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DE LA SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE

vilité au5 observateurs superficiels. La plupart des républiques espagnoles de l’Amérique ne comprennent guère mieux la liberté et la justice que les peuples à demi barbares auxquels le despotisme des czars essaye d’inoculer la civilisation de l’Occident.

Une société politique se reconnaît donc à ce signe, que les droits de l’homme y sont compris et respectés de tous, quelle que soit d’ailleurs la part que prennent les citoyens au gouvernement de la cité. Que le gouvernement soit monarchique ou républicain, aristocratique ou démocratique, du moment que ces droits sont solidement garantis, la cité existe. Jusque-là il n’y avait qu’une société de nature, nation , peuplade ou tribu , que gouvernait la crainte ou l’amour, sans la règle du droit. Mais quand on dit que la cité peut exister sous les formes de gouvernement les plus diverses, on n’entend pas que ces formes soient indifférentes en elles-mêmes à la perfection de la société politique. La monarchie étant le règne d’un seul, et l’aristocratie le règne de plusieurs, il est clair que ces gouvernements sont, au point de vue de la vérité et de la justice absolue, inférieurs à la démocratie, qui est le règne de tous. Puisque tous les citoyens y concourent également à l’élec-^ tion des pouvoirs et à la confection des lois, la démocratie est lai seule foTme de gouvernement où le respect des droits sociaux \ puisse être parfaitement assuré. Elle est aussi la seule où l’égalité \ des citoyens soit complète, dans l’exercice des droits de toute espèce. Alors même que, dans les sociétés monarchiques ou aristocratiques, les gouvernements ne laisseraient rien à désirer pour le respect des droits, et la bonne administration des intérêts sociaux, il y aurait eneqp, dans les privilèges conférés à un homme ou à une classe, de quoi blesser la justice et la dignité humaine. L’idéal de la société politique est l’absolue égalité dans l’exercice de tous les droits.

Quels sont les caractères d’une véritable société démocratique? Depuis que la Révolution, en France surtout, a détruit les derniers vestiges de féodalité, on semble croire généralement que la société moderne est devenue, par ce seul fait, essentiellement démocratique. Les publicistes de la monarchie absolue et du des-

LA DflHOClUTIS. ^

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potisme militaire prétendent parler au nom de la démocratie , comme les publicistes de la république. Seulement, tandis que les uns lui veulent un roi ou un maître , les autres la réputent infaillible, vox populi, vox Dei, et, à défaut d’éducation et de science politique, s’en Cent pleinement aux inspirations de son génie. C’est se montrer par trop facile sur la déUnition d’une société démocratique. Une nation ne mérite pas ce beau litre uni(iuemenl parce qu’elle jouit d’un code civil , ou même d’uu code politique où l’égalité des citoyens est consacrée. Le code civil , même en pleine vigueur, n’empêche pas que certaines classes de la société qui en jouit ne soient vouées en quelque sorte à la misère, à l’ignorance, à l’immoralité. Le code politique ne peut faire sortir, comme par enchantement, un peuple de citoyens de ces classes déshéritées, en leur disant : Levez-vous et volez. L’abolition légale de tous les privilèges et de toutes les institutions qui violaient l’égalité où gênaient la liberté, ne suffit pas pour faire d’une nation une véritable démocratie. Elle crée le droit , mais non le fait. La société moderne est devenue, grâce â la Uévolution, une table rase pour l’institution future, une matière plus ou moins propre à la forme démocratique; elle n’est point encore une démocratie. Elle n’est pas même une société politique , dans le vrai sens du mot, puisqu’elle compte des classes eiilicres , et les plus nombreuses, où le sentiment du droit n’est pas encore éveillé. Il n’y a de véritable démocratie que là où existe une certaine communauté d'idt^es et de sentiments, qui permet aux membres d’une société de se rapprocher, de se comprendre, de se respecter, dans les conditions les pl||p inégales, sans que la loi ail à intervenir entre l’orgueil insolent des uns et l’humilité servile des autres.

L’égalité absolue n’est pas seulement impossible; si elle pouvait se réaliser, elle détruirait toute hiérarcliie, toute organisation sociale. La vraie démocratie n’en a pas besoin ; elle n’a jamais songé à faire passer sous le même niveau les intelligences et les fortunes. Dans une société parfaitement démocratique, les conditions, les professions différentes restent; mais les classes ont

ItE LA SOCIÉTÉ IIÉMÜCIIATIQIE.

disparu. II y a encore, il y aura toujours des citoyens exerçant telle fonction, tel emploi, tel métier; il y a et il y aura les ouvriers du corps et les ouvriers de l'esprit. Quand même les salariés eussent partout fait place aux associés, ce qui est l'avenir de la démocratie, la hiérarchie n’en serait pas moins nécessaire à toute association organisée. Chaque associé y serait appelé à l’œuvre à laquelle ses facultés l’ont rendu le plus apte ; tél serait directeur, tel employé , tel simple ouvrier de l’association. Le principe démocratique s’accommode d’autant mieux de cette inégalité de conditions, de professions, de fortunes, que c’est la seule qu'il laisse subsister. La nature ne permet pas, et la société ne demande point que tout citoyen soit également propre à tout, qu’il fasse toutes les œuvres, remplisse tous les rôles, passe par toutes les conditions; qu’il soit tour à tour ouvrier, marchand, artiste, ingénieur, savant, poète, orateur. Ce que la nature comporte, ce que la démocratie réclame , c’est que tout membre de la société soit citoyen actif (1), c’est à dire électeur, juré, soldat, magistrat (dans une certaine mesure); qu’il ait, eu un mot, une part égale dans le gouvernement et l’administration de son pays.

Mais, pour jouer ce rôle dans la cité, il faut «pie chacun y ait été instruit, formé par l’éducation; et de plus, que sa condition, sa fonction, sa profession lui assurent la liberté, le loisir, les ressources nécessaires pour exercer tous ses droits, et remplir tous scs devoirs de citoyen. Qu’importe, en effet, que la loi en ait fait un citoyen dans la plus large acception du mot, si le défaut d’éducation, les nécessités de la vie, ou les exigences de la profession en font une brute ou un esclave’? Voilà dans quel sens il est vrai de dire que la vraie démocratie ne souffre pas de classes. Elle ne veut ni nobles, ni bourgeois, ni ouvriers, ni paysans, c’est à dire des hommes essentiellement différents d'éducation, d’instruction, d’idées, de mœurs, de sentiments et d’intéréts, qui parlent à peine la même langue, et alors même qu’ils la parlent, ne la comprennent pas de la même façon , qui ne peuvent lier

(1) C’«at ce que la llévolutioii avait compris. Le mot est d’elle.

entre eux un commerce d’idées et de sentiments sur les questions les plus vitales de la science, de la morale et de la politique. Elle veut partout des citoyens et des égaux, des égaux et non des frères. La fraternité est un sentiment que toute société, celle de nature comme celle de justice, peut revendiquer; tandis qu’il n’appartient qu’à la démocratie de parler d’égalité.

Cette égalité, qu’on peut appeler morale pour la distinguer de l’égalité civile et de l’égalité politique dont elle est la condition, est le principe même de la démocratie. Une société n’est vraiment démocratique qu’autant qu’elle la possède. C’est ce que ne voient pas beaucoup de publicistes libéraux et meme démocrates qui croient qu’un pays est en pleine démocratie, du. moment que la constitution lui garantit l’égalité civile ou l’égalité politique. Dans une telle société, s’il n’y a plus de castes, il peut encore y avoir des classes. Sans doute il y a bien loin de la caste à la classe ; nul privilège, nul droit à part n’est attaché à celle-ci. Devant la loi tous les citoyens sont égaux; nul obstacle légal à ce que chacun arrive à tout, aux suprêmes fonctions comme à la plus riche fortune. Mais devant la société c’est toute autre chose; les obstacles viennent de partout, de l’ignorance, de la rusticité, de la misère, et se dressent sur le chemin de l’ouvrier ou du paysan pour lui barrer le passage, quelles que soient d’ailleurs l’ardeur de son élan et la vigueur de ses facultés naturelles. Où réussit la plus simple dose d'intelligence cl d’activité chez le noble et le bourgeois riche, on voit échouer même le génie chez l’ouvrier pauvre et le paysan rustique. Voilà pour l’égalité civile. Quant à l’égalité politique, lors même que l’expérience ne serait pas là pour le démontrer, il tombe sous le sens que Je droit sans la capacité ne pouvant être qu’une arme pour l’anarchie ou le despotisme, le premier acte d’une sage politique doit être d’en ajourner l’usage, dans l’intérêt de la liberté aussi bien que de l’ordre. Donc l’égalité morale des citoyens est la garantie de tous les droits , de toutes les institutions de la cité. Si l’on veut savoir où en est une société, en fait de démocratie, il ne faut pas s’arrêter aux chartes, aux constitutions aux formes politiques plus ou moins

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libérales qu'elle peut affecter : il faut aller au fond et à la substance même, c’est à dire aux mœurs, aux sentiments, aux lumières générales de cette société. Sous les diversités de conditions, de fonctions, de professions, retrouvez-vous l’identité de conscience morale et politique, un égal respect du droit, un égal sentiment du devoir, un ensemble de notions communes, nettes et pratiques sur l’homme et la société; soyez sûr qu’il y a là une vraie démocratie, toute prête à se constituer et à s’organiser, si elle ne l’est déjà. Que si, au contraire, sous l’apparente unité de langue, de législation, de constitution, de vie politique, vous rencontrez une société profondément divisée en classes, entre lesquelles la différence d’éducation, de mœurs, d’habitudes, d’idées, élève une épaisse barrière, vous avez tout lieu de craindre que le règne de la liberté et de la justice ne se fasse longtemps attendre.

Si maintenant on cherche dans la réalité les sociétés démocratiques qui rentrent dans la définition posée ci-dessus, on n’en trouve qu’un bien petit nombre, dans l’état politique actuel de l’Europe et du monde civilisé. Et encore faut-il ajouter que ces sociétés ne répondent que fort imparfaitement à leur type. I.a société des États-Unis, malgré ses imperfections, est assurément celle qui satisfait le plus au principe même de toute démocratie ; l’inégalité d’éducation, d’instruction, de condition, de fortune n’empêche pas l’égalité morale de s’y établir et de s’y conserver, du moins jusqu’à présent. Les conditions et les fortunes y sont inégales, comme partout ailleurs; mais, dans la société américaine, elles ont une fragilité et une mobilité qui ne permettent guère de constituer déiinitivement les habitudes, les mœurs, les préjugés d’éducation et de condition sur lesquels se fondent les classes proprement dites. Si l’éducation y est inégale comme les conditions et les fortunes, elle y atteint un certain niveau d’égalité, grâce à l’identité d’enseignement religieux et moral puisé dans la lecture assidue et l’explication de la Bible. Enfin les nécessités d’une vie active et tout extérieure, dans un pays où la conquête de la Nature est la grande, l’unique affaire, laissent trop

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peu de loisirs pour se livrer à la contcmplalion, à ['élude, à la culture lilléraire ou scientifique, aux œuvres d’art, toutes choses qui tendent à multiplier et à élever les inégalités qui séparent les citoyens en classes. Mais combien cette démocratie est encore imparfaite! Dans tous les Étals du Sud, le principe de l’égalité y subsiste à côté de la monstrueuse institution de l’esclavage. Dans les Étals. du Nord, au sein des grandes villes, commence h se produire le cancer du paupérisme, sous l’influence des mêmes causes économiques qui l’ont développé d’une manière si effrayante dans les sociétés européennes. Et cette égalité ellemême, dont la république de l’Union se vante à bon droit, tient en partie, il faut bien le dire, à des causes qui n’ont rien de politique, à la jeunesse, à la ferveur religieuse, à la simplicité de culture intellectuelle, li la position géographique, au défaut d’organisation de la société américaine. Quand tout le territoire où elle déploie sou activité sera occupé et exploité, trouvera-t-elle dans sa constitution les moyens de prévenir ou d’arrêter le prolétariat et le paupérisme, ces plaies dévorantes des sociétés modernes? D’autre part, cet enseignement populaire fondé sur la Bible, fût-il épuré, élevé par la plus libérale et la plus philosophique des sectes protestantes, n’est pas l’idéal d’une éducation vraiment politique. Ces fiers républicains, qui ont proclamé les droits de l’homme en tête de leur constitution, en sont encore à ne pas comprendre les vrais principes de la liberté religieuse. Ils laissent le choix d’une religion aux citoyens; mais ils veulent qu’ils en aient une, si bizarre, si absurde, si nouvelle qu’elle soit, pourvu qu’elle puisse se couvrir du grand nom de christianisme. La plus pure, la plus parfaite des philosophies, au jugement de la raison et de la conscience, ne suffit point à la cité américaine ; on n’y est citoyen qu’à la condition d’appartenir à une religion. Quand le libre examen en aura fini avec la Bible, que deviendra l’unité d’éducation qui fait l’égalité morale de la société américaine? Enfin, quand la conquête achevée du sol fera refluer celte société sur elle-même ; que le progrès s'y fera eu profondeur, et non plus en étendue; que les loisirs, les études, les arts de la vie intérieure

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