LE PERSONNEL AUMINISTR.\TIF
pour l’armée, runivcrsilé et les travaux publics. C’était, dans le sens de la justice et de la démocratie, un progrès qui a été, comme beaucoup d’autres, emporté par la réaction. L’intention en était excellente, meilleure peut-être que la pratique. On voulait supprimer le privilège de la fortune ou de la naissance, et y substituer le seul mérite. Seulement la capacité administrative est cbose tellement pratique, que l’expérience des affaires semble la seule bonne école d’administration. Mais CÆtte institution prêtait à une antre critique : c’était une satisfaction plus apparente que réelle donnée à la démocratie. La justice y pouvait trouver son compte, mais non l’égalité. Cette école, ouverte en principe à tous, ne l’était en fait qu’aux enfants de la bourgeoisie. Lors même qu’on l’eût rendue gratuite, elle eût été fermée aux enfants dn peuple, que le défaut d’instruction classique mettait dans l’impossibilité de concourir. 11 n’y a qu’un système très libéral de bourses qui pût leur ouvrir cette école, en les faisant participer au bienfait de l’instruction classique. Mais alors, quand leur mérite aura conquis les fonctions politiques, qui leur donnera la fortune nécessaire pour les exercer dans les conditions requises par l’opinion publique? Il faut donc toujours en revenir à cette vérité : que la démocratie n’est qu’une fiction dans la loi, tant qu'elle n’a pas passé dans la société.
Même remarque pour l’L'niversité. Rien de plus juste et de plus démocratique en principe que les statuts qui président au choix des fonctionnaires. C’est le concours qui décide de tout et partout; concours pour les lycées, concours pour les facultés; examens de baccalauréat, de licence, de doctorat. On n’entre dans la carrière, on n’y avance, on ne s’y maintient que par les épreuves les plus laborieuses et les plus honorables. L’École normale ne s’ouvre qu’au talent, et an travail accumulé de dix années d’études classiques. Elle a perfectionné jusqu’au rallincment l'art de s’instruire et l’art d’enseigner; et pourtant elle ne confère à ses élèves d’autre droit que celui d’être admis à concourir, en concurrence avec les candidats étrangers à l’école. Ainsi constituée, l’Université est assurément la plus démocra-
DANS LA DÉMOCnATIE.
tique de toutes les administrations, en fait comme en principe. Les enfants du peuple y ont accès plus facilement qu’à toute antre. Et pourtant la bourgeoisie s’y fait encore la part du lion. Sauf les bourses de l’État et les pensions gratuites offertes aux enfants pauvres par les chefs d’institutions privées, en vue des succès des lauréats futurs, où le peuple trouverait-il les moyens de payer les frais d’une éducation classique?
Dans l’armée, l’institution des écoles spéciales, selon les principes de la Révolution , a été un grand progrès sur les anciennes écoles de cadets fondées sur le privilège. Comme elles sont ouvertes à tous indistinctement, les grades et les dignités militaires ne sont le monopole d’aucune classe de la société. Enfin, la justice et le service public se trouvent infiniment mieux d’un régime où le concours décide de l’admission, où le droit d’ancienneté règle l’avancement, que d’un régime où le bon plaisir est la seule loi en tout et partout. Mais qui peut entrer dans ces écoles? Les fils des familles riches ou du moins aisées. Les enfants du peuple en sont exclus; ils ne peuvent conquérir les grades qu’à force de temps, d’intelligence naturelle, d’actions d’éclat. Et encore le champ ouvert à la légitime ambition de ces soldats d’élite est-il singulièrement restreint par le privilège des écoles militaires. Un tiers seulement des nominations en temps ordinaire est attribué aux soldats. Ils ne peuvent donc arriver qu’en petit nombre aux grades d’officier; et, comme l’éducation première fait défaut chez eux, ils restent dans les rangs inférieurs. Combien compte-t-on d’officiers supérieurs sortis des rangs des soldats, dans les armées les plus démocratiques de notre temps? Où sont les maréchaux qui ont trouvé leur bâton dans leur giberne de soldats? Ce beau mot sera devenu une vérité le jour où tous les grades de l’armée seront rendus aux soldats, par la suppression des écoles militaires. Mais cette réforme serait la désorganisation de l’armée , et la dégradation du corps des oificiers, si elle se faisait brusquement, dans l’état social actuel du peuple , et sans les institutions qui peuvent remplacer les écoles dans l’éducation théorique et pratique des aspirants aux grades.
LA DÀMOCKATIE* ^
LE PEHSONXEL ADMlMiTRATlF
C’csl encore grâces aux principes de la Révolution que l’adminislralion des travaux publics se recrute par des écoles spéciales, en France, et dans les jtays avancés de l’Europe. L’institution de ces écoles a marqué un notable progrès sur l’état antérieur d'une administration où le caprice et le privilège présidaient trop souvent au choix et à ravancement des fonctionnaires. Mais l’origine révolutionnaire de cette institution ne doit point faire illusion sur sa portée démocratique. Rien de plus libéral en principe que ces écoles où l’on entre par la porte du concours. Mais qui est en mesure d’y concourir? La jeunesse bourgeoise. La préparation à ces écoles entraîne trop de frais pour que les enfants du peuple |)uissent y atteindre. Et quand, à force de sacrifices, les familles réussiraient à les préparer, comment payer la pension à l’école? Le petit nombre de bourses affectées à cet usage ne peut faire arriver les enfants du peuple que par de très rares exceptions. Or, l’admission à ces écoles constitue généralement, pour la carrière à laquelle elles répondent, le monopole des fonctions d’ingénieur. En France, nul n’obtient ce titre, s’il n’a passé par l’école polytechnique. Quels que soient les services et la capacité pratique des agents inférieurs qui entrent dans l’administration des travaux publics, il leur est interdit d’aspirer à ce titre, objet d'une ambition parfois bien légitime. Dans aucune administration, le privilège attaché au titre d’élève d’une certaine école n’est aussi absolu. La République de 1818 a fait semblant de vouloir réformer cet état de choses peu démocratique, en instituant un concours pour les employés des travaux publics qui aspirent au titre d’ingénieur, sans avoir passé par l’école. Mais il est un âge auquel le concours ne convient guère, surtout si l’on y demande des garanties de capacité scientifique à des gens qui ont fait leurs preuves de capacité pratique. Les programmes d’examen ont été si bien conçus et si bien appliqués par les ingénieurs qui dirigent ce genre de concours, que le privilège de l'école polytechnique est resté parfaitement intact. Le peuple des employés aux travaux publics continue, comme par le passé, à végéter dans les fonctions inférieures. Une telle organisation assure donc
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DANS U DÉMOCDATtE.
encore h la bourgeoisie le monopole des hautes fonctions, dans cette branche de l’administration publique.
Deux réformes sont nécessaires, si l’on veut que la démocratie, ici comme ailleurs, soitune réalité. Il faut d’abord que le concours soit substitué au privilège, pour l’entrée dans la carrière des travaux publics, et que le concours soit [obligatoire pour tous, pour l’élève de l’école polytechnique comme pour les autres. Il faut ensuite que l’instruction exigée pour ce concours soit rendue accessible h toutes les classes et à toutes les conditions de la société. Sans cette seconde réforme, la première n’en finirait point avec le privilège: ce serait simplement consacrer le principe, sans fournir les moyens de l’appliquer. Une fois le concours institué, et l’instruction mise à la portée de tous, la carrière est véritablement ouverte aux enfants du peuple. Et si nulle autre condition que les services et la capacité pratique n’est mise à l’avancement, le plus modeste employé pourra enfin s’appliquer le mot de l’auteur de la Charte de 1814-. Mais avec cette organisation, l’école polytechnique est-elle encore nécessaire? Si les aspirants à cette carrière peuvent trouver partout les éléments de leur préparation au concours d’entrée, à quoi bon une école spéciale? Munis d’une solide instruction élémentaire, ne pourront-ils pas perfectionner, étendre, élever cette instruction à l’aide des Hatos, des cours publics, de leur travail personnel, de façon h se rendre aptes aux fonctions supérieures auxquelles peuvent leur donner droit leurs services et leur capacité pratique L’école polytechnique est une grande institution; elle a une noble origine et une glorieuse histoire. Elle a fait une véritable révolution dans l’ordre des travaux publics et dans l’ordre des sciences. Aujourd’hui jes sciences et les travaux publics ont tant et de si puissants moyens de développement, en dehors des écoles, que cette institution ne semble plus avoir les mêmes raisons d’être qu’i» l’époque où elle a été créée. En tout cas , elle ne peut plus conserver son privilège. Si la démocratie en réclame la suppression ou la transformation, n’est-ce pas le cas de répéter ; Périsse l’école plutôt qu’un principe !
UNITÉ DU GOUVERNEMENT
En parcourant les autres branches de l’administration publique, on trouverait les mêmes avantages pour la bourgeoisie, les mêmes dilBcultés, les memes impossibilités pour le peuple. Partout l’égalité en principe , nulle part en fait. Quant à la réforme d’un pareil état de choses, la suppression des privilèges des écoles spéciales, l’institution du concours, la suppression des écoles ellesmêmes n’y sulliraient pas. On réussirait par là à désorganiser le service, sans aucun profil pour la démocratie. Pour que toutes ces mesures soient efiicaces, il faut : 1° que l’éducation des enfants du peuple soit tout autre qu’elle n’est; 2" que la préparation aux écoles ou aux concours soit facilitée par la décentralisation de l’enseignement spécial et professionnel ; 5" qu’enfin et surtout les conditions sociales et économiques des familles populaires soient changées, de manière à ce que celles-ci trouvent les loisirs et les ressources nécessaires pour l’instruction de leurs enfants. Alors seulement l’égalité des droits sera réelle, et la démocratie sera une vérité, quant à l’accessibilité aux emplois comme à tout le reste.