LE POINT DE VUE PATRONAL
On ne trouve pas, du côté patronal, une littérature aussi abondante ni aussi passionnée que chez les ouvriers, au sujet de la démocratie industrielle: on ne rencontre pas non plus une semblable orchestration de propagande, et les avis diffèrent énormément : certains estiment que c’est là une utopie peu dangereuse car elle n’est pas appelée à voir le jour; d’autres redoutent par là une socialisation indirecte de la production; d’autres enfin, plus larges d'esprit, sont prêts à faire confiance au syndicalisme suédois qui a toujours agi avec acuité de vue, et pondération.
Bien que rarement, on prétend disiGieo que la démo- A industrielle est une socialisation déguisée, et que, lorsqu'on aura commencé à céder sur ce terrain, on ne tardera pas à assister à une expropriation progressive du chef d’entreprise au profit des ouvriers, souvent même au profit d’une poignée d’agitateurs ayant réussi à tromper la confiance de leurs camarades. Cette structure sociale elle-même ne serait que de courte durée, et à la suite des désordres qui ne manqueraïent . pas de se produire dans les fabriques, tous les capitaux et biens de production passeraient progressivement aux mains de
DÉBATS ET PREMIERS ESSAIS | Cri
l'Etat. A partir Fe ce moment, l'Etat, obligé de produire pour
LA Be maintenir a l'encontre de toutes les lois de l’économie natu-
relle, ferait peser sur ses ouvriers une discipline beaucoup plus dure et plus lourde que celle qu’impose l’industrie privée. Le directeur de l’entreprise serait remplacé par un fonctionnaire responsable devant l’Etat, mais il est peu vraisemblable que les ouvriers aient alors de grosses possibilités de discuter avec la direction de l'entreprise. Et le dommage ne serait rien en comparaison de celui que subirait la Nation plongée dans la bureaucratie la plus lourde, la fiscalité, et la crainte des responsabilités et des initiatives de toutes sortes : la production baisserait rapidement, entraînant la hausse ces prix et la misère de tous.
Beaucoup, heureusement, ne brossent pas un tableau aussi sombre de la situation, et voient dans le comité d'entreprise
non un danger pour l’avenir, — un organisme de conseil n’a jamais présenté de très gros dangers, — mais un organisme
sans utilité pratique immédiate, et risquant d’alourdir consi- dérablement l’entreprise. Les ouvriers sont incompétents en matière économique, et les expériences pratiques qu’ils peuvent avoir acquises dans l'exercice de leur métier ne sont pas d’un intérêt considérable en ce qui concerne la marche générale de l’entreprise. À une époque de spécialisation et de concurrence, le chef d'entreprise doit être lui-même un spécialiste expérimenté, susceptible d'agir rapidement, librement, et sans faire trop de bruit autour de sa décision. Une entreprise ne peut pas être administrée par un conseil; il faut qu’elle le soit | par üne seule personne. Or, parmi les conseils, le comité de production risque d’être un organisme particulièrement lourd : chaque fois qu’une décision importante sera prise par le directeur ou le conseil d'administration, il faudra en aviser le comité; comme lui-même ne sera qu’une émanation de la section syndicale, il sera tenté, dans les questions épineuses, de de prendre conseïl de cette section syndicale avant d'émettre un avis et de le transmettre au conseil d'administration. D’une part les décisions seront longues, de l’autre, de gros risques d’indiscrétion seront à redouter, non pas tant du fait de l’indiscrétion malhonnête de personnes liées par le secret profes-
sionnel pour les connaissances acquises dans l’exercice de leurs fonctions, que du fait du désir légitime, peut-être même de l'obligation où se trouveront les délégués d'informer leurs mandataires, de la mission dont ils ont été chargés par eux. Cette divulgation officielle de renseignements sur la marche, la production et la direction de l’entreprise, risque d’être extrêmement préjudiciable à cette entreprise.
Dès lors, le comité ne se justifie plus que sur un plan, le plan social. Il est bien naturel que les ouvriers cherchent à être représentés au sein de l’entreprise pour y défendre leurs intérêts, qu'il s'agisse des salaires, des conditions de travail, de la sécurité dans l'emploi, de la prévoyance contre les acci-. dents et les maladies ou tout ce qui concerne les bonnes relations avec la direction-et les cadres. Mais il existe déjà, dans chaque entreprise, un organisme de représentation et de défense ouvrière constitué par la section syndicale locale; des améliorations très substantielles des conditions sociales- des travailleurs ont été obtenues grâce à ces syndicats, et des contact permanents fructueux sont établis par eux, aussi bien sur le plan de l’entreprise qui sur le plan professionnel et le plan national. Pourquoi, dès lors, vouloir créer un nouvel organisme superposée au précédent, et qui n’en serait qu'un reflet ? Semblable dispersion de forces est contraire à l'intérêt des ouvriers, par le fait même qu’elle risque, en les multipliant, de rendre moins nets les contacts avec le patronat. En envisageant d'autre part, le simple intérêt des syndicats, on peut se demander s’il est avantageux, pour un organismé qui se propose la défense des intérêts généraux des ouvriers, en°matière de salaires et de conditions de travail, d'engager ainsi sa responsabilité au sein d’une entreprise, qui peut avoir des intérêts différents de ceux du personnel. Il arrivera en effet forcément un jour où il faudra choisir, qu’il s'agisse de questions de salaires ou de renvoi de personnel, entre les intérêts de l’entreprise à laquelle le syndicat à décidé de se lier, et les intérêts des ouvriers, qu’il est statutairement chargé de défendre.
À la vérité, le problème des salaires et investissements
risque d’être toujours résolu dans le même sens, c’est-à-dire
en faveur du personnel et au détriment de l’entreprise. Chaque fois qu’en fin d'exercice il s’agira de répartir les bénéfices, les délégués ouvriers ne manqgueront pas de réclamer une augmentation de salaires, oubliant que lors de sa constitution l’en- .
treprise a souscrit des engagements juridiques à l’égard des prêteurs de capitaux, et qu'elle ne saurait s’y soustraire sans
malhonnéteté. Ils auront surtout trop tendance à oublier qu’une
entreprise ne vit pas seulement dans le passé, mais aussi dans l'avenir; que pour pouvoir subsister elle doit faire des réserves
en prévision des périodes de dépression qui se reproduisent
périodiquement; et que, pour pouvoir lutter contre la concurrence, il faut qu’elle améliore et renouvelle sans cesse son outillage, ce qu’on ne saurait faire sans fonds d'investissement. Ils oublieront souvent que les salaires futurs sont précisément fonction de la prévoyance de l’entreprise.
Cependant, tout en faisant une critique serrée de la démo-
cratie industrielle, le patronat suédois, tout au moins SA.
reconnaît qu’elle présente certains avantages pour l’industrie, et que, malgré tout, c’est une institution souhaitable. Les relations ont été traditionnellement bonnes entre patrons et ouvriers en Suède, et les prétentions ouvrières au sujet de comités de production n’ont rien d’exorbitant; de plus, on ne se trouve pas en terrain tout à fait inconnu, quelques expériences ont été tentées déjà en Suède, et les comités anglais de production ont, dans l’ensemble donné d’assez bons résultats. :
Le fond de la critique faite à la démocratie industrielle, est la supposition assez gratuite que les travailleurs ont des intérêts absolument divergents de ceux de l’entreprise : d’un côté les ouvriers défendent leurs salaires, de l’autre le chef de l’entreprise défend les intérêts de ses actionnaires. C’est là
une schématisation un peu simple de la situation. En réalité
les intérêts des actionnaires sont les mêmes que ceux des ouvriers, car tout le monde est solidaire dans une entreprise. « Vi àr à samma bat », nous voguons sur le même navire, déclarait un jour le directeur des aciéries de Sandviken à son persônnel: le mot a fait fortune depuis, et nombreux sont les patrons qui ont expliqué par la suite à leur personnel que
leur sort était intimement lié à la situation de l’entreprise. Si la production est élevée, il y aura des profits importants et les profits accroîtront aussi bien les salaires des ouvriers que ‘les revenus des capitalistes. L'important c’est que les ouvriers sachent que leur standard de vie dépend du niveau de là pro-
duction, qu'ils sachent que s'ils s’acquittent mieux de leur de tâche, cela sera directement ou indirectement porté à leur
profit, que toute initiative intelligente, toute amélioration technique, toute économie de force et de temps concourt à l’'amé- lioration du sort de tous. Mais pour faire comprendre aux ouvriers que ce sont eux qui forment l’entreprise, et que leur richesse est entre leurs mains, il est nécessaire d'établir des contacts plus profonds entre la direction et le personnel, de mettre ce personnel en confiance, de l’initier à la marche et ‘aux efforts de l’entreprise, et de lui donner l'impression que par son travail il coopère à la richesse de tous.
Cela parut encore plus nécessaire au patronat quand, après la dernière guerre, il s’agit d'introduire dans l’industrie suédoise un plan de rationalisation destiné à permettre une production optimum du pays. Les ouvriers, en Suède comme ailleurs, s'étaient toujours montrés hostiles aux études de temps et de mouvements, et il apparaissait certain que la réussite d’un système aussi délicat était liée à une bonne volonté et à une conscience maximum des exécutants. C’est alors que commença toute une propagande destinée à faire comprendre aux ouvriers que ces mesures ne pouvaient en aucun cas leur porter préjudice, mais qu’au contraire elles contribuaient à l’amélioration de la production, et par là à l’amélioration de leur standard de vie. Cette propagande trouva d’ailleurs un écho favorable dans la presse syndicale, qui comprenait .que la production était une nécessité vitale pour le pays. Il fallait cependant trouver un moyen pratique d'établir des contacts permanents entre les cadres et le personnel: on se tourna aussitôt vers la formule des comités de production, la seule capable de stimuler l'intérêt des travailleurs, et de susciter chez eux les suggestions techniques indispensables à la mise en place d’une exploitation rationalisée.
La pression croissante du Parti Social-Démocrate en vue
d'établir en Suède une économie dirigiste, et la vague de nationalisations qui déferla sur l’Europe immédiatement après la guerre, rallia les derniers ‘hésitants à la thèse de la démocratie industrielle, et on se décida à faire aboutir les négociations entreprises avec T° 0; pour échapper à l'emprise de l'Etat sur l'industrie. 1