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LE POINT DE VUE OUVRIER

Après avoir obtenu satisfaction dans le domaine de la protection sociale des travailleurs, L. ©. orienta son activité et ses revendications vers un accroissement des salaires, d’une

part, et vers une participation ouvrière à la cute 4 Ve ra treprise, d'autre part. Cette dualité de préoccupations eut ‘une

importance assez considérable dans le débat : alors que les | leaders de L. O. avaient une politique: orientée vers l'avenir,

et préconisaient un développement immédiat de la démocratie industrielle, ce qui devait avoir pour effet d'accroître la pro- duction et par conséquent le salaire réel des ouvriers, les SYn- | dicats locaux, plus près des préoccupations journalières, s’intéressaient davantage à une augmentation des salaires, et s’entendaient parfois reprocher de laisser la question des comités d'entreprise à l'arrière-plan. Nous allons voir tout d’abord

| quels sont les avantages attendus par les travailleurs, de! ,

démocratie industrielle.

A) La sécurité des A ne

Une des questions auxquelles les ouvriers attachent le plus d'intérêt est celle de la sécurité dans l'emploi; il est en effet plus important pour un ouvrier d’avoir son.travail assuré que d’avoir: un salaire élevé. Le problème de la sécurité dans l’emploi s’est toujours placé au premier rang des préoccupations de L. O. qui n’a jamais cessé de lutter contre le fameux article 23 des statuts de $. A. F., aux termes duquel l'employeur embauche ‘et congédie librement la main-d'œuvre.’ La convention principale de 1938 apporta une amélioration à cet état de chose, en obligeant l'employeur à faire quelques concessions. Cependant, malgré ces concessions, L. O{ ne s’estima pas satisfait, et il déclara peu après dans un manifeste : « La convention principale a fourni des garanties; … mais le mouvement syndical ne peut pas approuver l’opinion exprimée à l’article 23 suivant lequel les patrons, sur le fondement de leur droit de propriété des moyens de production, ont aussi un droit strictement personnel et incontrôlé de déterminer l'emploi des forces de production vivantes. » (L. O. : s aktuella fragor n° 6.) Et la solution préconisée était un contact plus étroit entre patrons et ouvriers, et la discussion des questions de congédiement et de licenciement au sein d’un comité de production. Cette question est d'autant plus importante, précisait-on, que les ouvriers risquent de ne pas admettre les mesures de rationalisation du

travail projetées pour l’ économie D re s'ils n’ont pas : un. contrôle suffisant des congédiements de main-d'œuvre; toute mesure de rationalisation du travail représente en effet pour - le travailleur un risque supplémentaire de chômage.

B) Utilisation des corinaissances ouvrières. Foret s

Un autre point sur lequel le travailleur est très sensible, c’est qu’on le considère comme un individu pensant, capable d'initiative, et non comme un numéro dans la chaîne de production. Parmi les ouvriers, il en est qui sont employés dans l’entreprise depuis des années, qui ont acquis une expérience con- sidérable et qui ont peut-être des suggestions intéressantes à faire en ce qui concerne l’organisation de leur atelier. Il est bien certain que parmi les propositions qui peuvent être faites par les ouvriers, beaucoup seront sans intérêt, et même inapplicables. Il faut cependant qu’il existe un organisme d’entreprise — et cette fonction incombe tout naturellement au comité d'entreprise — susceptible d'examiner les suggestions ouvrières, d’abord parce que parmi elles il s’en trouve de fort intéressantes, mais surtout parce que c’est là un moyen d’intéresser l’ouvrier et de l’encourager à approfondir ses connaissances.

our

C) Fo. du personnel.

Les ouvriers suédois ont toujours vu dans un organisme de contact avec le patron, un moyen d’information. Leurs reven-. dications sont d’ailleurs dans ce domaine de deux sortes d’une part, ils désirent savoir ce qui se passe dans leur propre entreprise et à quoi aboutit leur effort quotidien; ils désirent savoir où en est la production, comment se font les ventes et à qui on vend, ils veulent aussi savoir quels sont les bénéfices réalisés par l’entreprise, comment sont répartis ces bénéfices -et s’il n’y a pas possibilité d'augmenter leurs salaires. Tout ce qui touche l’entreprise les intéresse : les améliorations techniques réalisées, les projets de modification de production, les réalisations sociales, etc. En second lieu, et toutes les enquêtes faites à ce sujet sont unanimes, l’ouvrier désire acquérir une connaissance plus large de son métier; non seulement il veut

Charles LÉGER. — La Démocratie industrielle en Suède. : 3

24 SOURCES ET ORIGINES connaître le processus de la fabrication de son entreprise, de façon à pouvoir situer son effort personnel dans le vaste travail collectif, mais encore il veut savoir la place de son entreprise dans la « profession »; il veut pouvoir être informé d’une façon plus large des questions économiques et sociales, de l’évolution de la technique de son métier. Et il sait que tout cela, il ne peut l'obtenir que par un contact permanent avec les cadres et les techniciens de l’entreprise.

D) L'accès au conseil d'administration.

Cependant, pour beaucoup de syndicalistes, la constitution d’un comité de collaboration entre patron et ouvriers, chargé de discuter les questions d'embauche et de congédiement de main-d'œuvre, d'examiner les suggestions ouvrières en matière d'amélioration, de s’informer de la marche de l’entreprise et de donner son avis en général dans toutes les questions touchant l'exploitation et les méthodes de travail, n’est pas suffisante; il faut donner aux ouvriers la possibilité d’exercer une influence efficace sur la marche économique de l’entreprise, et pour cela leur donner accès au conseil d'administration. C’est au conseil d'administration que sont prises toutes les décisions importantes concernant l’entreprise; c’est là que sont fixés les salaires et les dividendes, que sont déterminées l’orientation et l’organisation de la production, le volume de la maind'œuvre employée. La représentation ouvrière au conseil d’administration est le seul moyen de réaliser dans la pratique cette démocratie industrielle élaborée théoriquement par les organisations syndicales. On a trop tendance, au sein du conseil d'administration, à n’envisager que les intérêts du capital, et à faire passer les profits avant les salaires. Le problème de l’aménagement des salaires et de la répartition des bénéfices est un problème sur lequel les délégués des ouvriers ont le droit de se pencher. Ce n’est d’ailleurs pas là une simple question de répartition et d'équité, c'est une question de niveau de production : il est plus avantageux de rémunérer les ouvriers que de distribuer des dividendes, lorsqu'on veut obtenir une augmentation de rendement, et il est impossible de demander un effort supplémentaire à un personnel qui n’est pas en con-

/ DÉBATS ET PREMIERS ESSAIS 25 fiance. Ta dei dépasse donc la simple économie d’entreprise, elle engage la productivité de la nation tout entière.

Les ouvriers ne se dissimulent d’ailleurs pas les responsabilités que leur ferait encourir l'entrée au conseil d’administration, ni les difficultés qui surgiraient pour eux en période de crise, quand l’entreprise se verrait contrainte d’opérer une réduction importante de personnel. Mais on accepte toujours de meilleur cœur les décisions auxquelles on a participé, et . même dans ce cas, les délégués ouvriers auraient la possibilité Lite sauvegarder les intérêts de leurs Fe les plus méri-

tants.

Indépendamment des. questions d'équité, la démocratie industrielle est une nécessité d'efficacité de production, et même de stricte politique. Il y a une tension trop forte entre la politique démocratique générale du pays, instaurée par les sociaux-démocrates et les syndicats ouvriers, et la politique de puissance que les industriels continuent à appliquer dans leurs entreprises. Dans un pays démocratique, il est de simple logique que lorsqu'il s’agit de questions sociales qui intéressent si souvent l’industrie, les droits des travailleurs soient aussi étendus que ceux des propriétaires de capitaux. De même qu'on ne peut gouverner sans le peuple, on ne peut pas, dans une entreprise, arriver à une productivité intense si on a l’hostilité des travailleurs. « Ecarter plus longtemps un règlement de la question, dit le recteur Karlbom ( La Démocratie industrielle), est un point de vue insoutenable, dans un pays où les travailleurs ont une majorité écrasante. » Les ouvriers sentent d’ailleurs leur position dans cette affaire, d'autant plus forte que l'emprise de l'Etat devient chaque jour plus étendue, et qu’ils sentent les industriels profondément anxieux devant la menace grandissante d’un socialisme étatique avec sa kyrielle de tracasseries bureaucratiques et politiques. Il faut choisir leur disent-ils, entre la démocratie industrielle et la socialisation. Le seul moyen d’endiguer les mesures d’étatisation est d'accorder aux ouvriers le droit élémentaire de coopérer à la marche et à la gestion de leur entreprise.

Malgré le ton et les arguments employés, un peu étonnants quand on connaît la modération suédoise en toutes choses, tou-

tes ces prétentions on extrêmement Hoderces. étudiées 2 précises. Le mouvement syndical réclame la création de comités de production dans les entreprises d’au moins 150 ouvriers.

Le comité sera introduit par convention, si les patrons sont consentants, ou, dans le cas contraire, par une loi; mais la convention est bien préférable car dans une expérience comme celle de la démocratie industrielle, l'esprit dans lequel est faite la réforme, est beaucoup plus important que les droîts obtenus.

Le comité demandé est essentiellement consultatif, et il est précisé que le chef d'entreprise doit conserver la possibilité de prendre seul des initiatives, d'agir rapidement et. de diriger lui-même son affaire. L'institution du comité ne ferait en somme qu'élargir la responsabilité de l'employeur, qui s’éten-

drait, d’une part, vers le haut à l'égard des propriétaires de capitaux, mais aussi vers le bas, à l’é gard des travailleurs.

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