LE GOUVERNEMENT
plus OU moins mêlé d’affections, de passions, et souvent d'ambitions personnelles ; et quand il est au service d’un mauvais Gouvernement, il devient de la servilité ou de la complicité. En un mot, si l’État peut toujours être servi par les honnêtes gens, il n’en est pas de meme du Gouvernement.
La distinction qui vient d’être posée n’est pas applicable il toute espèce de fonction publique, par exemple à celles où l'État et le Gouvernement semblent s’identifier, comme l’administraticui préfectorale, et en général les fonctions dites politiques. Ces fonctions sont essentiellement des missions de conliance, que tout gouvernement confère ou retire ù son gré, sans que ceux qui en sont chargés puissent voir là un abus de pouvoir. Tout fonctionnaire politique, s’il a des convictions, comprend qu’il n’est plus à sa place si le gouvernement change d’organes ou de système ; il est toujours prêt à résigner librement la mission qu’il a librement acce|>tée. Son dévouement aux hommes et au parti qui gouvernent est d’autant |)lus absolu qu’il est volontaire. Il sait (jii’il est identifié avec le Gouvernement, qu’il en est la chair et les os; mais il sait aussi que cette identité tient à une complète sympathie politique, et que du jour où cette sympathie cesse, son droit, comme son devoir, est de se démettre des fonctions publiques. Mais, dans les fonctions d’un autre genre, comme la magistrature, l’université , l'armée, les travaux publics, la distinction est parfaitement nette (1). il est trop clair que le professeur, l’ingénieur, le’juge, l’officiel servent l’État lui-même, et non le Gouvernement. On connaît la belle réponse d’un magistrat à un ministre <|ui voulait entraîner la magistrature hors de ses voies : « La justice rend des arrêts, et non des services. » Tous les fonctionnaires appartenant aux administrations désignées ci-dessus pourraient répondre de
(1) La police cUc-mcme, en tant qu’elle a [lour objet l’ordre et le respect de la loi, rentre dans l’ordre des fonctions administrante». C’est par un véritable abus que la plupart des gouvernements les transforment en fonctions politiques, faisant servir à leurs fins personnelles des forées et des facultés destinées spécialement à faire exécuter et respecter la loi. Un commissaire de police, n’est pas plus l’homme du Gouvernement que le juge, le professeur, l’ingénieur, l’ollicier.
LE GOL'VEnXF.MEM.
même dans un cas analogue. S’ils ne le font pas, ce n’est jtas que la conscience du devoir et du droit leur manque; c’est que le cœur leur fait défaut, ou que la nécessité les contraint. En tout cas, ces fonctions participent de la stabilité de l’État : on peut les garder en dépit des vicissitudes politiques.
Dans une société monarchique ou aristocratique, la distinction est très sensible; elle va même souvent jusqu’à rojiposition et à la contradiction. Comme c’est un homme, une famille, une classe qui gouverne, il est tout naturel que le Gouvernement y domine, y confisque l’État à son profit personnel. L’intérêt public se personnifie, s’absorbe dans un individu, une dynastie, un ordre, qui se couvrent du masque de l’État pour en faire servir l’autorité et la force à l’accomplissement de leurs propres desseins. C’est alors que le Gouvernement est vraiment maître de l’État, et qu’il peut s’appliquer la fameuse parole de Louis XIV : L’Étaf, c'est moi. Cruelle situation pour tous les ordres de foncliounaires, qui peuvent difficilement rester dévoués sans devenir serviles! Comment rendre au prince ce qui est au prince, et à l'État ce qui est à l'État, si tout est au prince? Comment servir l’Étal avec dignité, si l’État est un homme, une famille, un ordre, un parti? Tant que l’État reste un principe, tout citoyen peut le servir, sans qu’il en coûte jamais rien à sa conscience et à sa dignité. Mais s’il devient le Gouvernement, c’est h dire un homme ou une société d’hommes qui ont leurs affections, leurs idées, leurs intérêts mobiles, en dehors des intérêts immuables de l’État, quel embarras pour le fonctionnaire qui veut rester citoyen ! Pour le senir honorablement alors, il faut partager ses passions, ses idées et ses intérêts; il faut être l’homme d’un autre, ou l’homme d’un parti. Un |)areil dévouement n’est j)as possible sous tous les gouvernements. Il n’y a que l’Étal qui puisse être toujours et partout servi avec honneur, pourvu (jue le Gouvernement qui en est l’organe provisoire ne demande au\ fonctionnaires aucun acte de dévouement personnel, en dehors du service général de l’État.
Cette confusion explique le sentiment de défiance qu’inspirent aux amis de la liberté les administrations publiques. Dans les
LE GOtVERNEMEXT,
sociétés moiiarcliiques et aristocratiques, l’État se dénature et s’altère au contact des passions et des intérêts personnels et dynastiques. A travers l’espèce de transformation que ce contact lui fait subir, il n'apparait plus sous son vrai jour de haute justice et d’inflexible impartialité. C’est alors qu’on l’oppose à la liberté et k la Société, et qu’on cherche des garanties parfois excessives contre scs empiétements. Il n’en doit pas être ainsi dans une société démocratique. I>e Gouvernement n’y est jamais le maître de l’État; il n’en est que le serviteur. Tous les fonctionnaires qui le composent n’en sont que les commis, depuis le Président et les ministres jusqu’aux plus humbles agents de la hiérarchie administrative. Il est de l’essence de la démocratie d’opposer la majesté, la souveraineté, la stabilité de l’État à l’obscurité, à la dépendance, à la mobilité des gouvernants et des administrateurs qui lui servent d'organes. C’est donc sur le Gouvernemeut, et non sur l’État, que doivent porter les défiances cl les précautions des amis de la démocratie. L’État ne peut leur porter ombrage , puisqu’il est la .Société elle-même considérée dans sou unité et sa généralité. Le véritable cl légitime objet de leur suspicion, c’est le Gouvernement, dont les ministres et les fonctionnaires supérieurs peuvent abuser de la force, de l’autorité, du prestige cl du nom de l’État pour servir leurs passions ou leurs intérêts personnels.
La distinction de \'Élat et du Gouvernement, et la subordination absolue du second au premier, sont encore aujourd’hui, comme tant d'autres principes, de pures abstractions qui n’ont point passé des livres et des constitutions dans la réalité. Dans la plupart des sociétés modernes, l’État se personnifie en des inslilutioiis monarchiques ou aristocratiques plus ou moins libérales. Il en est qui conservent en partie à l’État sa mission bienfaisante, sa dignité et son indépendance, et aux citoyens leur liberté à peu près entière. Il en est d’autres qui dénaturent l’État jusqu’à en faire un instrument d’oppression pour les citoyens, et de dégradation pour les fonctionnaires. Dans presque toutes , l’Étal est plus ou moins confondu avec le Gouvernemeut. 11 n’y a guère que es sociétés républicaines, comme les États-Unis et la Suisse, où