‹ La démocratie libéraleChapitre 25 sur 39 · Revue positive, vers la fin de sa vie · texte numérisé non relu

Revue positive, vers la fin de sa vie

tion de 48. Je suis devenu républicain, sous le second empire, parce que je voyais dans la république le seul gouvernement libre qui fût possible. J'aurai vu tomber Tempire avec satisfaction, sans les désastres d'ujie guerre qu'il a provoquée, sans y être préparé! J'ai salué sans enthousiasme l'avènement révolutionnaire de la troisième république, espérant que la France républicaine aurait la foi, la passion, l'élan de nos pères, devant l'étranger. J'étais donc pour la guerre à outrance, et jusqu'au traité de Francfort que j'ai voté la mort dans l'âme avec l'Assemblée nationale en grande majorité, j'étais de ces fous furieux dont parlait le premier président de la République, qui voulaient pour Paris la défense de Saragosse. Sous le principat de Thiers, j'étais pour la trêve de Bordeaux, avec tous ceux qui préféraient leur pays à leur parti. J'ai voté la constitution qui devait nous régir. Sous nos deux premiers présidents, j'ai soutenu la politique conservatrice et libérale au dedans, sage et prudente au dehors, dont Thiers nous a laissé la tradition, abandonnée par le parti dont il a assuré la victoire. L'histoire dira si ce fut pour le bien de la France.

Pour moi, l'épreuve de l'institution républicaine est faite. Elle me paraît d'autant plus décisive qu'elle a été plus longue, et qu'elle s'est faite dans les conditions les plus favorables. Notre République a été fondée (je ne parle pas de son origine), gouvernée, administrée par ses amis les plus sages, et, sans être parfaite, la constitution sur laquelle ils avaient voulu l'asseoir était ce qu'on pouvait imaginer de

mieux pour la faire vivre. Nos républicains en ont fait une lettre morte; et ce n'est pas la révision votée en 1884 qui lui rendra la vie, bien qu'elle lui ait délivré un brevet d'immortalité. Quand les leçons de choses qu'il a reçues, et qu'il recevra encore plus fortes peut-être, lui auront ouvert les yeux et les oreilles, le pays avisera. Il n'aura pas besoin de remettre ses pouvoirs à un dictateur militaire ou populaire. Le jour où il trouvera que la République n'était pas faite pour son bonheur, il renverra les politiciens qui abusent de sa crédulité, et les remplacera par une assemblée de politiques, dans le vrai et bon sens du mot, préférant leur pays à leur parti, qui, avec ou sans le nom de constituants, feront la constitution qui rendra au pays la liberté, l'ordr^e, la prospérité, et aussi cette grandeur qui est de tradition nationale.

Quelle sera cette constitution? Je le dis tout de suite, en m'en tenant aux principes. Elle sera tout à la fois démocratique, aristocratique, monarchique, dans le sens que comportent les idées, les instincts, les intérêts de la France nouvelle, telle qu'elle est sortie des grandes et terribles épreuves de la période révolutionnaire qui dure encore. J'ai dit qu'elle serait avant tout démocratique, parce que la France est une démocratie à laquelle toute constitution doit s'adapter, pour être viable. Mais quelle démocratie? Tout pour le peuple, tout par le peuple. Quels rêves de philosophie n'ai-je pas faits sur ce beau sujet, avec mon ami Jules Simon et bien d'autres! Pouvions-

nous faire autre chose que de rêver, sous un régime qui ne nous permettait ni de parler, ni d'écrire sur la politique du jour? J'ai voulu une démocratie absolue, entièrement maîtresse de ses destinées. J'ai cru fermement que ce qui sortirait de l'urne populaire serait toujours noble et pur, que l'élection par en bas serait une véritable sélection, qui porterait en haut l'élite du pays, et assurerait le gouvernement des meilleurs, des plus intelligents, des plus sages, surtout des plus honnêtes, J'avais en mémoire les régimes précédents, la Restauration qui faisait de l'électorat le privilège de la grande propriété, la monarchie de Juillet qui en faisait le privilège des classes moyennes, le second Empire qui ne laissait pas l'élection populaire libre, sous la pression de la candidature officielle. La République démocratique était devenue pour moi l'idéal de la liberté, de la justice, de la paix sociale. Avec elle, c'en était fait des privilèges, des dictatures et des révolutions. Comme Rousseau, Lamennais, Michelet, Quinet, Louis Blanc, je n'étais pas loin de penser que la voix du peuple est la voix de Dieu,

Nous serions-nous trompés, et ne nous resterait-il plus qu'à maudire cette démocratie qui a trompé nos espérances? Ce serait peine perdue; car elle se rirait de nos malédictions comme de nos dédains. Elle n'est pas seulement une institution politique, comme la république ou la monarchie. Elle est la société française elle-même, contre laquelle rien ne peut prévaloir. Si elle coulait déjà à pleins bords du temps de

b LA DEMOCRATIE LIBERALE.

M. de Serres le fleuve est devenu l'océan où plonge cette société tout entière. La France vit en elle et par elle. Bon ou mauvais, c'est Tair que nous respirons tous, à quelque classe de citoyens que nous appartenions. La démocratie est saluée aujourd'hui par tous les partis comme la reine du monde. Le comte de Chambord la reconnaissait comme le comte de Paris. Je ne parle pas des Napoléons qui s'en croient l'incarnation vivante. Quel parti ne s'incline devant le suffrage universel?

Serait-ce un mal nécessaire dont notre peuple dût mourir? Et faudrait-il dire avec la sérénité de ce sage qui s'appelait Royer-Collard, en réponse aux instances d'un ministre de la Restauration : ce Eh bien, s'il faut périr, nous périrons; c'est encore une solution? » Je n'ai point cette philosophique résignation. J'ai foi dans l'avenir de la France avec la démocratie. Seulement il faut s'entendre. La démocratie n'est point malfaisante par elle-même; tout dépend du régime qu'elle suit. Est-ce le régime républicain? Est-ce le régime monarchique? « Nous sommes fixés sur ce point , nous diront nos républicains libéraux. N'avons-nous pas subi le régime impérial? » Qui leur parle de l'empire? En ce moment, c'est de la démocratie républicaine qu'il s'agit.

Sous une république démocratique, le peuple est le vrai, le seul souverain. De lui émanent directement ou indirectement tous les pouvoirs de l'État. C'est de lui surtout qu'on peut dire : il règne, sans gouverner. Mais, s'il ne gouverne pas, c'est lui qui

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fait le gouvernement par Télection. Malheureusement, le peuple pris en masse est partout le même, surtout en France. Si ce n'est point le vieillard imbécile d'Aristophane, c'est Tenfant terrible qui laisse tout faire, pour finir par tout casser. Le philosophe peut rêver ce qui doit être, ce qui serait peut-être un jour, si le peuple français devenait un peuple de sages, tous instruits de leurs droits et de leurs devoirs, tous versés dans les questions d'histoire, de philosophie, d'économie politique et sociale. Le politique voit la réalité. Il prend le peuple tel qu'il est. Le nôtre a l'esprit vif, le cœur chaud, la main prompte. Il sent plus qu'il ne pense; il agit d'instinct plus que de raison. Parlez-lui de justice, de gloire et de patrie; il vous entendra. Ce n'est pas qu'il comprenne les idées générales mieux qu'un autre; mais il a des sentiments généreux qui font qu'il s'enflamme à l'occasion pour toutes les grandes causes. Ce qu'il n'entend ni ne sent, ce sont les intérêts qui passionnent et divisent le monde politique. Il est indifférent aux querelles de parti. S'il parle parfois politique, c'est qu'il en a appris le langage de ces démagogues qui, avec de beaux mots, lui font prendre l'apparence pour la réalité. Le peuple d'Athènes était encore plus fin que le nôtre. Mais, s'il faut en croire Aristophane, il était encore plus dupe de ses flatteurs, parce qu'il était encore plus léger. Sur toutes les questions de pure politique, notre peuple n'a aucune opinion réfléchie et raisonnée. Quelle chance a-t-il donc de bien choisir ceux qui doivent le représenter et le gou-

verner, s'il est abandonné à sa propre initiative? « Tu ne sais rien des choses du gouvernement, disait Socrate au jeune Alcibiade, et tu prétends gouverner le peuple athénien. » Alcibiade était un jeune aristocrate qui apprit très vite à mal gouverner, en se servant des préjugés et des passions de la multitude. Notre peuple n'aspire point au gouvernement direct, comme le peuple des petites républiques grecques. Il n'a pas encore le goût des mandats impératifs et des assemblées populaires qui délibèrent et décident des aflfaîres de l'État. Il se borne à nommer ses gouvernants. Les élections faites, il passe procuration à ses élus pour s'occuper de ses propres affaires. En quoi il fait sagement, le gouvernement direct quavait rêvé Ledru-Rollin étant une des utopies les plus absurdes de la logique démocratique. C'est déjà trop pour notre excellent peuple de choisir ses gouvernants.

On a vu ce que les gouvernements et les partis font du suffrage universel, ceux-ci par l'action de leurs comités, ceux-là par l'abus de la candidature officielle. Rendons justice à ce peuple. Quand il sent le péril venir d'un côté ou de l'autre, il sait prendre son parti. Il ne vote plus sous la direction de ses démagogues, ni sous la pression de ses gouvernants. S'il n'a pas d'opinions, à proprement parler, il a des sentiments et des instincts. Dans les circonstances extraordinaires, il se produit, an sein des masses, des courants irrésistibles qui enlèvent le suffrage universel à l'action des partis, pour le salut du pays.

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C'est alors que la voix du peuple est vraiment la voix de Dieu. A tout prendre, le suffrage populaire est encore la plus sûre garantie d'un pays contre les passions des partis ou les aventures des gouvernements. C'est lui qui nous a sauvés, en 1871, des folies de la guerre à outrance et des fureurs de la Commune. Seulement, il faut reconnaître que le peuple s'y prend un peu tard. Sa grosse voix ne se fait entendre que quand le mal est fait. Comme il est étranger à la politique, il ne discerne pas tout d'abord celle qui le mène à la ruine; il arrive le plus souvent qu'il ne voit le danger qu'au moment où la catastrophe éclate. Il ne prévoit jamais l'orage de loin. L'éclair brille, la foudre tombe, avant qu'il ait pu se garer. Voilà pourquoi les esprits sages et prévoyants ne peuvent compter entièrement sur l'intervention populaire, dans les crises politiques où le salut de la France est engagé. Certainement, si le peuple eût eu à voter sur la question de paix ou de guerre en 1870, il n'eût point hésité à voter pour la paix, malgré son goût pour le gouvernement impérial. Mais quand il a fait l'empire pour se préserver de l'anarchie, il n'a pas prévu le danger pour une nation de se donner un maître. Le prévoyait-il, quand il s'engageait à fond dans l'aventure Boulanger? N'envoie-t-il pas au Parlement, depuis nombre d'années, des représentants qui travaillent à toute autre chose qu'à son bonheur? Si les événements suivent leur cours, où en seronsnous, quand le souverain pourra prendre la parole? Les élections de 1871 nous ont sauvés de la ruine.

Elles sont venues trop tard pour nous sauver du désastre.

Une élection faite dans les conditions que je viens de dire est vraiment populaire, puisqu'elle se fait en dehors de Faction des partis et de la pression officielle. Elle envoie au Parlement une majorité qui est l'expression de la volonté nationale, d'où peut sortir un gouvernement fort et respecté. L'anarchie n'est plus à craindre pour un temps. G'est-ce qui est arrivé en 1871. C'est ce qui arrivera chaque fois que le peuple aura voté librement, sous l'inspiration de son instinct, et sous l'impression d'une situation grave. Au fond, le pays est conservateur. La politique jacobine et radicale n'est pas de son goût. Il a horreur de l'anarchie, et il est tout prêt à se jeter dans les bras du despotisme pour y échapper. Mais l'œuvre de salut que le peuple a faite dans un jour de résolution patriotique, il la laisse détruire peu à peu par l'action incessante des partis, ou plutôt il la détruit de ses propres mains dans les élections ordinaires. C'est l'histoire des élections qui ont suivi celles de 1871.

Le peuple ne court aux urnes que quand un grand péril ou un grand intérêt l'y appelle. L'élection faite, il retourne à son champ ou à ses ateliers pour se remettre à la besogne de chaque jour, laissant libre carrière à l'intrigue des politiciens, et à la propagande de leurs agents électoraux. C'est alors que les partis ont beau jeu, surtout les partis ardents . Un autre peuple que celui qui travaiire entre en scène.

LA DEMOCRATIE. if

Celui-là compense le nombre par Tactivité. Il est partout où Ton ne travaille point, dans les estaminets, dans les cabarets, dans les clubs, dans les réunions soi-disant populaires, lisant les journaux, écoutant les discours les moins propres à instruire les électeurs de ce qu'ils devraient savoir pour voter en connaissance de cause. C'est ce peuple-là qui boit le vin bleu de la politique, le vin qui grise ou empoisonne. Il est l'armée que l'état-major des comités électoraux met en campagne, dans les élections auxquelles le grand peuple ne prend pas intérêt. Il n'est qu'une petite minorité , mais une minorité bruyante , remuante', qui entraîne la masse des électeurs passifs. J'entends par là les électeurs qui, à défaut d'opinion, votent volontiers sur un mot d'ordre. Ainsi se fabriquent les majorités électorales, quand le vrai peuple n'entre pas sérieusement dans la lutte, avec ses instincts, ses sentiments, ses volontés. . J'ai parlé des électeurs passifs. C'est une espèce qui disparaît dans les jours de tempête. Alors on court aux urnes, pour en finir avec l'anarchie, comme on court au feu pour éteindre l'incendie. Dans les temps calmes, on compte ces électeurs par millions. 11 en est qui vont au scrutin comme des gens qu'on y pousse, ne sachant pas de quoi il s'agit. Il en est d'autres qui croient faire acte d'opposition en restant chez eux. L'indifférence et la mollesse ne se comprennent pas chez les gens que la politique intéresse. Mais qu'attendre de ceux qui n'y voient pas clair, et ne prévoient point les conséquences plus ou moins prochaines d'un

vote personnel? Voyez ce qui se passe dans les élections partielles? Elles donnent presque toujours un démenti aux élections générales. Dans celles-ci, la campagne électorale est menée d'autant plus vivement par les comités conservateurs que le succès est plus important. Les chefs n'ont pas besoin de pousser leurs soldats à la bataille; ceux-ci y vont d'eux-mêmes. Pour les élections partielles, tout manque, l'intérêt, le zèle, aussi bien que l'argent.

Les détracteurs de la démocratie nous répètent sur tous les tons qu'elle est le règne de la médiocrité. Quelques-uns de ses amis en conviennent. Sans vouloir diminuer le mérite de nos représentants et de nos gouvernants, on peut affirmer que le niveau de nos assemblées et de nos cabinets parlementaires a constamment baissé depuis l'Assemblée nationale de 1871, librement élue sous l'impression de nos malheurs . Alors le parti républicain n'avait pas encore eu le temps de discipliner le suffrage universel. Le pays alla chercher partout les hommes les plus connus pour leurs lumières, leur honnêteté, leur patriotisme. Que dirait des Chambres actuelles Gambetta, qui traitait de Chambre de sous- vétérinaires l'assemblée qu'il avait sous les yeux? Il était trop sévère. Et de plus, il se trompait sur le moyen de la relever. On a vu ce qu'a produit ce scrutin de liste qui lui donnait de si belles espérances. On a vu aussi le résultat du scrutin d'arrondissement rétabli tout exprès pour les manœuvres du grand électeur qui a vraiment fait merveille. Mais nos républicaines ont

d'autres soucis que de relever le niveau parlementaire.

A quoi tient cet abaissement continu? Serait-ce à la disette des hommes éminents? Notre France n'est pas devenue stérile à ce point. Ils ne sont pas tous morts ou vieux, les hommes qui ont dignement représenté Ja démocratie française sous le régime républicain. Mais ils vivent à l'écart dans une sorte d'ostracisme parlementaire. Serait-ce le fait du suffrage universel? Je ne vois pas que la démocratie ait tant le goût de la médiocrité. On nous demande comment la science, la raison, l'intelligence peuvent se rencontrer en haut, quand tout vient d'en bas, par l'élection populaire? J'ai vu fonctionner le suffrage restreint sous la monarchie de Juillet. Il ne m'a pas laissé d'excellents souvenirs. Il n'était pas incorruptible, et les grands intérêts du pays ne dominaient pas toujours dans le corps électoral des censitaires. Je persiste à croire le suffrage universel capable de faire de bons choix. Le peuple a-t-il vraiment plus de goût pour la médiocrité que la bourgeoisie? Je me permets d'en douter. Je trouve même qu'il va plus volontiers aux noms connus, quand l'intérêt national est en jeu. Le nombre n'est pas aussi brutal que le pensait notre pauvre ami Prévost-Paradol. Si nous voyons tant d'hommes médiocres aujourd'hui dans nos Assemblées parlementaires, cela tient à ce que le peuple se laisse guider dans ses choix par d'obscurs comités électoraux. Quand les élections populaires se font sur des questions que notre peuple entend mal

et pour des intérêts qui le touchent peu, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ses choix se ressentent de son indifférence?

Chacun sait qu'il n'y a plus de gouvernement, chez nous, parce qu'il n'y a plus de majorité parlementaire. Ce qu'on sait moins, c'est pourquoi les élections populaires ne peuvent la donner. A la manière dont se font ces élections, comment pourrait-elle en sortir ! Notre peuple, qui ne vote avec entrain que dans les grands jours, est livré, en temps ordinaire, à toutes les petites ambitions de coterie sans idées et sans principes. L'électeur a beau voir, à chaque élection, que la concentration électorale, la grande manœuvre de l'armée républicaine, n'amène que l'anarchie parlementaire; il renvoie toujours au Parlement les mêmes groupes, sinon les mêmes hommes. Il vote imperturbablement pour les candidats républicains, sans se demander s'ils sont conservateurs, jacobins ou radicaux. Il laisse tout passer, sous l'équivoque d'un mot, pareil en cela au consommateur crédule qui achète toute marchandise sur l'étiquette du sac. Il ne s'inquiète pas de la profonde différence, même de l'opposition radicale des opinions qui se cachent sous ce mot. Et pourtant ce peuple comprend vite ce qu'on lui explique clairement. Mais la langue politique a des subtilités et des finesses qui échappent à son bon sens. Il ne sait pas que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Il lui faut de ces leçons de choses qui le rendent sourd au belles phrases de ses démago-

gaes. Autrement, il s'y laisse prendre. Gela explique comment nombre de départements conservateurs votent pour des républicains qui ne le sont point.

Voilà l'origine de ces cohues parlementaires auxquelles nous devons des majorités de rencontre qui se dispersent au premier vent de discorde, et des ministères qui n'ont d'avis sur rien, ni d'action sur personne. On ne comprend rien à ce qui se passe dans le Parlement, si l'on ignore comment se font les élections, quand un courant irrésistible n'entraîne pas les électeurs. C'est ce qui explique pourquoi la Chambre actuelle des députés se partage en trois groupes, entre lesquels aucune entente complète et durable n'est possible. Ils peuvent se coaliser; ils ne peuvent s'allier. Il s'ensuit qu'aucun ministère ne peut avoir d'opinion sur telle question que ce soit, ni s'appuyer exclusivement sur un groupe compact et résistant. S'il se prononce pour telle solution, il rencontre la con tradition des groupes opposés. S'il incline vers tel groupe, il mécontente les autres. L'équilibre instable, telle est son attitude forcée. Ne rien faire, pour pouvoir vivre, tel est son programme obligatoire. Je fais en ce moment l'histoire de tous les cabinets républicains. C'est là, je le crains, la fatalité de la démocratie républicaine. Si aujourd'hui nos ministères durent un peu plus longtemps, cela tient à la crainte salutaire que nos députés ont des électeurs, qui n'aiment pas les changements de cabinet. Mais si les cabinets durent plus, ils ne gouvernent pas davantage. Tant que les électeurs

voteront sur une équivoque, sans programme défini, les élus ne parviendront pas, avec toute la bonne volonté possible, à former une majorité homogène, ni à faire un vrai gouvernement. C'est la légende de la tour de Babel qu'on ne put élever, parce que chaque ouvrier parlait sa langue et n'entendait pas celle des autres. Quand nos radicaux demandent des réformes, nos opportunistes répondent que le salut de la République ne le permet pas. Quand nos conservateurs demandent la liberté de conscience, nos jacobins leur opposent les droits de la libre pensée. Ce qui empêche l'œuvre de gouvernement de se faire.

La démocratie serait-elle nécessairement le règne de l'anarchie? Cela serait grave, puisqu'elle est le gouvernement imposé à la France par son état social. Qu'ont voulu faire les sages du parti républicain, quand, de concert avec les conservateurs sensés et patriotes, ils ont voté cette constitution dont, par parenthèse, ne voulaient point nos chefs, Thiers et (Jrévy? Ils ont entendu conserver le gouvernement parlementaire, qui semblait l'apanage de la monarchie constitutionnelle. Ce qui fit dire à nos radicaux qu'on leur faisait une république entourée d'institutions monarchiques. Si le bon sens leur donnait tort, la logique ne leur donnait-elle pas raison? On avait maintenu, dans la constitution, les trois grands pouvoirs de l'État, tout en leur assignant pour origine l'élection à des degrés divers. On espérait trouver dans le président de la République ce chef de l'État qui règne et gouverne, dans la monarchie des pays

libres, avec des ministres responsables, sous le contrôle du Parlement. On espérait trouver dans le Sénat ce pouvoir conservateur et modérateur qui est la fonction propre des hautes assemblées monarchiques. On comptait trouver dans l'action de ces deux pouvoirs un frein au tempérament, un obstacle à Tinitiative de la Chambre la plus démocratique.

L'expérience est faite. Des trois pouvoirs, l'un ne donne plus signe de vie. L'autre parle pour ne point être écouté. Le troisième règne et gouverne au profit de l'anarchie. C'est le triomphe de la démocratie pure. M. Goblet, qui se croit encore libéral, après avoir fait la loi sur l'instruction primaire libre, rappelle à tout propos ses adversaires au respect de nos institutions. Quelles institutions? J'entends bien les mots; mais je ne vois point les choses. Qu'a-t-on fait de notre président? Une machine à signatures? Qu'at-on fait de notre Sénat? Une chambre d'enregistrement? Qu'a-t-on fait de notre République? Un mot sonore, vide de tout ce que les républicains dignes de ^e nom lui faisaient signifier : liberté, justice, paix sociale, vertu et honneur. Notre constitution eût été bonne peut-être par une démocratie éclairée, sage, vraiment politique. La nôtre n'a pu la supporter. A vrai dire, le pays n'a en ce moment, ni gouvernement ni constitution. Quand donc on nous convie à respecter l'une et à se rallier à l'autre, on oublie qu'on a supprimé tout ce que les sincères amis de la république avaient voulu mettre sous ces deux mots. Nos républicains conservateurs et libéraux auraient

seuls le droit de parler de constitution. Seulement, il leur faudrait montrer comment ils pourront faire revivre cette constitution qui devait nous donner un vrai gouvernement parlementaire, et une république réellement habitable. S'ils nous répondent que la République a commencé par là, je leur demanderai pourquoi elle n'a pas continué, et pourquoi elle a fait place à celle dont le pays pâtit depuis bientôt quinze ans. Ne serait-ce point que notre démocratie avait trouvé un frein, une règle, une direction provisoire dans ce parti conservateur tant calomnié, et dans l'homme aujourd'hui oublié qui en était le chef? Et si ce changement s'est produit, n'est-il pas l'effet nécessaire, inévitable, la véritable fatalité de toute démocratie abandonnée à elle-même? Le centre gauche n'est plus un parti; il ne compte plus que quelques hommes d'élite résignés au silence ou à la soumission. Depuis les élections de 4885 et de 4889, nous n'avons plus guère au gouvernement et au Parlement qu'une confusion de politiciens qui, à droite, comme à gauche, font de la politique électorale. Je conviens* que les hommes qui représentent et gouvernent notre République depuis nombre d'années ne sont guère faits pour l'accréditer. Mais l'ostracisme, dont sont frappés les hommes qui en faisaient l'honneur, n'est-il pas encore une fatalité de la République démocratique? N'est-il pas encore plus la faute de l'institution que du parti? Il suffit de voir comment se font les élections en temps ordinaire pour s'en convaincre. Que conclure de cette discussion? L'anarchie par-

lementaire est le fait caractéristique d'une situation qui ne permet pas de gouvernement, dans le vrai sens du mot. Chacun en convient. Elle menace de passer à l'état permanent, en vertu même du jeu de nos institutions démocratiques, sous le régime républicain . Or, on ne peut ni supprimer ni mutiler le suffrage universel. On ne doit pas songer àTasservir. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher le remède. Faut-il que la démocratie soit tout dans l'État? Oui, disent les conservateurs républicains. Non, répondent les conservateurs monarchistes. Les premiers montrent la constitution qui a tout prévu pour prévenir l'anarchie aussi bien que la dictature. Les seconds n'y voient qu'une lettre morte, qui, fût-elle vivante, ne serait point le remède, puisqu'elle fait sortir le gouvernement tout entier du suffrage universel. En ce moment où le mot d ordpe est partout de crier vive la République! je demande qu'on nous explique enfin comment la République est le gouvernement qui convient le mieux à notre pays de France. La constitution n'existant que de nom, le gouvernement ne pouvant avoir d'autre politique que d'obéir aux volontés des groupes qui font la majorité, il est naturel que chacun rêve sa constitution et son gouvernement. Nous avons vu, avant les dernières élections, trop de conservateurs effarés tourner leurs regards vers la caserne. Nos jacobins rêvent toujours, avec M. Clemenceau, de leur Convention. Nos révolutionnaires n'ont point oublié leur Commune. C'est aujourd'hui M. Constans qui est l'espoir des hommes

d'ordre. Pourquoi les amis du gouvernement parlementaire n'en rechercheraient-ils les vraies conditions ailleurs que dans le régime républicain?

J'ai l'air d'émettre un paradoxe, quand je dis que la France est peut-être le pays de l'Europe où l'anarchie est le moins chez elle. Pourtant son histoire prouve que rien n'est plus vrai. Notre peuple a besoin de sentir la main d'un gouvernement. 11 n'attend pas longtemps la fin de l'anarchie. On l'a vu après la Terreur, sous le Directoire. On l'a vu en 48, sous l'espèce d'interrègne qui a précédé la présidence de Louis-Napoléon. On a failli le revoir, dans l'aventure Boulanger. Après la longue expérience qu'il aura faite de son impuissance à créer un gouvernement, le peuple finira peut-être encore par le chercher n'importe où, et n'importe comment, dans l'armée, dans la foule, dans le Parlement lui-même. Et ce gouvernement, d'où qu'il vienne, sera le gouvernement d'un homme. L'histoire de tous les peuples du monde est là pour le montrer. L'anarchie engendre la dictature, comme la dictature engendre l'anarchie. Notre maître Cousin le disait, après le 2 Décembre, en ajoutant : a La mère et l'enfant se portent bien ». Il entendait sans doute que le despotisme n'est jamais qu'un remède provisoire, l'anarchie revenant toujours, à moins qu'il ne survienne un gouvernement qui assure au pays Tordre avec la liberté.

Il y a deux dictatures possibles, en France, pour notre démocratie : la dictature militaire et la dicta-

ture populaire. Dictature populaire : on va me dire que ces deux mots hurlent d'effroi de se voir accouplés. Est-ce qu'en dehors de la dictature militaire il peut y avoir autre chose que l'anarchie? Notre histoire révolutionnaire montre qu'il peut y avoir une véritable dictature populaire. Le régime de la Terreur n'avait rien d'anarchique. C'était un gouvernement dont on sentait la main, pour ne pas dire le glaive. Celui-là avait de terribles volontés et de cruelles exécutions. La démocratie d'Athènes a eu son Périclès. La nôtre n'eut point d'aussi nobles maîtres, sous le régime révolutionnaire. Gambetta eût peutêtre voulu être le Périclès de sa république athénienne. Avec l'éloquence d'un tribun, avait-il les hautes aptitudes d'un homme d*État? Ses actes et même ses discours permettent d'en douter. Avec une nouvelle Convention dont MM. Brisson et Clemenceau seraient les maîtres, nous n'aurions pas une dictature aimable, si nous ne l'avions pas sanglante. Mais notre démocratie goûte peu les dictateurs de cette espèce. C'est pour la dictature militaire qu'elle a vraiment du goût. Notre peuple aime le soldat. Il le salue et le prend volontiers pour maître. Quand il ne trouve pas le gouvernement dans le Parlement qu'il a élu, il va le chercher dans la caserne où il a servi. L'autorité militaire lui impose bien plus que l'autorité civile, et il préfère les coups de force aux intrigues des partis, ou aux agitations des factions. Les hommes d'épée sont ses chefs naturels; c'est eux qu'il invoque dans le péril national ou social. Ne se sentant plus

gouverné, il finira par regarder, lui aussi du côté de la caserne, avec nos conservateurs. Voyez ce qui s'est passé il y a quelques années. Est-ce à M. Grévy, à M. Freycinet, à M. Floquet, à M. Clemenceau qu'il s'est adressé pour tirer la République d'affaire. C'est au premier général venu. Ah ! si l'armée comptait un •général victorieux, malgré les victoires électorales du parti républicain, c'en serait vite fait de notre république parlementaire, oc Vous n'êtes plus la grande nation », disait de Bismarck, à cette entrevue de Ferrières où notre infortuné Jules Favre allait discuter les conditions de la paix, avec la mission d'annoncer que la France (n ne céderait pas un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses. » Nous sommes toujours un grand et bon peuple, généreux, enthousiaste, qu'on mène au bout du monde avec un mot, faisant toujours merveille sous les chefs qui ont su le conduire, mais le plus incapable peut-être de se gouverner lui-même.

Voilà pourquoi ce n'est point un paradoxe de soutenir que, SI la république est le régime qui lui plaît le plus, elle est peut-être aussi celui qui lui convient le moins. L'Angleterre tient plus que toute autre nation à sa monarchie. Mais on comprend qu'avec les grands partis qui la gouvernent, elle pourrait peutêtre à la rigueur s'en passer, si des causes imprévues venaient à la lui enlever. Ce peuple froid, réfléchi, mais ferme en ses desseins, saurait tirer le meilleur parti possible du régime que la nécessité lui aurait imposé. L'Allemagne elle-même, avec son aristocratie

sociale, son esprit de discipline, et sa constitution fédérative, pourrait à la rigueur s'accommoder du gouvernement républicain. L'Italie et l'Espagne n'en sontelles pas à rêver une fédération républicaine? Il n'est pas jusqu'à la petite Belgique qui ne tomberait pas en pleine anarchie, si elle perdait ses rois. N'a-t-elle pas failli se mettre en république en 1830, sous la présidence de son premier citoyen, M. de Mérode? Depuis 89, la France a fait plusieurs révolutions contre ses rois. Elle n'en a pas fait une seule contre ses empereurs. Les deux empires n'ont disparu que devant l'étranger, malgré leurs folies ou leurs fautes. C'est que notre peuple, au fond, ne se sent m la volonté, ni la capacité de se conduire lui-même. S'il n'a plus de roi, il cherche un César qui prend toujours tôt ou tard la place du pouvoir, quand elle est vide. Je sais bien que vingt ans de république semblent prouver le contraire. Mais attendons la fin. Ce qui est certain, c'est que notre peuple est sans admiration pour le gouvernement de ses commis. Ce dont il se plaint, c'est bien moins d'être opprimé que de n'être pas gouverné. S'il ne veut pas de révolution, il attend toujours un gouvernement sous lequel il puisse être fier de vivre, même après la république de M. Carnot.

Dans notre République il n'y a place que pour la démocratie. Tout y dérive d'elle. Elle est, en réalité, maîtresse absolue, par le pouvoir qui en émane directement, la Chambre des députés. Nous serions, à cette heure, en pleine Convention, si les passions

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populaires étaient surexcitées comme en 93. On vient de voir où nous mène ce régime de la démocratie pure, à Tanarchie d'abord, puis à la dictature populaire ou militaire. Est-ce là notre avenir? Et nous sera-t-il défendu de chercher le remède au mal ailleurs que dans le despotisme? En d'autres termes, la démocratie, dont personne ne songe à contester les droits, est-elle inconciliable avec une autre institution dont Texpérience a démontré l'utilité, même la nécessité chez tous les nations plus ou moins démocratiques qui nous entourent? Voilà la question qui nous reste à examiner. Tout arrive en ce beau pays de France. Le jour ou la monarchie y deviendrait nécessaire, il faudrait bien qu'elle fût possible. D'autre part, la démocratie est chez elle, dans notre pays. Nulle puissance ne saurait l'en faire sortir. Si nous venions à perdre la république, la démocratie nous resterait, avec l'état social qui est le nôtre. Il semble donc que des deux côtés on n'aurait plus qu'à se donner le baiser de paix.

« Et quoi, nous dira-t-on, autant vaudrait marier le Grand-Turc avec la République de Venise. Monarchie et démocratie! mais c'est le feu et l'eau, le jour et la nuit. Là où l'une paraît, l'autre doit disparaître. C'est un axiome de droit politique. Vous aurez beau vanter les vertus de votre monarchie, célébrer ses bienfaits dans le passé, le présent et l'avenir; vous vous heurtez à une incompatibilité radicale. Votre thèse n'est qu'un paradoxe. D'ailleurs, votre monarchie peut avoir toutes les perfections de la jument de

Roland : elle est morte, en France s'entend. Vous ne la ferez pas revivre. » Paradoxe peut-être pour une école qui fait de la politique avec la logique. Il est sûr que la monarchie absolue et la démocratie pure n'ont rien à faire ensemble, sinon se battre à outrance jusqu'à l'extermination. Mais, s'il s'agit d'une certaine démocratie et d'une certaine monarchie, c'est une autre question. Loin de penser qu'elles se repoussent, je prétends qu'elles s'attirent, qu'elles se fortifient l'une par l'autre, qu'elles rendent l'œuvre de gouvernement plus facile par le concours qu'elles se prêtent. J'affirme, en un mot, que plus un pays est démocratique, plus il a besoin de l'institution monarchique, toujours réserve faite des nécessités historiques. Voilà le paradoxe dans toute sa crudité. S'il a contre lui la logique, et pour lui l'histoire, c'est mon paradoxe qui est la vérité.

On nous donne la démocratie mixte pour une vieillerie des temps antérieurs à notre Révolution, et la démocratie pure pour une merveilleuse nouveauté qui fera le tour du monde, quand le monde aura reçu le baptême révolutionnaire. Sans m'arrêter à répliquer que l'Europe n'en est pas là, je réponds que c'est la démocratie pure qui est vieille, et la démocratie mixte qui est nouvelle. Dieu me garde de faire une leçon d'histoire à mes lecteurs, en remontant jusqu'à l'antiquité grecque et romaine. Ils savent mieux que moi comment ont vécu, comment ont péri ces petites républiques de la Grèce, divisées en partis qui faisaient de la guerre civile l'état normal des

sociétés anciennes, où les éléments démocratiques, aristocratiques et monarchiques n'ont jamais pu se fondre ensemble pour faire l'unité et la paix sociale. Quel fut leur sort à toutes? La domination étrangère. Les républiques démocratiques sont celles qui ont le plus vite perdu leur indépendance nationale. Qu'était-ce que cette démocratie athénienne, si admirable, d'ailleurs, par ses oeuvres d'art, de poésie, d'éloquence, de science et de philosophie? Aristophane nous l'a fait connaître. C'était le régime de l'imprévoyance, du désordre, de la folie, en tout ce qui touche à la politique. Thiers n'en pouvait parler sans rire. C'est elle qui a imaginé l'ostracisme contre tout ce qui faisait l'honneur, la vertu, la force de la cité. Rome nous offre une leçon d'un tout autre genre. Mais qu'eût été la grande république sans le Sénat? Que devint-elle, quand la démocratie fut maîtresse dant l'État? Elle devint l'empire, après la dictature de César.

Regardons seulement autour de nous. Sans être encore arrivées au suffrage universel, l'Italie, l'Espagne, la Belgique, la Hollande, le Portugal, sont des pays démocratiques qui ont des rois à leur tête. Qui a fait l'unité italienne? La Maison de Savoie. Qui maintient l'unité nationale en Espagne? La Maison de Bourbon. Qui assure la paix intérieure chez ce peuple belge où deux partis se disputent le pouvoir avec acharnement? La monarchie d'un Cobourg. Qui protège la nationalité des Pays-Bas contre les ambitions de l'Allemagne? La Maison d'Orange. Qui empêche

LA BÉMOCRATIE. 27

l'absorption du Portugal dans la Péninsule ibérique? La Maison de Bragance. Qui est l'arbitre des grands partis qui gouvernent l'Angleterre? La vieille monarchie anglaise. Et si la démocratie vient à conquérir ce pays, n'aura-t-elle pas encore plus besoin de l'institution monarchique pour la contenir, quand l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise auront disparu de la scène politique? Enfin, qui a fait la grandeur de la Prusse et l'unité de l'Allemagne? Encore une Maison royale dont l'origine remonte au delà de Frédéric le Grand.

On me dira que j'oublie les États-Unis, sans compter la petite Suisse où la démocratie ne se comporte pas si mal. J'en conviens. C'est un grand exemple à citer que cette puissante République américaine. Elle brille dans le nouveau monde, entourée de pauvres petits États républicains dont elle est la glorieuse couronne. Est-ce que, dans notre Europe monarchique, notre république fait pareille figure? Est-ce que nos républicains peuvent espérer qu'elle aussi sera la perle des Républiques européennes? Mais n'oublions pas que l'Union américaine n'est, comme la Suisse, qu'une fédération d'États ayant chacun son gouvernement et son administration propres. C'est par la constante pratique de ses affaires locales que le peuple américain a acquis ce sens politique qui manque à notre démocratie. Que ferait-il d'un roi ou d'un empereur? Et encore, au train dont vont les choses aux États-Unis, grâce à cette race de politiciens qui y pullule, est-il bien sûr que, sans y installer un

monarque, on n'y mettra pas de temps en temps, comme à Rome, pour une durée quelconque, un dictateur qui aurait mission de sauver l'Union d'un grand péril national ou social? Le président y est bien puissant. Que ne pourrait faire un président nécessaire et populaire? Et puis va-t-on nous faire une France fédérative, pour nous dispenser des frais d'une monarchie? Je sais bien qui battrait des mains et dormirait tranquille. Avec les difficultés de notre politique étrangère, avec les conditions de notre unité nationale, avec la complication de nos services administratifs, qui pourrait soutenir que la centralisation est, chez nous, un rouage inutile?

Voilà pour l'expérience historique. Si l'on fait le tableau de toutes les sociétés démocratiques auxquelles a manqué la monarchie, on y trouve l'explication de leur décadence fatale. Si l'on fait un autre . tableau des sociétés de même espèce à la direction desquelles la monarchie a présidé, on y trouve la raison de leur puissance croissante. Ce sont deux lois que je livre aux méditations de nos docteurs en démocratie. Je sais qu'il n'y a pas de règle sans exception. J'en ai fait une pour mon pays. L'expérience m'a enlevé cette illusion. Décidément, je tiens Rousseau pour un grand logicien, mais pour un médiocre politique auprès de Montesquieu. Je me défie des gouvernements simples. Je laisse Içi le Contrat social^ et j'en reviens à V Esprit des lois, sans oublier la Politique d'Aristote. L'école démocratique ne se souvient plus de notre histoire, quand elle affirme

que la France n'est pas le pays des gouvernements mixtes? La République de 93 ne fut qu'une crise révolutionnaire. Elle arriva à l'Empire, en passant par le Directoire et le Consulat. La République de 48 ne fut que la surprise d'un jour sans lendemain. Elle aboutit encore à l'Empire, en passant par la présidence du prince Napoléon. La seule épreuve sérieuse et durable fut la République de 70. Mais où nous mène-t-elle? Si elle devait mourir de sa belle mort, qui ne pense, même parmi les républicains sensés , qu'elle n'a qu'un héritier possible, la monarchie des Bourbons. Ici, je voudrais dire toute ma pensée, sans blesser personne. Je trouve qu'on le prend de bien haut avec les monarchies parlementaires de 1815 et de 1830. On oublie qu'elles furent des époques de quelque durée et d'une certaine prospérité. Elles ont péri dans nos guerres civiles, sans nous laisser en proie à l'invasion étrangère. Si Napoléon P' eût eu autant de sagesse que de génie, il aurait peut-être fondé une quatrième dynastie qui eût fait oublier les Bourbons, en faisant de la France la plus glorieuse, là plus puissante et la plus prospère des nations. Mais il en fit une caserne : ce qui n'était point l'idéal de 89. Il en eût fait un cimetière, s'il en fût resté le maître. Né despote, fou d'orgueil, ivre de guerre, il devait tout risquer, tout gagner, tout perdre à ce jeu des batailles où il n'eut point d'égal. Le pauvre neveu ne ressemblait guère au terrible oncle. C'était un maître indolent, hardi dans le rêve, nul dans l'action. Sans l'audace de ses conseillers, il n'eût jamais fait

son coup d'État. N'eût-il pas une défaillance le jour même de Texécution? Lui aussi fit la guerre, non par goût, ni par raison d'État, mais par besoin de popularité. Toutes ses guerres furent dynastiques plutôt que nationales. Sans parler de cette expédition du Mexique, qui fut un rêve de son imagination et une spéculation de ses flatteurs, il lui fallait le baptême de la gloire pour son empire mal né. Il la trouva en Orient. Il lui fallait une diversion aux réclamations libérales chez nous, une satisfaction peut-être à donner aux Sociétés italiennes qui grondaient sourdement. Il la trouva en Italie, avec cette annexion de Nice et de la Savoie qui devait nous coûter si cher. Il lui fallait une revanche de ses défaites diplomatiques. Il crut la trouver dans la guerre de 70, not7^e guerre, disait la malheureuse impératrice, où la fortune de la France faillit sombrer avec la sienne.

Voilà pourquoi les Napoléons n'ont pas fait oublier les Bourbons. L'empire a pu revenir de Waterloo, parce que c'était encore la gloire. Il ne reviendra pas de Sedan. Si la monarchie se refait en France, ce sera avec la vieille Maison qui a fait la France. Celleci assoira son gouvernement sur la base du suffrage universel. Le comte de Paris n'a nulle défiance de la démocratie. Il connaît, il aime, il respecte ce grand peuple qui travaille, qui remplit nos ateliers, nos usines, nos manufactures, nos légions, étranger aux intérêts, aux passions, aux ambitions des partis, sachant qu'il n'a rien à gagner au jeu des révolutions, mais toujours prêt à servir le pays dont il fait la force

et la prospérité. Il Ta vu à l'œuvre. Il sait qu'il n'a rien de commun avec cet autre peuple, heureusement peu nombreux, qui se rencontre partout où l'on ne travaille pas, qui fait la misère et la honte de nos sociétés modernes, et qui recrute les armées de la démagogie européenne.

On a vu combien notre démocratie fut docile, sous l'empire. Il est vrai qu'elle sentait la main d'un maître. Sous la main d'un roi,elle sera d'autant plus fidèle qu'elle aura plus souffert des agitations politiques. Sous ce roi, la France aura l'ordre avec la liberté. Car Philippe VII ne couchera point dans le lit des Napoléons, comme lui conseillent certains amis de l'empire sans l'empereur. Il ne couchera pas non plus dans le lit trop étroit de son grand-père. Il lui faut un lit plus large, où il puisse reposer plus à Taise, et dormir plus tranquille que Louis-Philippe, trop souvent réveillé par le tapage parlementaire. La formule de Thiers ne semble pas de son goût. Si jamais il rentre en France pour y régner, il n'y apportera pas le gouvernement anglais tout entier. Il voudra gouverner. Avec des partis comme les nôtres, avec une administration qui couvre le pays de son immense réseau, avec une diplomatie qui aura affaire aux grandes cours de l'Europe, le prince aura mieux à faire que de se croiser les bras. Il lui faudra contenir ces partis toujours prêts à sortir de la constitution. Il lui faudra défendre cette administration contre l'ingérence d'un Parlement qu'on ne peut laisser ni gouverner, ni administrer sans grand dommage pour

rÉtat. Il lui faudra, enfin, suivre de près, diriger au besoin, notre politique extérieure; chose à laquelle son grand-père s'entendait si bien. Il fera tout cela avec des ministres responsables, sous le contrôle des Chambres.

L'aïeul du comte de Paris avait bien servi la France. Pauvre roi ! si humain et si libéral, a-t-il été calomnié ! Et comme notre bourgeoisie a dû se mordre les doigts d'avoir prêté l'oreille aux méchants propos d'un pamphlétaire républicain devenu sénateur impérial! Ce roi de la paix à tout prix conquit un empire. Ce roi avare s'endetta. Ce roi bourgeois n'a jamais craint les balles. La monarchie nouvelle ne comptera-t-elle que d'heureux jours? S'il en survenait de mauvais, le prince n'aurait point à attendre la permission de la garde citoyenne pour tirer l'épée. Voilà un rêve qui n'a rien de factieux, puisque je ne reconnais qu'à la volonté nationale le droit et le pouvoir d'en faire une réalité. Le jour où le pays viendrait à reconnaître, avec La Fayette, que la monarchie libérale est encore la meilleure des républiques, est-ce que nos républicains prendraient le fusil pour défendre leur république de droit divin contre le peuple souverain? Ce serait une étrange façon d'entendre la démocratie.

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