laborieuses fût sérieusement compromis (1).
Les gens du métier repoussent obstinément ce système. Pourtant ils n’ont pas le droit de le traiter d’utopie, puisqu’iLest déjà pratiqué chez plusieurs nations de l’Europe. Mais ils prennent en pitié les armées formées par de telles institutions. Tout au plus bonnes pour la défense, elles ne valent rien, selon eux, pour les grandes et longues expéditions. Il est certain qu’elles valent moins. Mais quand le règne de la démocratie sera devenu universel en Europe, ces expéditions n’auront plus guère de raison. Ensuite il faut dire que les gens du métier exagèrent en général les exigences du service militaire, et les dillicultés d’une pareille éducation. L’expérience qui leur révèle ces diflicultés et ces exigences n’est pas concluante, parce qu’elle se fait avec des sujets dont l’éducation générale est nulle ou fort incomplète. Avec des paysans incultes, les instructeurs font lentement et laborieusement de bonnes machines de guerre; avec des hommes dont l’éducation a développé l’intelligence et le sens moral, ils feront rapidement et à peu de frais de vrais soldats. La discipline et l’habitude de la vie des camps développent le courage militaire, si puissant en masses, si fragile chez les Individus. Mais l’éducation morale seule donne
(1) Nous savons tout cc qu’on peut objecter à ce système, la perturbation jetée dans les affaires et les professions, la difficulté et la lenteur à mettre les milices sur le pied de guerre, l’exemple de l’Allemagne et de la Suisse, etc., etc. Mais tous CCS inconvénients peuvent être réduits, sinon supprimés, par une pratique intelligente du système.
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ce courage personnel qui résiste aux entraînements de l’exemple, et ne se laisse jamais démoraliser par le malheur. Dans leur préoccupation des qualités extérieures du soldat, les gens de guerre tiennent peu de compte de cet élément. Force, santé, discipline, adresse, voilà pour eux l’idéal militaire. Ils ne voient pas que l’intelligence cl le sentiment réfléchi du devoir donnent au soldat une aptitude et un courage bien supérieurs à ces qualités plus ou moins matérielles.'
Le système des milices est une institution essentiellement démocratique, comme le système des armées permanentes est une institution essentiellement aristocratique ou monarchique. Quand on l)arle aux gens de guerre de remplacer l’armée par la milice, ils rap|ielleijt l’impuissance cl l’indiscipline des gardes nationales. L’exemple n’est rien moins que décisif. Tant que subsisteront les armées permanentes, les gardes nationales ne pourront être prises au sérieux. Comme, dans ce. système, on ne leur laisse rien à faire qu’à parader ou à garder des postes (ce qu’elles font assez ^ mal), elles ont la conscience de leur inutilité, cl ne peuvent ellesmêmes se prendre au sérieux. Mais, du momenl que la milice remplace l’armée, elle a un rôle utile, et demande une organisation vraiment militaire. C’est alors qu’il importe de hieu fixer les • conditions de cette organisation. Que l’armée n’ait pdur soldats que les citoyens de toutes les classes de la Société, vaquant à leurs fonctions et à leurs professions diverses, même pendant toute la durée du service actif, cela est une conséquence rigoureuse du principe démocratique. Maissous quelle autorité sera cette milice?
Qui nommera les oHiciers et les généraux? Ici commencent les dillicultés et les divergences d’opinion.
Pour l’école anarchiste, (|ui ne veut de l'État nulle part, le problème est fort simple. L’armée est, comme tout le reste, l’œuvre purement individuelle des citoyens. Ils s’associent pour leur sécurité extérieure, comme ils s’associent pour l’ordre intérieur, pour l’assistance, pour le travail, pour le commerce, pour tout ce qui intéresse leur salut ou leur bien-être. Les membres de l’association militaire nomment leurs chefs, de même que les membres de