CHAPITRE PREMIER
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Le sage prince qui inaugurera l'avènement de la monarchie nouvelle saura en comprendre et en pratiquer les institutions. Il aura eu le temps, dans sa longue et studieuse retraite, de se préparer à Tœuvre de restauration dans laquelle la France devra retrouver son salut et reprendre le cours de ses glorieuses destinées . C'est donc au pays seulement que je me permets d'adresser les conseils d'un vieux patriote qui ne voudrait pas mourir sans être assuré que sa patrie revivra, après les régimes où sa fortune aura failli sombrer.
Les assises du nouveau gouvernement une fois posées sur les institutions que je viens d'indiquer, il s'agit de savoir quelle est la politique à suivre, au dedans et au dehors, pour relever la France et affer-
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mir la monarchie des Bourbons. Tout n'est pas fait, quand on a fondé un gouvernement. Tout n'est pas dit, quand on a promis qu'il serait conservateur et libéral, en opposition aux deux régimes précédents. On a vu, chez nous, des gouvernements pourvus des institutions les plus propres à les faire durer, disparaître brusquement par des fautes de conduite. La Restauration eût pu durer, si elle n'eût pas, dans un accès de folie, jeté au pays l'audacieux défi des ordonnances de Juillet. La monarchie de 1830 eût certainement duré, si elle n'eût pas eu un moment de défaillance devant une insurrection qui n'était d'abord qu'une émeute, bien plus facile à réprimer que les sanglantes prises d'armes des premières années du règne de Louis-Philippe. La philosophie de l'histoire, qui explique les événements par des causes générales et profondes, est certainement la vraie, à condition toutefois qu'elle tienne compte des causes personnelles et accidentelles qui interviennent dans le cours des événements. Ce qui fait l'intérêt dramatique de l'histoire proprement dite, c'est le rôle des personnages qu'on prenait pour les seuls acteurs de ces grands drames qui s'appellent révolutions. Jamais on ne pourra, dans l'explication des grands événements historiques, faire abstraction de la sagesse ou de la folie des gouvernants. Voilà pourquoi il n'est pas indifférent, quand on a en vue un régime nouveau, de se demander quelle conduite politique il devra tenir, dans la situation, intérieure et extérieure tout à la fois, qui lui aura été faite par les
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gouvernements auxquels il est appelé à succéder.
Je crains que la troisième République ne laisse beaucoup à faire à Philippe VIL II trouvera une France profondément divisée par les partis, peutêtre déchirée et ensanglantée par les factions, désorganisée au dedans, isolée et impuissante au dehors, avec la perspective toujours menaçante d'une guerre où elle pourrait être seule contre plusieurs puissances redoutables. La France de la Révolution avait montré sa force à l'étranger, en repoussant l'invasion, et en reportant la guerre dans les pays ennemis. Le premier Consul ne fit que continuer les traditions de gloire militaire que lui avait léguées Louis XIV, la Convention et le Directoire, pour en faire cette prodigieuse épopée qui devait finir à Waterloo et à Sainte-Hélène. Dieu veuille que le comte de Paris ne trouve pas la France de la république actuelle encore sous le coup des défaites de 70, plus occupée des misères du présent que de rêves d'avenir.
Le premier empire avait à remettre d'abord la société française sur ses pieds, en rétablissant l'ordre par le respect des personnes et des propriétés. Cela, il le fît avec un plein succès. Instituer une magistrature à tous ses degrés, tribunaux de première instance. Cour d'appel. Cour de cassation, pour rendre la justice; une Cour des comptes, pour rétablir le contrôle dans les finances de l'État; créer un Conseil d'État pour l'application des lois par des règlements. Jusque-là c'était parfait. Mais le Concordat pour remplacer la détestable constitution civile du clergé votée
par la Constituante; mais TUniversité impériale pour remplacer les universités de Tancien régime; mais la centralisation absolue pour en finir avec ranarchie provinciale : c'était autre chose. Au lieu de faire une France vraiment nouvelle, digne de son passé, sûre de son avenir, forte contre l'étranger, mais libre dans l'expansion de sa vie individuelle et sociale, il mit l'ordre partout à la façon de la caserne, où l'on ne connaît que le commandement du chef répété de rang en rang par tous ses gendarmes. La France ne fut jamais une patrie pour cet homme extraordinaire, qui eût été le plus grand des temps anciens et modernes, si le maître de l'Europe eût su rester maître de luimême. Il ne vit dans cette France dressée et organisée pour son œuvre qu'une merveilleuse machine de guerre faite pour la conquête et la domination universelle. Si la fortune lui eût été toujours fidèle, l'incomparable aventurier eût été jusqu'au bout du monde. On sait que l'Europe ne lui suffisait pas. Il lui fallait l'Orient, où il se fût fait adorer comme Alexandre.
Voilà cent ans que notre France roule son rocher de Sisyphe. Après les gouvernements de la Constituante, de la Convention, du Directoire, du premier Empire, de la Restauration, de la monarchie de Juillet, de la deuxième République, du second Empire, de la troisième République, le problème du meilleur des gouvernements retombe sur elle de tout son poids. De tous ces gouvernements, il ne sera guère resté que des sujets de méditations, des expé-
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riences encore plus décisives de ce qu'il faut supprimer de notre mécanisme constitutionnel et administratif que de ce qu'il importe d'en conserver. Pourquoi tout ce labeur ingrat? N'est-ce point parce que notre malheureux pays a cherché son bonheur hors de toute tradition, dans la perfection logique de ses constitutions, bien différent en cela des pays voisins? L'Angleterre a corrigé sa vieille constitution le moins possible, sans jamais la changer. Elle l'a modifiée plutôt dans l'esprit que dans la lettre. Si elle a fait tomber la tête d'un de ses rois, elle a gardé ses institutions. La dictature de Gromwell ne fut qu'un épisode dans son histoire. Le protecteur mort, elle eut hâte de reprendre la tradition monarchique. L'Allemagne et l'Italie ont gardé la plupart de leurs institutions, en y introduisant le principe de la liberté. C'est à l'ombre de la monarchie qu'elles ont grandi et prospéré. Elles doivent leur unité nationale aux princes qui les gouvernent, sous la loi de l'hérédité. Que serait l'Allemagne sans les Hohenzollern? Que serait l'Italie sans la Maison de Savoie? Que serait l'Espagne, et qu'aurait été la France sans la Maison de Bourbon?
Le jour où notre pays, las de ses révolutions, redemandera un gouvernement, non plus à la logique, mais à l'expérience, et voudra rentrer franchement dans la tradition, non pas comme en 1814, sous la domination de l'étranger, mais en toute liberté et par une initiative toute nationale, une grande et difficile question s'imposera tout à la fois aux gouvernants et
aux gouvernés : Que doit être la monarchie nouvelle? Aucun parti monarchique ne songe à restaurer l'ancien régime, et cette monarchie aura tout d'abord le grand avantage de ne pas avoir à compter avec les ultras qui ont perdu la Restauration. Le comte de Paris aura, lui aussi, à remettre Tordre dans la société française, comme le premier Consul ; mais il s'y prendra autrement. Ce que celui-ci a fait pour lui tout seul par le despotisme, celui-là le fera par la liberté et pour le pays représenté par des députés librement élus. C'est pour lui rendre la liberté de ses mouvements qu'il remettra la société française sur ses pieds. Fouché a dit que les Bourbons se sont couchés dans le lit de Napoléon. Ce lit, c'est la grande administration centrale dans laquelle ils ont emprisonné la monarchie parlementaire. Le gouvernement de la Restauration avait l'inappréciable avantage de ne pas livrer la fortune de la France aux aventures d'un despote . Mais il fallait rendre à la société française l'initiative , sans laquelle un peuple est plus libre de nom que de fait. Enveloppée dans les mailles de l'immense filet administratif, la France n'était libre que dans son Parlement. C'est encore l'État qui faisait tout, par le clergé du Concordat, par l'université impériale, par l'organisation toute centrale des départements et des communes. Le pays habitué à cette tutelle léguée par l'empire, qui lui semblait la condition nécessaire de l'ordre, ne songea point, sauf quelques royalistes arriérés et demiruraux, à réclamer les franchises municipales et
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.provinciales dont la Constituante avait fait table rase. Sous la Restauration, comme sous la monarchie de Juillet, nos libéraux ne pensaient guère qu'aux libertés politiques. Les amis des institutions anglaises et américaines n'avaient point fait école. C'est plus tard, sous le régime du second empire, que parut le programme de Nancy, d'ailleurs peu populaire.
Le goût des gouvernements qui succédèrent au premier empire n'a rien qui puisse étonner. Le lit de Napoléon le grand parut commode aux gouvernements des régimes les plus divers. On y reposait en paix, et on y pouvait dormir à l'aise. Louis XVIII n'aimait pas le travail, et il se souvenait des ennuis que causait aux Bourbons de l'ancien régime le gouvernement des provinces. Le duc d'Angoulême, à peine rentré en France, n'hésitait point à leur préférer les départements. Sous le libéral régime de la monarchie de Juillet, on rendit quelque initiative aux municipalités par l'élection des conseils municipaux. Mais la mode n'était toujours point à la décentralisation. Les libéraux les plus ardents du jour, les républicains surtout, en étaient les plus décidés adversaires. Ce n'était pas la Gazette de France qui pouvait leur en donner le goût. Il était naturel que le second empire ne laissât pas toucher aux traditions du premier, malgré le goût personnel du monarque pour certaines institutions anglaises et américaines. Quant à la troisième République, aussitôt que la retraite des conservateurs monarchistes ou républicains eut laissé le champ libre à ses vrais
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amis, ils n'eurent rien de plus à cœur que de maintenir la centralisation impériale, en y faisant pénétrer le vieil esprit jacobin.
Le premier empire n'eut pas une insurrection à dompter, pas une émeute à disperser, pas une agitation à surveiller. Il ne tomba que devant Tétranger. Si la conspiration de Malet a failli réussir, grâce à un faux mot d'ordre, c'est sous le coup du désastre de Moscou. Si l'émeute du 4 septembre 70 emporta si facilement le second empire, c'est sur la nouvelle de la capitulation de Sedan. Avec le despotisme et la centralisation, les empires n'ont à redouter ni les mouvements populaires, ni les assauts des factions. Seulement, ils sont tenus de donner la gloire à leurs peuples, à défaut de la liberté. Ils sont donc condamnés à la guerre, avec la victoire. Vaincus, ils n'ont plus de raison d'être. Leurs partisans leur font un titre d'honneur de n'être jamais tombés que devant l'étranger. Les gouvernements de paix et de liberté qui tombent devant les factions ont un autre titre d'honneur : c'est de ne point envelopper le pays dans leur désastre. La Restauration et la monarchie de Juillet ont laissé la France en pleine possession de sa force et en pleine prospérité. Les Waterloo et les Sedan sont pour les glorieux empires.
Oui, sans doute, le lit de Napoléon dut paraître doux au gouvernement des Bourbons. Mais ils y eurent de tristes réveils. A peine installés, voici la surprise du retour de l'île d'Elbe. Napoléon retrouva son lit tout fait, avec une armée qui lui était restée
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fidèle, avec une administration toujours docile, dont on n'avait changé que les chefs, avec un peuple qui laissa consommer sans résistance le crime des Gent- Jours contre la patrie. S'il y eut quelques tentatives en Vendée, c'est que le feu couvait encore sous la cendre. En 1830, la première monarchie des Bourbons disparut devant une insurrection parisienne. En 4848, la seconde fut emportée paB un coup de surprise, sans que la France pût s'en douter. Dans ces deux journées, le gouvernement de l'hôtel de ville est devenu le gouvernement de la France, sans une ombre de résistance, grâce à la centralisation impériale. Pourquoi la province a-t-elle toujours accepté les gouvernements révolutionnaires de Paris? Parce que la centralisation lui avait lié les mains, et avait fait perdre toute initiative à la France. C'est pour cela que l'Assemblée rurale de 71 fit cette loi Tréveneuc qui armait les départements contre les gouvernements de Paris. Nous voulions créer autant de centres de résistance, qui eussent formé une véritable ligue nationale, de façon à isoler et à enfermer la révolution dans Paris. Gela permettait ainsi à la France surprise de se reprendre et de réagir. Voilà la loi qui fit accuser l'Assemblée nationale d'ouvrir la porte à la guerre civile. Et qui donc la commence cette guerre fratricide, si ce n'est la faction qui fait des barricades dans les rues de Paris pour imposer son gouvernement au pays.
L'œuvre de Philippe VII sera autre que celle de Napoléon I". Il aura l'ordre à rétablir dans une
société profondément troublée par une longue période de dictature et d'anarchie. Ce ne sera point Tordre de la caserne, dont la consigne est la plus parfaite expression. Je ne saurais trop le redire, ce sera Tordre dans la liberté et par la liberté. Notre République a mis partout le désordre, dans TÉglise, dans la magistrature, dans l'école, dans Tarmée, dans les finances, dan^ la diplomatie. La monarchie nouvelle y remettra Tordre par la justice, sans revenir aux traditions du passé, ni aux institutions de la Révolution et de Tempire, que Texpérience a jugées sans retour. Le comte de Paris a vu vivre la société anglaise et la société américaine sous une monarchie et une république pour lesquelles il a affirmé ses respects ou ses sympathies. Mais il voit la France avant tout. Il aura les yeux fixés sur elle dans toutes les institutions et les réformes qu'il proposera à ses représentants.
La première question qu'aura à se poser Philippe VII est celle-ci : que faut-il conserver du présent dans la réorganisation du gouvernement nouveau? Faut-il rester dans le régime de la centralisation, ou faut-il entrer résolument dans la voie contraire? Et si la sagesse condamne toute solution absolue, dans quelle mesure doit se faire Tœuvre de restauration? Pour résoudre cette question et toutes celles qui s*y rattachent, il faut poser d'abord le problème qui la domine. Quelle est la vraie fonction de TÉtat? Beaucoup de publicistes Tout définie avec plus ou moins de succès. Nul ne Ta fait avec
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plus de clarté et de précision que M. Taine, dans le cinquième volume des Origines de la France contemporaine. Tout d*abord il est deux choses que rÉtat seul peut faire : la défense nationale et la protection civile des citoyens. Pour cela, il lui faut tout d|abord : une armée contre Tétranger, une police pour prévenir les crimes ou délits contre la vie; la propriété ou la liberté individuelle, une justice pour les réprimer et les punir. Si une société manque de ces organes, c'est qu'elle n'est pas encore une vraie société. Toute réunion d'hommes où chacun est dans la nécessité de se faire justice à lui-même, de se défendre par groupes isolés contre les surprises de l'ennemi extérieur, de prendre ses précautions luimême contre les mauvais desseins de ses voisins, n'est qu'une société en formation. On en voit encore de nombreux exemples chez les sauvages, et même chez certains peuples civilisés, où la force publique n'a point encore été établie. Dans certaines régions des États-Unis, la loi de lynch n'est-elle pas encore en vigueur?
Ce n'est pas tout. La diplomatie n'a-t-elle pas, elle aussi, pour objet la défense de l'État à sa façon? La diplomatie de M. de Bismarck n'a-t-elle pas contribué, avant et après la guerre de 70, à la création et à raffermissement de l'empire allemand? Après avoir préparé l'œuvre militaire du maréchal de Moltke par ses combinaisons diplomatiques, dont l'Autriche et la France ont gardé le souvenir, n'a-t-il pas assuré pour le présent, sinon pour l'avenir, la sécurité de
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professeur, théologien, ingénieur, industriel, agriculteur, banquier, assureur : en un mot, qu'il soit le factotum et la providence universelle de la société? Il n'y a que le communisme qui aille jusque-là. Mais certaines écoles, qui ne veulent pas entendre parler de socialisme, admettent, non seulement l'intervention, mais l'action de l'État, dans les diverses branches de l'activité nationale que toute école vraiment libérale réserve à l'initiative des individus et des sociétés particulières. Je veux parler de l'administration des cultes, telle que l'a réglée le Concordat, de l'Université, des grands travaux d'utilité sociale, de l'assistance publique, de la protection des lettres, des sciences et des arts. On donne pour raison que nulle initiative, individuelle ou sociale, ne peut faire aussi bien que l'État, en toute œuvre d'utilité publique, et que, dans l'intérêt même des particuliers et pour le progrès de leurs œuvres, il importe que l'État donne l'exemple et le modèle.
11 y a un mot dont on doit se défier, qui complique la distinction des œuvres propres à l'État et des œuvres qui doivent être laissées à l'initiative individuelle ou sociale. Où faut-il classer les œuvres d'utilité publique proprement dite, comme l'instruction et l'éducation, comme l'assistance publique, comme la construction des voies de communication, chemins de fer, routes et ponts, qui rentrent dans la catégorie des travaux publics. Je renvoie à des chapitres spéciaux les grandes questions d'éducation, d'instruction e d'assistance populaire. Je n'ai qu'un
mot à dire des chemins de fer où je n'ai aucune compétence. Doit- on les considérer comme des services d'État? Il semble que la question ait été résolue tout d'abord par la loi qui les fait rentrer dans le domaine de l'État, après quatre-vingt dix-neuf ans du régime des compagnies. Mais il reste les questions de construction, d'entretien, de personnel. Est-ce aussi à l'État de prendre cette triple charge? Il a construit déjà, il construit chaque jour, il construira longtemps encore des chemins de fer, pour le malheur de nos finances que le fameux réseau qualifié d'élec^ toral a mises en si mauvais état. Quand il en aura la propriété, ne ferait-il pas mieux, dans l'intérêt de tous, de l'affermer que de la gérer lui-même?
Que l'État fasse en tout mieux que l'initiative individuelle ou sociale, cela peut être contesté. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne travaille point à bon marché. Mais la question n'est pas là. Il s'agit de savoir tout d'abord si, en faisant concurrence à l'initiative privée, l'État ne commet pas une usurpation de fonctions. On ne saurait trop le répéter, sa mission est de faire seulement les services dont l'initiative privée serait incapable. Voilà pourquoi la milice, la diplomatie, la police, la justice, sont les attributions nécessaires de l'État. Quant au reste, les sociétés vraiment libres, comme l'Angleterre et les États-Unis, l'ont toujours laissé à l'initiative individuelle. Si l'on me cite l'Église d'État fondée par Henri VIII, il me sera permis de répondre qu'alors l'Angleterre ne pouvait être comptée parmi les sociétés libres. La France seule, en
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dépit de ses révolutions faites au cri de vive la Liberté! est restée fidèle aux traditions de l'ancien régime, singulièrement aggravées par le despotisme impérial. J'aurai à examiner dans les chapitres suivants ce qu'il convient d'en conserver, et comment pourront être remplacées les institutions qui ont fait leur temps, dans la France nouvelle que nous a faite la Révolution de 89. Pour le moment, j'insiste sur l'incapacité de l'État à remplir les fonctions que beaucoup de sages esprits, trop conservateurs en cela, s'obstinent à lui conserver. Fût-il un être abstrait, fonctionnant mécaniquement et toujours de la même façon, l'État ne devrait être chargé que des oeuvres dans lesquelles il est impossible de le remplacer. Lui en ajouter d'autres que l'initiative privée peut remplir mieux ou à meilleur compte, c'est grever en pure perte le budget de l'État qui pèse déjà si lourdement sur les contribuables, alors même qu'on le réduit aux dépenses strictement nécessaires. Mais ce n'est pas la principale raison. Cet être abstrait, indifférent atout ce qui n'est pas l'intérêt public, n'est qu'une fiction. En réalité, l'État s'incarne toujours dans un homme ou dans un parti : dans un homme, sous le régime monarchique, dans un parti, sous le régime républicain. Cet homme ou ce parti aura ses idées, ses passions, ses volontés, qu'il voudra faire prévaloir dans l'exercice de son gouvernement. Si l'État n'a que les attributions qui lui sont propres, à savoir la défense du pays contre l'étranger, la protection des citoyens dans leurs personnes et dans leurs
biens, on peut espérer qu'il n*en abusera pas pour la satisfaction d'une volonté personnelle ou d'un intérêt politique. Et pourtant, quand Ton vit sous un gouvernement de parti, ne voit-on pas la politique pénétrer partout, dans l'armée, dans la magistrature, dans la police, dans la diplomatie, dans les finances, dans nos administrations les plus étrangères aux passions qui la troublent et la dominent? Notre armée, il faut lui rendre cette justice, a toujours résisté aux influences malsaines de la politique. Elle se fait gloire de n'avoir d'autre politique que son patriotisme. Notre gouvernement républicain a voulu avoir ses généraux à lui, dévoués avant tout à la République. On connaît des noms que je n'ai pas besoin de citer, qui n'ont pas fait grand honneur à l'armée, en se faisant de simples et vulgaires politiciens au service de tel ou tel parti. On a fait de même pour la diplomatie. Avant de recevoir dans ses rangs tel ou tel candidat plus ou moins autorisé par son instruction, son expérience et sa capacité, ne s'enquiert-on pas de son origine ou de son opinion? Et pourtant ce sont des administrations où la politique n'a rien à voir, où il suffit d'être bon Français, bon diplomate, pour bien servir le pays.
Que sera-ce donc, si l'État usurpe les fonctions de l'enseignement, de l'assistance publique, de la gestion des intérêts populaires, telle que les caisses d'épargne. Il fera ou tâchera de faire de l'Université, particulièrement en ce qui concerne les écoles primaires, une pépinière de jacobins, si c'est le parti radical qui
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gouverne, de fanatiques, si c'est le parti catholique intolérant. Il fera du Concordat tantôt un moyen d'opprimer les consciences, tantôt un moyen d'étouffer la libre pensée, selon la passion qui le domine. Il mesurera la charité aux pauvres, ayant la main toujours ouverte pour les uns, souvent fermée pour les autres, selon qu'il trouvera des électeurs dévoués ou récalcitrants. S'il est le maître de la commune, il mettra Tadministration municipale au service des intérêts de parti, en transformant ses maires et ses adjoints en agents électoraux. Il fera des caisses d'épargne des ressources de son crédit, faisant monter les fonds à volonté. Quand on a vu à quel point l'État républicain, en France, abuse de toutes les fonctions légitimes ou usurpées qui lui sont attribuées, pour maintenir ses amis au pouvoir, on n'est guère tenté de défendre la cause de la centralisation, restée debout sur les débris des institutions que nos révolutions successives ont emportées. Et qu'on, ne vienne pas nous dire qu'un gouvernement monarchique en ferait autant. C'est la meilleure raison qu'on puisse donner de la réforme administrative que proposent les libéraux de tous les régimes. En détachant de l'État toutes les branches de l'administration générale, qui ne lui appartiennent pas, on permettra à tous les partis d'agir selon leur conscience, leur passion ou leur intérêt, sous le régime commun de la liberté. C'est ainsi qu'on empêchera l'État de nous faire une France officielle, finissant par n'avoir plus d'autre opinion que celle de nos
gouvernants. Quand je dis opinion, le mot n'est pas juste; c'est la consigne qu'il faut dire, mais la consigne sans le prestige d'un gouvernement militaire. Le jour où, dans sa détresse, la France se souviendra que c'est la Maison de Bourbon qui l'a faite, et que c'est elle seule qui peut la refaire, les conseillers ne manqueront pas à Philippe VII. Il lui en viendra de toutes parts, de droite, de gauche et d'ailleurs encore. Il y aura des conservateurs royalistes qui reparleront de l'autonomie communale et provinciale des anciens temps. M. Taine, qui n'est ni un rétrograde ni un rêveur, avant même de nous avoir donné la conclusion de son grand livre, laisse déjà pressentir qu'il ne se contentera pas de rétablir la tradition au sommet de l'État. Il ne lui semble point que cela doive suffire pour rendre la vie à la société française. Il y aura des conservateurs impérialistes qui ne croiront jamais trop faire pour fortifier le pouvoir contre l'assaut des factions. Ils voudront une monarchie vraiment impériale sous le nom de Bourbon. Ils entendront enfermer la démocratie dans les cadres de la centralisation napoléonienne, pour l'empêcher de déborder. Ils ne voudront pas surtout qu'on rentre dans les voies du parlementarisme, d'où vient tout le mal. Il y aura des libéraux, au contraire, qui conseilleront de se confier de plus en plus au courant populaire, faisant observer que les gouvernements des Bourbons ont péri surtout par leur impopularité. Il y aura même les socialistes d'État qui voudront mettre de plus en plus la misère sous la tutelle du
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gouvernement. M. de Mun, s'il est admis aux conseils du roi, et iiul n'en est plus digne, proposera sans doute quelque chose qui rappellera les corporations de l'ancien régime.
Le nouveau roi ne couchera point dans le lit de Napoléon, on peut en être sûr. Il ne restaurera point les institutions de l'ancienne monarchie. Il fortifiera l'autorité royale, sans qu'il en coûte rien à la liberté parlementaire, pour laquelle il a autant de goût qu'aucun monarque constitutionnel. Il n'entend pas pratiquer la maxime : le roi règne et ne gouverne pas. Il la laissera à la monarchie anglaise, dont elle n'est même pas la loi absolue, et à Thiers qui a rendu à son grand-père le gouvernement si difficile. Il ne perdra pas son temps et sa peine à faire revivre les institutions du passé. Mais il affranchira les communes, en les soumettant au simple régime de la surveillance et du contrôle, ne se permettant d'intervenir que là où l'initiative municipale méconnaîtrait la loi. S'il ne laisse point s'établir le régime des corporations, contraire à tous les principes de la société nouvelle, il laissera le champ parfaitement libre à l'initiative privée des individus et des associations de toute espèce, sous l'unique condition de respecter le droit commun et de narien tenter contre la sûreté de l'État. Il restreindra, dans les limites de la nécessité, l'administration de l'assistance publique qui tend de plus en plus à faire de la charité légale un droit pour les pauvres et un impôt pour les riches. Pour le prince appelé à gouverner la France nou-
velle, tout ce qui sera fait par la liberté, avec le respect de la loi, sera bien fait. Je ne crois pas à la résurrection des gouvernements, des parlements, des universités, des académies de province, tels que les révent quelques partisans d'une décentralisation absolue, les regards toujours tournés vers la vieille France ou vers la jeune Amérique. Faire des États dans l'État, c'est oublier que la France n'est pas une fédération. Mais je crois à la puissante et universelle initiative des libres associations, qui couvriront le territoire le jour où la main de l'État ne pèsera plus sur elles, et arriveront pour reformer dans tout le pays des centres d'activité scientifiques, littéraires, économiques, de véritables institutions de charité, d'instruction et d'éducation. L'État, dont Philippe VII sera le chef, se fera un devoir d'encourager, d'aider, de soutenir, par tous les moyens qui n'impliqueront point une vraie tutelle, ces œuvres de féconde liberté. C'est ainsi que la plus grande, la plus salutaire, la plus nécessaire des révolutions sociales s'accomplira, sous les auspices de la monarchie nouvelle, sans grand effort d'invention et de création. Il suffira qu'elle rende tout simplement l'air à cette société française qui étouffe dans la lourde atmosphère de l'État, présent partout, a^ant la main sur tout. Elle ouvrira à l'initiative individuelle ou sociale la libre carrière de l'instruction, de l'éducation, de la charité, comme de toute industrie. On nous répète sans cesse que le génie français manque d'initiative. Comment s'en étonner, quand il a les mains liées, depuis le coni-
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mencement de ce siècle, par une administration qui se mêle de tout, qui entend tout régler à sa façon, et que l'Europe ne nous envie pas autant que notre vanité nationale afifecte de le redire. Combien d*œuvres privées, dans le champ de l'instruction et de l'industrie, ont avorté par la concurrence décourageante de l'État!
Quelle délivrance pour le pays, et aussi quel allégement pour le trésor 1 On parle beaucoup d'économies à faire pour combler les déficits croissants. On jette bien dans le gouffre béant quelques réductions insignifiantes pour faire prendre patience à ce pauvre et bon peuple qui souffre sans crier. Et surtout on cherche toujours quel impôt pourrait grossir le budget des recettes. On ne voit pas que la suppression de je ne sais combien de services publics, inutiles ou malfaisants, allégerait tout d'abord la charge des contribuables de plusieurs centaines de millions, lesquels ajoutés aux économies énormes que permettrait de faire le désarmement imposé tôt ou tard par le cri de l'Europe entière, préviendraient une catastrophe financière, certaine, sinon imminente avec le statu quo. L'armée, le clergé, l'université, et cette assistance publique dont l'extension croissante menace d'aboutir à une vraie taxe des pauvres : voilà où sont les grandes économies à faire. Le clergé, me dira-t-on. Est-ce que l'on penserait à séparer l'Église de l'État sans indemnité? Si l'on conservait l'Université de l'État, ce serait une révoltante iniquité, devant laquelle par parenthèse, nos radicaux ne s'arrêteront
pas. Mais qu'on assure au pays la liberté d'association, et Ton verra si le clergé réclamera l'indemnité. Il aura cent fois mieux avec cette liberté qui lui permettra de vivre avec honneur, en faisant son œuvre d'éducation par l'enseignement, comme il fait son œuvre de foi par l'exercice du culte.
Ce n'est pas seulement le trésor public qui bénéficiera de la décentralisation. Un intérêt d'un ordre plus élevé y trouva satisfaction. De tous les gouvernements qui se sont succédé depuis le premier empire, il n'en est pas un, sans excepter le second, qui ait autant abusé de la centralisation que le gouvernement de la République actuelle. Il n'en est pas un qui ait imposé aussi impérieusement la consigne à ses fonctionnaires de tout ordre, en ce qui concerne tout ce qui est étranger à leur service ou à leur mission. Et cela se comprend, la République étant forcément un gouvernement de parti où tout se fait et se règle par les nécessités de la politique. Elle a pénétré partout, dans la magistrature, dans l'armée, dans l'Université, dans l'administration des finances, des travaux publics, de l'enregistrement, dans le clergé lui-même dont on veut faire un instrument de règne, absolument comme l'entendait Napoléon P'. Que devient la dignité des fonctionnaires sous un pareil régime? Elle en reçoit une double atteinte. D'une part, la craintede perdre sa place fait du fonctionnaire un serviteur passif du pouvoir. De l'autre, le désir d'en avoir une meilleure en fait un agent actif. On se plaint de l'abaissement des caractères en
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France. On ne voit pas que la centralisation en est en grande partie la cause. Je ne veux pas nier que le tempérament de la race n'y soit pour quelque chose. C'est même par là qu'il faut expliquer pourquoi la race anglo-saxonne n'a jamais connu cette admirable centralisation que tant de prétendus libéraux admirent encore. Mais il est certain que nos institutions impériales n'ont pas été la meilleure école pour l'éducation du caractère français, si aimable d'ailleurs, et si ouvert à tous les sentiments généreux. Donc, au nom de la dignité et de la conscience humaine, toute école vraiment libérale doit s'élever contre l'abus de la centralisation, comme toute école économique, au nom de la fortune publique.
Il y a quelque chose de plus grave encore au point de vue social. Un historien de la centralisation, qui la suivrait dans toutes ses époques, n'aurait pas de peine à en montrer les constants progrès, sous les gouvernements qui se sont succédé, depuis l'ère féodale jusqu'aux derniers perfectionnements des temps modernes. C'est une œuvre qui a eu nombre d'éditions, toujours de plus en plus parfaites dans le mécanisme où la liberté individuelle se trouve emprisonnée. Commencée dès Philippe le Bel et Louis XI, reprise par Richelieu après les guerres religieuses, développée par Louis XIV, pratiquée avec une extrême violence par la Convention, il semble qu'elle ait trouvé son organisation définitive sous le premier empire. Il n'en est rien; elle n'a fait que grandir encore et s'étendre sous les régimes suivants, parti-
culièrement sous le régime républicain. Aujourd'hui même l'Université tend à remettre la main sur l'enseignement scolaire tout entier. Le clergé devient de moins en moins libre dans les choses de pure conscience. Jamais l'État, sauf sous Napoléon I", ne lui a fait plus durement sentir que son pain est au prix de sa liberté. L'assistance publique devient de plus chose d'État, la charité étant érigée en droit pour le pauvre. Où tout cela mène-t-il notre société française, sinon à ce socialisme d'État qui se charge de tout et de tous. Je ne veux rien exagérer. Nous n'en sommes pas au communisme proprement dit. L'État n'entend point se faire l'unique propriétaire, l'unique industriel, l'unique commerçant, l'unique banquier. Mais il tend de plus en plus à entrer dans le règlement des affaires privées. En sorte que, si quelque révolution improvisée nous faisait cadeau d'une nouvelle Commune, celle-ci trouverait une grande facilité à s'établir dans l'extension croissante des attributions de l'État.
Sous ce rapport, il n'y a pas de société moins résistante que la nôtre au despotisme. Sans parler de l'Anglais et de l'Américain, ni l'Italien, ni l'Espagnol, ni l'Allemand lui-même ne se laisserait enrégimenter comme le Français. Je sais bien qu'après Gavour, grand partisan des institutions anglaises, la politique de ses hommes d'État a fait entrer l'Italie dans les voies de la France républicaine. « S'il est un point bien acquis maintenant à la science politique, dit un économiste italien, c'est qu'un des pires gouverne-
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ments qu'on puisse avoir, c'est une dictature parlementaire en possession des forces que donne la centralisation. L'Italie en fait la triste expérience *. » C'est faire violence au caractère italien qui réagira tôt ou
tard. Quant à l'Allemagne, son socialisme n^aspire à s'emparer du gouvernement que pour faire de l'État l'arbitre suprême entre les patrons et les ouvriers. Ni Cabet, avec son Icarie, ni Fourier avec son phalanstère, ni Louis Blanc avec ses ateliers sociaux n'a fait école en Allemagne. C'est Proudhon qui y est le plus grand docteur du socialisme, avec sa maxime de la propriété c'est le vol. Il rêvait une société de propriétaires avec la banque du peuple, sans l'intervention de l'État dont il avait horreur. Sa doctrine se résumait dans un mot : Vanarchie. C'est aussi le socialisme de Karl Marx qui ramène toute la question sociale aux rapports du capital et du travail. Pour lui aussi, le voleur c'est le capitaliste ; le volé c'est le travailleur. Dans la société actuelle, c'est le travail qui est à la merci du capital. Dans la société nouvelle, c'est le capital qui sera à la merci du travail. Le socialisme allemand ne rêve rien de semblable au régime de la communauté.
Maintenant que nous n'avons plus de souverain à la tête de l'État, nous autres Français, en sommesnous plus libres sous un gouvernement anonyme? C'est tout le contraire. Et pourquoi? Parce que moins le gouvernement personnel se fait sentir, plus le
i. M. Vilfredo Pareto {Revue des Deux Mondes 1891).
poids de l'autorité administrative pèse sur tous. Si notre peuple est le plus docile qui existe, en même temps que le plus routinier, cela tient bien moins à son caractère qu'au régime auquel il a été toujours soumis. Il sait que s'il reste encore un peu d'ordre, en pleine anarchie républicaine, c'est à l'administration qu'en revient le mérite. Aussi n'est-il jamais plus heureux que lorsque son Parlement prend ses vacances. J'entends souvent des bonnes gens dire : (( Voyez quel admirable pays que le nôtre. Les choses n'y vont jamais mieux que quand il n'a pas de gouvernement. Plus de députés au Palais Bourbon, plus de ministres à Paris, et cela va tout seul. y> Ils ne voyent pas qui fait l'œuvre du gouvernement. Pendant que la machine parlementaire et la machine gouvernementale chôment, la machine administrative travaille sans cesse. Malheureusement, elle ne peut tout faire. Elle fait admirablement sa besogne. Mais elle n'a point à se mêler de politique proprement dite, intérieure ou extérieure, laquelle est l'œuvre propre du gouvernement. Et alors gare les révolutions et les invasions dont les peuples pâtissent, quand l'État n'a point de gouvernement ou qu'il en a un mauvais. Voilà pourquoi rien ne vaut le ferme bon sens d'un peuple qui veut et qui sait faire ses affaires lui-même. C'est le danger le plus à redouter peut-être pour l'avenir de la société française. Quand une société a pris l'habitude, dans toutes ses classes, de laisser tout faire à l'administration centrale, elle ne sait ni se gouverner en temps ordinaire, ni- se
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sauver à Theure du péril. C'est malheureusement notre histoire.
Un dernier mot sur la centralisation impériale dont nous jouissons plus que jamais, sous le régime républicain. C'est en invoquant le devoir et le droit de l'État laïque que notre gouvernement a fermé les collèges de jésuites, dispersé les congrégations religieuses, renvoyé des écoles de l'État et de la commune les frères de la doctrine chrétienne, chassé les sœurs de charité, expulsé les catholiques des bureaux de bienfaisance. C'était mettre hors du droit commun toute une classe de citoyens honnêtes et paisibles. Mais c'était en même temps donner satisfaction à la logique. Si l'éducation et l'enseignement, si l'assistance publique et la charité rentrent dans le service de l'État, n'est-il pas juste de lui maintenir son caractère laïque, en laïcisant tous ces services? Seulement, ici il faut s'entendre. L'État laïque est un des grands principes de 89, que les libéraux de tous les partis n'ont jamais contesté. Les monarchies de 1815 et de 1830 l'ont reconnu comme nos trois républiques. Le comte de Paris, aussi bien que le comte de Chambord, est d'accord là-dessus avec les chefs du gouvernement républicain. Maintenant, toutes les œuvres que l'État comprend dans ses attributions sont-elles bien des œuvres d'État? Voilà toute la question. Si, comme le pensent les amis de la démocratie libérale, l'État n'a rien à y faire, si ce n'est surveiller, toutes les mesures prises par le gouvernement pour appliquer le principe de l'État laïque ne sont plus que des
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attentats à cette liberté de conscience qu'il a voulu assurer à ses libres penseurs. Toutes ces œuvres rendues à rinitiative individuelle ou sociale : telle est la solution du redoutable problème qui trouble la cité et la partage en deux camps. C'est donc à la centralisation impériale qu'il faut s'en prendre. Quand on en aura eu raison, l'État laïque ne sera plus l'oppresseur des consciences, dont le domaine lui sera fermé. Autrement, quel que soit le gouvernement de notre pays, république ou monarchie, les droits de la liberté ne seront jamais sérieusement garantis. Sous un gouvernement de curés, ce sera l'intolérance de la sacristie. Sous un gouvernement de sectaires, ce sera l'intolérance de la franc-maçonnerie. Il n'y a de vraie garantie pour la liberté de tous que dans la suppression de la centralisation, en tout ce qui ne touche pas aux nécessités de la défense nationale et de l'ordre public.