‹ La Démocratie Industrielle et les Comités d'Entreprise en SuèdeChapitre 75 sur 89 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il et toujours assez difficile de porter une appréciation sur une institution étrangère, parce qu’on a toujours tendance à juger en fonction des conditions et des problèmes de son propre pays. Pour comprendre les comités d’entreprise et la Démocratie industrielle en Suède, il est nécessaire de se placer strictement du point de vue suédois, en connaissance des conditions politiques et économiques de la Suède. Il faut tout d’abord préciser la notion de socialisme suédois. Il n’y a de socialisme en Suède que si on entend socialisme . dans un sens large, car il n’y a actuellement que 8 marxistes à la seconde chambre du Riksdag, et tous sont communistes. Le socialisme des sociaux-démocrates est très modéré : il supprime la société bourgeoise, — c’est presque devenu une clause de style de tout socialisme, -— mais il conserve la propriéte ‘ privée des moyens de production pour les petits producteurs, . notamment pour les agriculteurs. Le programme essentiel de la social-démocratie se résume aux points suivants : étatisation des secteurs importants; organisation des travailleurs en syndicats de producteurs et en syndicats de consommateurs; contrôle général de l'Etat sur la production. C’est plus une transformation qu’une suppression de la société capitaliste. Cela ne veut pas dire pour autant que la Suède soit actueilement un pays socialiste, comme on a trop tendance à le croire à l'étranger. Ce ne sont encore là que des projets. Le Suédois est resté fortement individualiste dans toutes les classes de la société; il est traditionaliste, il redoute une ingérence ‘de l'Etat dans l’économie. L'évolution des dix dernières années s'est faite plus dans le sens de « l’américanisme » que dans le sens du socialisme, et la Suède se trouve être à l'heure ‘actuelle un pays strictement capitaliste, à entreprises souvent

concentrées dont le fonctionnement est à peine troublé par un début de contrôle étatique.

Cette société capitaliste n'est d’ailleurs pas « encore parvenue à la crise de croissance qui bouleverse actuellement l’économie | des pays de l’Europe occidentale. L'absence de conflits depuis de nombreuses années, la. densité relativement faible de la population par rapport aux ressources du pays, ‘un ensemble de réformes sociales prises en temps utile, et la discipline et le réalisme des individus et des groupements quand il s’agit des intérêts supérieurs de l’économie ou de la Nation, font qu'il ne se pose pas, pour l'instant en Suède, de problème majeur. Les ouvriers ont le standard de vie le plus élevé de l’Europe, et les différences sociales — il est difficile ici de parler de classes — sont assez peu sensibles étant donné qu elles ne concernent ni la nourriture ni l’habillemet ni le confort des habitations, mais se situent essentiellement au niveau des valeurs d'utilité secondaires : voyages, richesse d'ameublement, etc. En l'absence de prolétariat et de problèmes économiques et sociaux urgents, il ne faut pas trop s'étonner qu’une réforme comme celle des comités d’entreprise soit aussi lente à s’introduire, et qu’à l’heure actuelle elle ne se place pas au premier. rang des préoccupations ouvrières. Il faut aussi noter à ce sujet que la Suède n’est pas un pays qui s’enthousiasme facilement pour une idée. Manque d'enthousiasme ne veut d’ailleurs pas dire désintérêt; le Suédois est méticuleux; il n'aime pas se lancer dans l’inconnu et veut pouvoir réfléchir longuement. De plus, un débat n’est jamais aussi spectaculaire en Suède qu’er France, et souvent on préfère abandonner la décision d’une question à des spécialistes.

Mais cette étude n’a pas tant pour but de juger une institution dans le cadre naturel où elle est insérée que d’essayer de tirer d’une expérience étrangère un certain nombre de principes et de leçons susceptibles d'apporter quelques éléments nouveaux à la Démocratie industrielle française naissante. C’est

pourquoi nous nous permettons ici un certain nombre d’ap-

préciations. Elles ne valent Fe entendu que du point de vue français,

CONCLUSION: à : 209 Un des aspects les plus frappants de la Démocratie industrielle suédoise, c’est son extrême complexité, à la fois de structure et de fonctionnement. Même si l’on élimine les systèmes de comités de collaboration qui subsistent depuis la Signature des accords d'août 1946, la Démocratie industrielis est loin d'être unifiée; le comité d’entreprise, malgré le rôle centralisateur de principe qui lui a été donné, ne groupe pas tous les intérêts ouvriers de l'entreprise. Les questions de salaires et de conventions de travail restent aux mains des syndicats; les questions de sécurité et d'hygiène appartiennent aux comités de sécurité; tandis que le délégué professionnei demeure compétent pour tout ce qui concerne l'apprentissage. Le mécanisme d'introduction des comités est également assez compliqué : indépendamment de l'acceptation confédérale de la convention, toute introduction de comité nécessite une acceptation fédérale, et une démarche de l’organisation syndicale locale auprès de l'employeur; encore, la structure des fédérations nécessite-t-elle souvent une acceptation intermédiaire à l'échelon section de fédération.

Un autre aspect caractéristique des comités suédois, c'est le rôle relativement peu important qu'ils ont dans l’industrie du pays. Nous avons vu le nombre extrêmement minime des comités effectivement en fonctionnement. Même dans les entreprises où ils sont introduits, les comités ont des fonctions beaucoup trop imprécises pour pouvoir donner une orientation efficace à la marche de l'exploitation. Ce sont, en définitive, beaucoup plus des organismes de contact que des organismes de contrôle et d'action. D'ailleurs, à supposer que leurs attributions soient plus nettement établies, la cadence trimestrielle des réunions est notoirement insuffisante pour effectuer un travail suivi.

Un jour que nous demandions à des syndicalistes ouvriers, la raison pour laquelle l'institution des comités d'entreprise n’avait pas donné plus de résultats, il nous fut répondu que

la réforme avait peut-être été un peu hâtive, et que, dans bien des cas, les ouvriers n'étaient encore ni assez mûrs ni assez formés pour que l'institution d’un comité porte tous ses fruits. Et, de fait, il nous a été donné de constater que les débats

CLR

DA cm DÉMOCRATIE INDUSTRIELLE

étaient fortement donnes par la Date ALU du directeñc président du comité. Quant aux réunions d’information, destinées à l’ensemble du personnel de l'entreprise, nous avons | vu qu’on avait coutume de les faire terminer par une soirée dansante. On sent très bien à travers toutes ces manifestations qu’on a beaucoup de peine à éviter le paternalisme.

Mais ce qu’il y a de plus choquant pour nous dans lé système de Saltsjôbaden, c’est certainement la façon dont les syndicalistes affiliés à L. O. se sont assuré la majorité au sein des comités d'entreprise. Nous avons vu qu’un comité ne peut être introduit dans une entreprise que si plus de 50 % des ouvriers sont affiliés à une fédération de L. O. ayant accepté la convention, et que d’autre part, sont seuls autorisés à prendre part aux élections du.comité les ouvriers membres de ces fédérations acceptantes de L. O. La conséquence de cette réglementation est que les ouvriers non syndiqués, ou les ouvriers qui, pour des raisons politiques — L. ©. est socialdémocrate — ont préféré se syndiquer dans des organisations indépendantes de L. O., n’ont aucune possibilité d’être repré- : sentés au sein des comités d'entreprise. C’est là une manifes- . tation du monopole syndical qui aboutit à une violente injustice contre laquelle les syndicats indépendants, et en particulier les communistes, n’ont cessé de protester énergiquement.

Le système dù 30 août 1946 a par contre, dé nombreux aspects extrêmement intéressants du point de vue français; nous ne retiendrons que les plus importants :

Tout d’abord, le comité d'entreprise est un organisme à représentation bipartite, patronale d’une part, employéeouvrière d'autre part; cela lui permet de ne pas être seulement une délégation ouvrière de revendication auprès de la direction, mais une véritable petite assemblée, où tous les intérêts sont représentés, et où il est possible de discuter en commun, tous les problèmes intéressant la marche de l’entreprise.

En second lieu, la pluralité des organismes de représentation ouvrière a conduit à une spécialisation des fonctions, extrémement favorable à l'efficacité du travail entrepris. Il existe des délégués différents suivant qu’il s’agit de recevoir les préavis en matière de renvoi de main-d'œuvre, ou de la protection

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