L'EXPÉRIENCE DES TYPOGRAPHES
Les typographes se sont toujours montrés, en Suède, à l'avant-garde des réformes sociales; déjà, le premier des syndicats suédois avait été un syndicat de typographes. La fédé- ration des typographes fut de même, la première à accepter sans réserve l’idée de démocratie industrielle, et à chercher à la réaliser pratiquement. Les accords furent à peu près impossibles à obtenir des directions de la presse bourgeoise. La presse sociale-démocrate et syndicaliste offrait cependant un. terrain particulièrement favorable pour l’expérimentation d’une idée qui emplissait ses colonnes. Des accords furent passés, -aux alentours de 1925, avec les directions de ces journaux.
Aux termes de ces accords (incorporés à la convention col-
lective de travail) chaque club du personnel désigne de 14:38 délégués que le directeur doit associer à la gestion de son entreprise. Les délégués ont le droit de prendre connaissance des
documents comptables, et sont appelés à conférer avec la
direction sur toutes les questions de conditionnement et de répartition du travail, d'embauche et de congédiement de main-
d'œuvre, de nomination de contremaîtres. Ils sont par' ailleurs compétents en matière d'hygiène dans les ateliers et de fixa-
tion des heures de travail ainsi qu’en matière de congés. Ils doivent enfin veiller personnellement à ce que de bonnes relations soient établies entre le personnel et la direction. Ce ne sont cependant là que des attributions valables à titre consultatif.
Cette expérience ne semble pas avoir donné tous les résultats qu’on en attendait, ni avoir soulevé un enthousiasme extraordinaire chez les employés. L'accord ne contient rien en effet
d’absolument neuf, les syndicats de typographes ayant déjà : avant Sa conclusion des prérogatives importantes en ce qui.
concerne l’embauche et le licenciement des ouvriers, la détermination des conditions de travail, et toutes les questions sociales en général. Carl Frosterud, qui fut président des délégués du journal Värmlands folkblad de Carlstad, écrivait en 1945 : « Une enquête au sujet du fonctionnement des conseils d'entreprise pendant les 20 premières années a été faite par un comité d'ouvriers, à l’occasion du Congrès de la fédération
des typographes en 1944. Il conclut qu’à quelques exceptions:
près les résultats ont été mauvais. Sur 29 entreprises interrogées, 9 avaient un conseil d’entreprise donnant des résultats satisfaisants; les autres n'avaient aucun résultat ou des résultats négatifs. Les résultats dans ma propre entreprise n’ont été que médiocres, sans toutefois être propres à à demander la dissolution de l’organisme... »
Les débuts furent difficiles. Les délégués devaient te des consignes auprès du club du personnel pour chaque question, et agir par la suite dans le sens prescrit. Cela rendait les travaux particulièrement lourds et pénibles. {
Les réclamations étaient trop nombreuses, trop bruyantes, |. dépassant souvent la limite des possibilités de l’entreprise, et
Le “af HALL
Ar.
ET NE EE EN EN RL PET ; fr ps
q les refus répétés mécontentaient les employés. Presque toutes
les propositions d'amélioration technique faites par l’intermé-
diaire du conseil s’avérèrent plus coûteuses qu’utiles; on avait
souvent l'impression qu’il s'agissait pour le conseil de justi-
fier d’une activité devant les mandataires. Enfin beaucoup de
- délégués se montrèrent mal avisés dans leurs actes, connaissant mal la limite de leurs compétences.
Tout cela accroissait le mécontentement, et donnait des arguments nouveaux aux détracteurs de la démocratie indus-
trielle. Les délégués eux-mêmes étaient las, pris entre le désir de défendre leurs camarades dans toutes les questions disciplinaires, et celui de remplir leur mission en fonction des nécessités générales de l’entreprise. Aussi dans bien des endroits
. on eut tendance à escamoter l'institution en remplaçant les réunions du conseil par une discussion annuelle en présence de l’ensemble du personnel, au cours d’une fête où la direction conviait tous ses employés, et quelquefois même leurs familles. Un exposé était fait de la situation de l'entreprise au cours de l'exercice écoulé, puis la parole était donnée à tous ceux qui le désiraient. Malgré la « spontanéité » plus grande de ce procédé, il faut convenir qu’il ne correspondant plus tout à fait à l’esprit de l'institution.
Dans certaines entreprises on obtint cependant de meilleurs résultats. En général on s’arrangeait toujours pour assembler le maximum de compétence. Certains représentants consacraient à leur mission des soirées entières, prises sur leur temps libre. Des contacts furent pris à l'extérieur de l’entreprise et même à l’étranger. Mais le conseil d'entreprise s’occupait presque uniquement de questions techniques, abandonnant les autres questions à la compétence du club. On cite notamment l’exemple d’une entreprise où les remarques techniques du personnel permirent une économie de 1.000 couronnes rien que sur le secteur des rotatives. Peu à peu on s’inspira des expériences faites, les compétences de chacun furent plus précises, les préjugés tombèrent et l'intérêt porté à la démo-
- cratie industrielle se développa. Les résultats des expériences furent d’ailleurs en grande partie dépendants de la personnalité des délégués choisis.
Le point de vue el ne diffère pas essentiellement du point de vue ouvrier sur cette question. En 1945, M. Helmer Wikstrôm, directeur du journal Le travail, de Malmü, fit une enquête. Voici quels en furent les résultats pour 40 entreprises interrogées : 22 entreprises avaient un conseil d'entreprise désigné par le personnel technique; dans 7 cas, il n'existait aucun délégué ouvrier; une entreprise se proposait de désigner des délégués «. pour améliorer les rapports entre le personnel et la direction »; une entreprise avait des discussions avec le personnel en l’absence de tout comité; et dans 9 entreprises les typographes étaient représentés au conseil d'administration. A peu près partout, les délégués sont au nombre de 3; le choix se fait intuitu personae, et en général les différents services sont bien représentés. Une des choses qui a le plus vivement surpris l’enquêteur, ce sont les changements extrêmement fréquents faits dans la composition du conseil. Dans la plupart des cas, les délégués sont nommés chaque année; dans certaines entreprises, ils le sont « quand cela semble nécessaire », quelquefois plusieurs fois par an. C'est là, à n’en pas douter, une faute : un délégué doit avoir le temps de s'initier à son métier de conseiller à l'exploitation, et pour arriver à un degré minimum d'efficacité il faut une continuité dans le programme d'action, incompatible avec des changements trop fréquents.
Les questions les plus habituellement envisagées par les conseils d'entreprise sont les questions d'achat de machines, de tours de congés, de conditions d'hygiène, de rationalisation. Le patronat souhaïte vivement que le conseil se borne à l’examen des conditions techniques d'exploitation, susceptibles d’influer sur les conditions de travail, le conseil d'administration étant seul compétent en matière commerciale, et les ques-. tions de salaires étant résolues par accords syndicaux. Il souhaite également le plus possible un contact direct avec lé personnel, sans l'intermédiaire d’un conseil,