CHAPITRE Y
Que les fonctions publiques soient confiées à des fonctionnaires spéciaux, indépendants de toute autorité locale, et ne relevant, dans l’exercice de ces fonctions, que de l’administration 5 laqnelle ils appartiennent; ainsi le veut le service de l’État. Il n’y a d’administration centrale qu’à ces conditions. Tout système qui, dans un but de liberté ou de démocratie, fait rentrer les fonctionnaires sous la dépendance de la cité et des citoyens, soit par l’élection, soit par le contrôle, soit par une action quelconque, est destructif de toute autorité administrative. A l’État seul, c’est à dire à l’autorité qui le représente dans tel ordre de services, appartient exclusivement le droit de nommer, de diriger, de surveiller ses agents. La démocratie reconnaît et respecte ce droit autant que les autres gouvernements.
.Mais cette nomination des fonctionnaires n’est point une chose purement arbitraire. Dans toute administration régulière, quel que soit le régime politique auquel elle soit soumise, le choix du personnel est soumis h des règles fixes, à des conditions invariables. C’est sur ce point que se révèle la différence des gouvernements. Dans une monarchie pure, le bon plaisir et la faveur disposent généralement des emplois. Les conditions d’admission, les règles d’avancement, s’il yen a, ne s’appliquent qu’aux petits emplois. Les hautes fonctions y échappent le plus souvent. Dans une aristocratie, les conditions d’admission et les règles d’avancement sont rigoureusement définies et observées. On peut même dire qu’elles le sont mieux que partout ailleurs. Mais le privilège y préside ; les écoles de nobles et de cadets ouvrent l’admission aux fonctions et aux grades; et, dans le cours de la carrière, c’est le titre de noblesse qui donne droit aux dignités. La démocratie ne veut ni arbitraire, ni privilège. Ici, comme dans tout le reste. Injustice et l’égalité font la loi. L’accessibilité aux emplois pour
tous les citoyens n’est pas seulement un principe inscrit dans la constitution; c’est un fait accompli dans toutes les branches de l’administration publique.
Ce droit d’égalité strictement réalisé est un des signes les plus décisifs qui distinguent la véritable démocratie de ces gouvernements bâtards qui en usurpent le nom. Si l’on ouvre les constitutions et les chartes de la plupart des gouvernements modernes, on trouve inscrit en tète le principe de l égalité civile pour lequel la grande Révolution française a si héroïquement combattu : on trouve également à la suite , parmi les conséquences de ce principe, l’accessibilité de tous les citoyens au.\ emplois. Sur la foi de telles promesses, beaucoup se croient eu pleine démocratie. Mais que cette illusion se dissipe bien vite devant la réalité ! bâton de maréchal que chaque soldat porte dans sa giberne devient un mythe, même chez les nations militaires où la guerre ofl're tant d’occasions d’avancement rapide. Les grades sont peu accessibles au peuple des soldats, et les emplois supérieurs ne le sont guère plus au peuple d’employés. Comment cela se fait-il? Est-ce que le législateur a voulu abuser le public par de fausses paroles? Nullement. Le législateur est presque toujours de bonne foi. Parce qu’il a fait ou enregistré une révolution politique, il croit que tout est dit, et que la démocratie n’a plus qu’à marcher dans la voie ouverte par la loi. Mais il a compté sans l’état social du pays qu’il transforme ainsi brusquement sur le papier en une société démocratique. Tous les citoyens sont également admissibles à tous les emplois Fort bien : mais ces emplois exigent une certaine capacité de ceux qui y aspirent. Cette capacité suppose une éducation générale d’abord, puis s|iéciale. Et où se donne cette éducation? Dans les écoles de l’État et dans les écoles privées, dont l’entrée est fermée aux pauvres, c’est à dire à l’immense majorité. Voilà comment l’égalité tourne au privilège , et la démocratie de droit à l’aristocratie de fait.
La première chose à faire, pour que la loi devienne une vérité pratique, c’est de changer les conditions sociales et économiques dans lesquelles végète le peuple, sans quoi nulle révolution poli-
ÔTO