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CHAPITRE II

La diplomatie est un service d'État, s'il en fut. Sous l'inspiration et la direction des chefs de gouvernement, princes ou présidents, elle s'occupe des grandes affaires nationales qui échappent à Faction des assemblées parlementaires. C'est elle qui prépare les victoires des armées par les alliances qu'elle sait ménager. Les chefs d'État, comme Frédéric II et Napoléon P% font de la diplomatie à coups de canon, le second surtout qui n'était pas aussi bon diplomate que général. S'il est certain que les campagnes militaires facilitent singulièrement les campagnes diplomatiques, la réciproque est encore plus vraie. Le prince de Bismarck nous en a fourni un exemple trop éclatant. C'est le diplomate et le politique qui a fait l'empire d'Allemagne, en se servant de la grande machine de guerre créée par un roi obstiné, organisée par un ministre appliqué, dirigée par un grand général.

Dire que la diplomatie est un service d'État ne suffit point. Il faut ajouter que ce service rentre tout particulièrement dans les attributions du chef de l'État. La direction des affaires étrangères lui appartient en propre. Le Parlement n'en peut garder que la surveillance et le contrôle. Voilà pourquoi ce ministère, ainsi que celui de la guerre, devrait être soustraits aux crises ministérielles que provoquent les incidents parlementaires, particulièrement dans les pays comme le nôtre, où la diplomatie a toujours tenu une si grande place dans le gouvernement. La sagesse du roi Louis-Philippe a rendu les plus grands services à la France, en retenant la direction de la politique extérieure, malgré les impatiences d'un premier ministre bien connu, les déclamations du Parlement, et les injures de la presse chauvine. Ah ! que M. de Bismarck n'a-t-il eu à faire à ce roi de la paix à tout prix^ sous lequel la France a pourtant fait la campagne d'Anvers, à la barbe des puissances du Nord ! Ce n'est pas à lui qu'il fallait parler de toucher à l'équilibre européen. Nous aurions eu grand besoin d'un guide aussi sûr dans les temps qui ont suivi sa chute. Nous eussions évité bien des catastrophes. Il est vrai que nous n'aurions pas la République.

Pourquoi faut-il qu'on n'entre aujourd'hui dans la carrière diplomatique qu'après avoir produit un certificat de bon républicain? S'il est une carrière nationale, après l'armée, c'est bien celle-là. Qu'y vient faire la politique, j'entends cette politique de parti qui rabaisse tout au niveau de ses mesquines

ambitions. Jadis, sous le régime du privilège, on naissait diplomate, comme on naissait officier, prêtre ou magistrat. Maintenant, sous notre gouvernement républicain, sauf d'honorables exceptions, s'il n'y a plus de diplomates de race, il y a l'espèce des diplomates de parti, qui vaut moins, parce qu'elle est de moins bonne maison et de moins bonne éducation. Devrait-on s'enquérir, au ministère des affaires étrangères, de l'origine des candidats. L'honorabilité des familles, l'intelligence et l'instruction des aspirants : voilà seulement ce qu'il faudrait connaître, quand il s'agit d'ouvrir ou de fermer la carrière diplomatique à ceux qui veulent y entrer. Le métier de politicien n'a jamais fait les bons diplomates, pas plus que les bons généraux, encore moins les bons magistrats.

Je conviens que, dans la situation que nous ont faite nos malheurs, le rôle de notre diplomatie doit être modeste. En attendant les Bismarck et les de Moltke qui nous viendront peut-être un jour, nous n'avons pas de grandes négociations à conduire pour le présent. Nos ambassadeurs sont à Londres pour se résigner aux faits accomplis, sur lesquels ils ne peuvent faire que de discrètes réserves, à Berlin pour s'incliner devant les grandeurs de l'empire, à Rome pour faire bonne mine à mauvais jeu, à Vienne pour assister aux tristesses d'un empereur résigné à tou-. tes les mauvaises fortunes. Exceptons Saint-Pétersbourg, où notre situation a toujours été meilleure depuis la guerre de 70, même avant l'heureuse visite de Cronstadt. Ce qui fait encore honneur à la France,

dans cette attitude peu inquiétante pour la paix européenne, c'est que son nom a conservé assez de prestige dans le inonde pour que ses amis ne désespèrent pas de son avenir, et pour que ses ennemis en soient toujours à chercher quelque garantie nouvelle contre un retour de fortune.

L'accueil fait à nos marins à Gronstadt a-t-il changé notre situation en Europe? La joie universelle qu'il a causée chez nous peut le faire croire. L'a-t-il changée seulement en ce sens qu'il nous a donné la sécurité de la paix, en face de la triple alliance et de l'attitude tout au moins douteuse de l'Angleterre? C'est déjà quelque chose que la France ne soit plus à la merci d'un incident, dans l'espèce de blocus où la diplomatie de M. de Bismarck espérait la tenir enfermée. Notre monde politique ne semble point aller au delà, et cela lui suffit pour chanter victoire. Pour lui, la Marseillaise et le chant russe entrelacés, c'est tout simplement l'hymne de la paix européenne. Moins belliqueux que leurs pères, qui réclamaient à tout propos les bords du Rhin, nos chauvins mettent une certaine crânerie à célébrer cette bienheureuse paix, en regardant. l'Allemagne de travers, avec cet air de défi qui semble dire : « Viens donc maintenant; on t'attend. » Et pourquoi viendrait-elle? La paix que nous a faite le chancelier de fer n'a pas de plus ardent apôtre que son jeune empereur.

On sait que le jour de Pâques deux Russes ne se rencontrent jamais sans s'embrasser, en disant : le Christ est ressuscité. Chez nous aussi, depuis la visite

à Gronsladt, on ne s'aborde plus que pour se féliciter de notre résurrection. La France serait-elle donc morte de la guerre de 70? Les Allemands, le maréchal de Moltke tout le premier, ont reconnu à quel peuple ils avaient affaire. Ce ne fut point l'histoire de l'Autriche, après Sadowa. La France blessée n'en combattit pas moins avec le tronçon de son épée, et ne la jeta que le jour où elle se sentit vaincue par la famine. Relevée toute sanglante du champ de bataille, elle a vécu pendant vingt ans en reprenant peu à peu ses forces. Mais dire qu'elle vient de retrouver sa grandeur, alors qu'elle est encore sous le coup du traité de Francfort, n'est-ce point parler un peu trop haut? ^on, notre France n'est pas tombée en 71, comme l'Autriche en 66, pour ne plus se relever. Elle n'est point morte de ses blessures. Mais les patriotes sérieux, d'accord avec le sentiment populaire, garderont le deuil, tant que ces blessures ne seront pas fermées. Cette fière attitude des chauvins de la paix me remet en mémoire un épisode du siège de Paris. Le jour de leur entrée triomphale, nos vainqueurs s'arrêtèrent au bout de la grande avenue des Champs- Elysées; nos héros de barricades, qui allaient devenir les soldats de la Commune, étaient massés à l'entrée des rues adjacentes, comme pour leur dire : « Faites un pas de plus et vous verrez ». Ils n'avaient rien à voir, puisque leur victoire était complète. Combien était plus digne la tristesse du vrai peuple de Paris, resté au fond de ses maisons pour ne rien voir de ce douloureux spectacle. Ce peuple-là ne s'est point con-

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soie de nos désastres. Sans vouloir la guerre, il ne veut que la paix qui lui rendra ses provinces.

La fortune nous reviendra-t-elle un jour? Je suis de ceux qui n'en désespèrent point. Il faut même que le chancelier de fer soit un peu de cet avis, puisque après avoir fait Tempire d'Allemagne par la force, il n'a pas perdu une occasion de l'affermir par la diplomatie. Selon moi, il n'a pas fait d'œuvre plus habile en ce genre que l'alliance de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie. N'étant pas homme à jouer, dans une nouvelle guerre, le sort de l'empire qu'il a crée, il s'est constamment appliqué à établir en Europe une paix qui ne laissât à la France aucun espoir, je ne dis pas de revanche, mais même de relèvement. Tant que cette triple alliance subsistera, la France ne pourra faire autre chose que de se recueillir et d'attendre l'arme au bras, comme la Russie, après la guerre de Grimée. Quand celle-ci prit ce parti, elle était dans une situation plus commode que la France. D'abord, elle n'est pas une puissance centrale, entourée de voisins plus ou moins inquié* tants pour sa sécurité. D'ailleurs, les victoires de l'empire français n'avaient pas détruit l'équilibre européen. Le traité de Paris avait mis fin à l'alliance anglo-française. L'Angleterre, à moitié satisfaite, était rentrée dans sa politique insulaire. La France avait repris la liberté de ses alliances, son empereur ne se doutant pas que cette guerre d'Orient, avec celle d'Italie qui devait la suivre, préparait admirablement la grande œuvre du prince de Bismarck.

La guerre de 1870 a fait à la France une tout autre situation. Nous avons été pendant vingt ans entre la paix et la guerre, condamnés à ne dormir que sur le perpétuel qui vive de nos sentinelles de TEst. On Ta bien vu dans les deux surprises où notre diplomatie a dû mettre toute sa prudence à prévenir un conflit. C'est que la diplomatie de M. de Bismarck avait détruit par la triple alliance cet équilibre européen que n'avait encore rompu ni les victoires de la Prusse, ni même le rétablissement de l'empire d'Allemagne. Son traité d'alliance avec l'Autriche a été publié à un moment où il n'était point en humeur de plaire à la Russie. Toute sa tactique diplomatique était là : caresser ou menacer, selon l'occasion. La Russie a fait la sourde oreille, ne voulant, sous aucun prétexte, sortir de la réserve qui est encore en ce moment toute sa politique, malgré son amitié pour la France. Elle attend qu'un grand intérêt national lui fasse une nécessité de parler et d'agir, dans le sens de la paix ou de la guerre. Quant au traité que l'Allemagne et l'Autriche ont signé avec l'Italie, s'il n'a pas été publié, c'est certainement sur le désir du roi Humbert, qui ne soucie point de faire connaître à la France une clause qui n'est un secret pour aucun diplomate. Est-ce que, si un jour la France, ayant le sentiment de sa force, comme elle a la conscience de son droit, voulait vider sa querelle avec l'Allemagne en champ clos, elle trouverait un ennemi devant elle, un autre ennemi derrière, un ami tenu en respect par l'Autriche, un neutre tout disposé à barrer le

passage à une flotte française qui voudrait bombarder les ports d'un allié de FAllemagne. C'est ce que M. Gladstone a pris soin d'expliquer dans une communication à la presse européenne qui a fait quelque bruit. Dieu veuille qu'il s'en souvienne, quand il sera de retour au pouvoir. Voilà le traité auquel le roi Humbert n'entend pas qu'on donne le scandale de la publicité. C'est la paix de l'Europe assurée, nous répète-t-on à satiété. Oui, la paix contre la France, qui la subira jusqu'au jour où l'état de l'Europe lui permettra d'en changer les conditions, comme a fait la Prusse après léna. En attendant, ce n'est pas elle qui attaquera l'Allemagne, ni aucune puissance de la triple alliance.

La situation de l'Europe semble se résumer dans une contradiction. On y a toujours le mot de paix à la bouche et certainement dans le cœur. Ce qui n'empêche pas de se préparer de plus en plus à la guerre, comm« à une éventualité certaine. Nous entendons journellement de tous côtés des protestations pacifiques. C'est l'Allemagne qui nous fait des avances, depuis la retraite de M. de Bismarck. On pourrait dire que, depuis la dernière conférence de Berlin, son empereur n'a laissé échapper aucune occasion de nous montrer combien notre amitié lui serait chère. Comme il serait heureux de lâcher l'alliance italienne pour la nôtre! C'est l'Angleterre qui veut partout la paix, à la condition, bien entendu, qu'on ne la troublera pas dans sa politique d'annexion et de protectorat. L'empire des mers lui suffit.

L'équilibre européen ne la regarde plus. L'Autriche est devenue d'autant plus pacifique qu'elle sait qu'une guerre où il lui faudrait s'engager, en vertu des traités, pourrait dissoudre cet empire fédératif que la Maison de Habsbourg a tant de peine à maintenir. La Russie ne l'est pas moins, malgré son amitié pour nous. Elle sent que le temps est pour elle, et que plus la paix durera, mieux elle sera préparée aux éventualités de l'avenir. Il n'y avait que l'Italie qui parût nourrir des projets belliqueux, quand le signor Crispi dirigeait sa politique. Mais le voilà rentré dans l'ombre, et son successeur n'a pas assez de paroles aimables pour la France.

Que n'a pas rêvé l'esprit fécond du jeune empereur d'Allemagne, depuis qu'il a remercié son Mentor de ses conseils : la solution des questions sociales, la paix perpétuelle, le désarmement, l'alliance de la Russie, l'amitié de la France. Le chancelier de fer n'a pas autant d'idées; mais celles qu'il a, il les garde jusqu'à ce qu'il en ait fait des réalités. Il ne s'est jamais fait illusion sur les sentiments de la France. Dès le lendemain du traité de Francfort, il a songé à prendre ses précautions contre une revanche possible. Il n'en a pas trouvé de meilleure que cette triple alliance dont il a fait un instrument de paix, comme il ne cesse de le répéter, sauf à en faire une machine de guerre, le cas échéant. Il ne nous a jamais fait d'avances amicales comme son empereur. En 1873, s'il ne méditait pas tout à fait une agression, il n'en prêtait pas moins l'oreille aux propos belliqueux du

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grand état-major. Lui aussi trouvait que nous reprenions trop vite nos forces. Plus tard, nous avons été à deux doigts de la guerre à la suite d'incidents qu'il n'avait pas fait naître, mais dont il n'eût pas été fâché de profiter, grâce à la triple alliance, si l'honneur français se fût ému outre mesure. S'il rentrait dans les conseils de son souverain, ce serait pour calmer les ardeurs d'un cerveau en ébullition. Il n'est entré au Parlement que pour y maintenir la politique de sagesse qui peut seule assurer l'œuvre accomplie par la politique d'audace. Avec lui, il ne peut s'agir ni de conférence pour les questions sociales, ni de congrès pour la paix perpétuelle, ni de désarmement, parce que sa vieille expérience est convaincue qu'aucune de ces initiatives si chères à son empereur, ne saurait aboutir. Une forte armée avec le maintien de la triple alliance : voilà pour lui le premier et le dernier mot de la politique.

Depuis que le chancelier de fer a inauguré, au nom du principe de la force, cette politique qui a dépouillé le Danemark de ses provinces, chassé l'Autriche de la Confédération germanique, refait l'empire d'Allemagne, en l'agrandissant par l'annexion de l'Alsace-Lorraine, l'Europe a perdu deux choses qui lui permettaient de vivre sur la foi des traités : le respect du droit et la garantie de l'équilibre européen. Il pourrait convenir à Guillaume II de la convoquer un de ces jours à un congrès où l'on traiterait, sous sa présidence, d'une paix définitive, fondée sur la reconnaissance des droits de conquête et sur un

désarmement général. Ce serait un coup de maître, s'il devait réussir, dont M. de Bismarck aurait lieu d'être jaloux. C'est alors que sa triple alliance deviendrait inutile. L'Allemagne aurait trouvé sa garantie de paix dans la résignation, c'est-à-dire dans la déchéance de la France, confirmée et consacrée par la volonté de l'Europe. La France se garderait de paraître à ce congrès. Pourquoi y viendrait-elle? Pour signer? C'est impossible. Pour protester? Ce serait grave. Heureusement que ce ne peut être que le rêve d'un moment. La Russie y manquerait, n'eût-elle pas mis sa main dans la nôtre. L'Angleterre, qui n'aime pas prendre d'engagements, se ferait beaucoup prier. L'Autriche elle-même ne s'en soucierait guère. Je ne vois que l'Italie qui s'empresserait d'y prendre place, si M. Crispi rentrait dans les conseils du roi? Un jour pourra venir où un congrès de la paix deviendi^a possible et même nécessaire; mais il faut qu'auparavant l'état de l'Europe ait changé, et que l'équilibre européen, ait été rétabli encore par d'autres événements que l'amitié de la Russie pour nous.

La guerre de 1870 a fait à la France une cruelle situation. Vaincue par l'Allemagne, elle a dû subir toutes les conditions du vainqueur, comme la Prusse après léna. De même que cette puissance, elle panse ses blessures, en réparant ses forces. La signature d'un traité conclu sur le champ de bataille engage le présent, non l'avenir. Elle n'a pas empêché la Prusse de prendre sa revanche en 1813, 1814 et 1815,

ni plus tard la Russie de reprendre sa liberté dans la mer Noire, et de reconstruire Sébastopol. La France n'a point de revanche à prendre contre TAllemagne, que son empereur fit la folie d'attaquer, après l'avoir aidée à écraser l'Autriche. Elle était assez riche pour payer sa rançon. Sa gloire en a souffert. Mais elle a un si glorieux passé! A-t-elle songé, sous des gouvernements pacifiques, à prendre sa revanche de Waterloo? Mais, tôt ou tard, elle redemandera justice à l'Europe de la spoliation commise par la politique de fer et de sang. Dans cette Assemblée de Versailles où nous avons voté, la mort dans l'âme, le traité qui arrachait à notre France un lambeau de chair vive, quel est le cœur français qui n'ait fait ses réserves? L'Europe veut-elle qu'on oublie, quand la plaie saigne toujours? Si Guillaume II tient tant à l'amitié de la France, s'il brûle du désir de voir Paris, qu'il efface d'un trait de plume ce crime de l'annexion. Il aura plus fait pour la sécurité de son empire que la diplomatie du prince de Bismarck, et que les cinquante ans de paix armée que promettait à l'Europe le maréchal de Moltke. Autrement, la France fera comme la Prusse et la Russie : elle attendra.

Non, notre France ne rêve pas la guerre. Elle est en ce moment tout entière aux œuvres de la paix. C'est à tel point que des patriotes chagrins se demandent si elle n'a pas oublié ses glorieuses traditions pour les merveilles d'art et d'industrie dont elle a donné, en 4889, le spectacle au monde. Devant cette

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triple alliance dont la diplomatie de M. de Bismarck a prétendu faire une garantie pour la paix de l'Europe, et dont M. Grispi aurait volontiers fait une arme contre notre patrie, elle n'a rien de mieux à faire que de tenir la main sur la garde de son épée. Il semble qu'on ne l'ait pas assez compris à l'ambassade de Berlin. Gomme tous les hommes de premier mouvement, le jeune empereur est parfois embarrassant pour ses interlocuteurs. « Ne trouvez-vous pas que l'amitié de la France et de l'Allemagne peut seule assurer la paix du monde, disait-il à brûlepourpoint au président de la mission française à Berlin qui l'avait charmé par son éloquence. — Votre Majesté a raison, lui fut-il répondu. Seulement, il faut nous laisser le temps d'y penser. »

Voilà des paroles que nos ambassadeurs feront bien de méditer. A Berlin, il ne faut parler ni trop haut ni trop bas. La prudence n'exclut pas la dignité. Ne s'était-on pas montré trop heureux de ce voyage à Paris de l'impératrice Frédéric qui devait, dit-on, préparer celui de l'empereur? Qu'on réponde aux politesses par des remerciements, rien de mieux; mais qu'on se garde d'engager, si peu que ce soit, la parole de la France, en ce qu'elle regarde comme une question d'honneur. C'est assez pour elle d'observer strictement les traités qu'elle subit. Elle ne croit pas que le douloureux traité de Francfort engage l'avenir à tout jamais. Elle se sentira déchue, tant qu'elle n'aura pas recouvré ses provinces.

La paix de l'Europe ne sera assurée que par le

rétablissement de l'équilibre européen, et cet équilibre ne sera solide que le jour où la triple alliance aura vécu : deux vérités que je voudrais mettre en pleine lumière. C'est la triplice qui doit être le grand objectif de notre politique extérieure. Comment espérer la dissoudre? On s'est indigné, en France, de l'ingratitude italienne. On s'est étonné de l'attachement obstiné à l'alliance allemande d'un roi dont le père a combattu à nos côtés, pour une cause qui n'était pas la nôtre. On en a cherché l'explication dans des raisons plus ou moins secondaires, comme le protectorat de Tunis, qui est postérieur à la triple alliance, comme les prétentions de l'Italie au partage de l'empire méditerranéen, comme l'ambition d'occuper la Tripolitaine, pour faire pièce à l'annexion de la Tunisie. Il faut chercher ailleurs la principale, sinon la seule cause de ce que l'opinion française n'est pas loin de regarder comme une trahison.

Un diplomate du second empire a fait récemment, dans une Revue de grand renom, une fort belle étude sur la triple alliance, où il a expliqué comment elle s'est faite, dans quelles circonstances, et par quelles phases la question a dû passer pour arriver à une solution définitive. Il a montré à merveille comment le prince de Bismarck, toujours à l'affût des incidents qui peuvent servir ses desseins, avait profité de nos annexions coloniales, particulièrement de notre protectorat de Tunis, pour décider l'Italie à entrer dans l'alliance austro-allemande. Est-ce ré-

serve diplomatique de sa part? S'il n'a pas tout à fait oublié la grande cause de ce grave revirement politique, il y a à peine touché. Je ne crois pas le roi Humbert si oublieux du passé, ni si peu sympathique à la France qu'on le dit. La vérité, claire comme le jour, c'est qu'il a vu dans la triple alliance la seule garantie réelle pour l'avenir de sa dynastie.

C'est là ce qui rend la tâche très difficile à notre diplomatie. Elle pourra faire bien des promesses pour nous rendre les sympathies du peuple italien, pour rétablir les bonnes relations entre les deux gouvernements, qui n'ont, d'ailleurs, été troublées que par l'humeur agaçante du signor Grispi. Elle pourra parvenir à concilier les intérêts économiques des deux peuples, sans trop sacrifier l'intérêt français. Elle n'aura rien fait, pour la dissolution de la triplice, tant qu'elle n'aura pas réussi à rassurer le roi Humbert contre le cauchemar d'une République italienne.

Quand je parle de République, je n'entends pas celle de Mazzini. Celle-là ne fait point ombrage au roi Humbert. Il sait qu'elle n'a pas de profondes racines dans le pays. Le parti qui la rêve n'est qu'une faction, tout entière enfermée dans les sociétés secrètes. Ce qu'il redoute, c'est le réveil de l'esprit fédératif. Il sait qu'une fédération républicaine, à un moment donné, ne serait pas tout ce qu'il y a de plus impossible. L'Italie souffre actuellement d'une cruelle façon. Que cet état de gêne et de misère se prolonge, et que la popularité de la Maison de Savoie vienne à se perdre dans la détresse publique, qui

peut répondre qu'une République fédérative ne trouverait pas des sympathies dans le pays tout entier? Une chose encore qui n'est pas faite pour bien disposer le roi Humbert en faveur de notre République, c'est qu'elle ne rencontre guère de sympathies en Italie que dans le parti républicain.

Il est vrai que notre gouvernement peut le rassurer au besoin contre un autre danger. Si la question du pouvoir temporel ne l'inquiète pas pour le présent, ne pourrait-elle point devenir une grosse difficulté pour l'unité italienne, étant mise à Tordre du jour d'un congrès de puissances catholiques? Si le comte de Chambord eût occupé le trône de France, le roi Humbert n'eût pas dormi tranquille. Il y a bien aussi une minorité catholique redoutable en Allemagne qui, en s'en tendant avec la majorité catholique de l'Autriche et de la France, pourrait peser sur ce congrès ayant pour but de régler définitivement cette dangereuse question du pouvoir temporel, lequel trouverait, en Italie même, bien des voix sympathiques au Saint-Père. Mais le comte de Chambord n'est plus, et le roi Humbert sent bien qu'il n'aurait rien à craindre chez nous d'une restauration monarchique. Ce n'est pas ce danger, plus imaginaire que réel, auquel il a dû vouloir parer tout d'abord.

Je connais des républicains qui caressent un rêve : l'avènement plus ou moins prochain d'une République italienne qui détacherait l'Italie de la triple alliance. Il est possible que la triplice ne soit pas très

populaire dans le peuple italien. Mais tous les partis politiques qui comptent dans le Parlement s'y sont ralliés, sous la pression de leur roi. On y veut pardessus tout Tunité nationale, dont la dynastie de Savoie est le symbole vivant. Il faudrait que la monarchie eût perdu toute sa popularité pour qu'un mouvement républicain eût quelque chance d'aboutir. La royauté conserverait toujours assez de partisans pour résister à ce mouvement, soutenue qu'elle serait par toutes les forces du gouvernement. Et si, par impossible, le roi Humbert était forcé de fuir devant un coup de force populaire, une armée allemande occuperait Rome avant que la France eût la pensée d'intervenir. Elle ne l'aurait pas, parce que ce serait la guerre certaine avec l'Allemagne, qui pourrait d'autant plus compter sur le concours de l'Autriche que celle-ci ne manquerait pas l'occasion de reprendre ses provinces italiennes, si l'Italie tout entière venait à se prononcer contre la Maison de Savoie. Il ne faudrait pas compter sur la Russie, qui ne se soucierait nullement de s'engager dans une grande guerre européenne, pour les beaux yeux de la République italienne. Rien ne serait plus dangereux pour l'Italie et pour la France qu'un pareil rêve.

Dissoudre cette triple alliance qui condamne notre pays à une impuissance à laquelle il ne peut se résigner : tel est le problème à résoudre par notre diplomatie, même après les démonstrations amicales de la Russie. Le pourra-t-elle? C'est ici qu'elle aurait besoin d'un Talleyrand. Où faudrait-il l'envoyer? Ce

n'est pas à Londres, où Ton se désintéresse de toute question étrangère à l'intérêt anglais. Ce n'est pas à Vienne, où l'on n'a pas recouvré la liberté de ses alliances. Ce n'est pas à Saint-Pétersbourg, où notre cause est gagnée depuis longtemps, le sentiment national étant d'accord avec l'intérêt politique. Ce serait donc à Rome, où prévaut l'intérêt dynastique? Là semble être le nœud gordien qu'il s'agit dé dénouer, quand on n'a pas l'épée d'un Napoléon pour le trancher. Si notre République découvre quelque part un diplomate qui puisse opérer ce miracle que n'eût pas cru pouvoir faire Talleyrand lui-même, je suis de ceux qui remercieront de grand cœur le gouvernement qui aura rendu un tel service à notre pays. Il faut rassurer le roi d'Italie à tout prix. Tant qu'il craindra pour sa couronne, il tiendra ferme pour la triple alliance. C'est pour cela qu'il s'est jeté dans les bras de M. de Rismarck. Il a fait avec empressement ce que l'empereur d'Autriche n'a fait qu'avec une douloureuse résignation. S'il a changé de ministres depuis ce moment, il n'a pas changé de politique. Ne vient-il pas de renouveler le traité de la triple alliance?

Avec sa République conservatrice, Thiers eût pu être ce Talleyrand, parce qu'il était de ces politiques dont la maxime est que qui veut la fin veut les moyens. C'est lui qui n'eût pas hésité à proposer au roi d'Italie un traité en bonne forme contre les éventualités révolutionnaires. Mais même alors je doute que le premier président de la République eût réussi à ras-

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^surer le roi d'Italie. Un président ne tient le pouvoir que pour un temps, quand il n'est pas forcé de le quitter brusquement par les incidents parlementaires, xx>mme Thiers et Mac-Mahon. En Allemagne, la monarchie a la vie dure, et avec elle on est sûr de trouver toujours à qui parler.

La triple alliance durera-t-elle autant que notre République? Espérons que non. Ce qui est sûr, c'est que le jour où le roi d'Italie n'aurait plus à redouter notre voisinage, la triple alliance aurait vécu, et avec sa dissolution l'Europe reprendrait son équilibre. Humbert retrouverait la liberté de ses alliances. Et alors pourquoi ne se retournerait-il pas du côté de la France? Les deux Maisons de Savoie et de Bourbon se connaissent. Elles ont vécu en bonne amitié, tout en se faisant parfois la guerre. Elles ont fait des alliances de toute sorte, et le sang des princesses de Savoie coule encore dans les veines de nos rois. Rien ne serait plus facile que de reprendre ces traditions. La nouvelle monarchie n'aurait pas besoin d'un Talleyrand pour en finir avec la triple alliance. L'œuvre de M. de Bismarck tomberait d'elle-même dans l'oubli. Dans la situation nouvelle de l'Europe, les deux Maisons n'auraient pas de peine à s'entendre, n'ayant plus que les mêmes amis et les mêmes adversaires. Elles auraient un intérêt commun à défendre l'institution monarchique contre les partis républicains, aussi bien en France qu'en Italie. Il est vrai que le roi Humbert n'a guère moins la crainte de la papauté que de la République. Mais il pourrait être assuré

que le monarque très chrétien qui aurait nom Philippe VII ne lui ferait pas la guerre pour le rétablissement du pouvoir temporel.

C'est un beau rêve que Tunion des races latines. Est-ce à dire que notre diplomatie républicaine doit y renoncer. S'il pouvait devenir une réalité, je ne résiste pas au plaisir d'en montrer l'avenir. Si l'intérêt dynastique rattache étroitement la Maison de Savoie à la triple alliance, l'intérêt national ne pourrait-il pas l'en détacher? Le peuple italien est assez fm pour ne pas perdre de vue ses intérêts, et le bon sens, chez lui, prend toujours le dessus. C'est un peuple essentiellement politique. Il a deux griefs contre la France. Si nous l'accusons, non sans raison, d'avoir bien vite oublié le sang que nous avons versé sur les champs de bataille de Magenta et de Solférino pour sa délivrance, il trouve que nous lui rappelons trop souvent un service d'ailleurs payé par la cession de Nice et de la Savoie. Mais ce n'est là qu'une question d'amour-propre que la communauté d'intérêts ferait disparaître. L'Italie a un autre grief plus difficile à faire oublier. En mettant brusquement la main sur la Régence de Tunis, sous le fallacieux prétexte d'une insurection des Kroumirs à réprimer, M. Ferry a certainement fait une conquête utile à notre colonie algérieime. C'est tout autre chose que l'aventure du Tonkin, dont on voit moins les avantages que les dangers, en cas d'une guerre sur le continent. Seulement, M. Ferry n'a pas vu qu'en mécontentant l'Italie il rejetait le peuple italien

dans Talliance austro-allemande que le roi Humbert avait déjà conclue dans un intérêt purement dynastique. Lltalie ne poussait pas la témérité jusqu'à s'annexer la Tunisie sous nos yeux, bien qu'elle en eût quelque envie; mais elle ne voulait pas que la France en fit sa propriété. Elle avait à Tunis une colonie considérable sur laquelle elle n'entendait pas que la France étendît son protectorat.

Le peuple italien ne nous pardonnera notre annexion que le jour où nous lui aurons offert une compensation. Laquelle? Notre patriotisme s'est ému d'une expédition projetée à Tripoli par le signor Grispi, et notre diplomatie s'est vite mise en campagne pour décider la Turquie et l'Angleterre à y faire opposition. Je comprends le veto de la France, en ce moment où elle trouve l'Italie engagée avec l'Allemagne. Mais le jour où les deux peuples seraient amis, pourquoi ne laisserions-nous pas l'Italie prendre la compensation qu'elle se croit en droit de réclamer? Ce serait alors entre elle et la Turquie une affaire dont la France n'aurait point à se mêler. On dira que nous ne pouvons laisser l'Italie mettre le pied en Afrique sans danger pour notre colonie algérienne. Je crois juste le contraire. Avec sa nombreuse armée et sa puissante flotte, l'Italie entend être comptée désormais parmi les grandes puissances de l'Europe. Hors d'Afrique, elle sera plus dangereuse pour la France qu'en Afrique même. Hors d'Afrique, elle est libre de ses mouvements. Soutenue par des alliés qui seraient nos ennemis, elle pourrait jeter une véritable armée

sur la terre africaine? Installée en Afrique avec notre assentiment, elle aurait tout intérêt à rester en bons termes avec nous. Et comme la France y sera toujours plus forte qu'elle, elle tiendrait à conserver son amitié.

Mais la question africaine vue de haut a un bien plus grand intérêt. Les trois peuples latins, l'Italie, l'Espagne et la France peuvent poursuivre une œuvre commune de civilisation dans cette Afrique du Nord, commencée par nos aimes et continuée par notre administration. Il ne faut pas nous le dissimuler. L'Algérie conquise par la force ne nous est pas acquise, même à l'heure qu'il est, par les sympathies de la race subjuguée. Elle se résigne, se tait, mais attend; nous n'avons pas les cœurs. L'Arabe musulman n'a fait sa paix ni avec le Français ni avec le chrétien. Notre administration ne lui rend pas toujours bonne justice. Elle lui impose des charges et des corvées; elle lui prend sa terre pour la distribuer aux colons; elle le livre à l'usure juive. Il voit la France accorder à cette race maudite et méprisée des droits politiques qu'on lui refuse. Quand il n'aurait pas, d'ailleurs, tous ces griefs contre la domination française, il n'en resterait pas moins hostile au fond, conservant ses préjugés de religion et ses haines de race.

L'administration française ne se doute pas du travail de propagande qui se fait par les sectes religieuses, pour entretenir le feu sacré, pour l'exciter encore, pour préparer l'incendie qui doit un jour se

répandre aux quatre coins de l'Afrique du Nord. En réalité, elle dort sur un volcan, sans s'en douter. Gomment résisterait-on à une insurrection générale, si la France avait une guerre sur les bras avec 11 talie, avec l'Angleterre, avec l'Allemagne? Il est donc nécessaire, pour que sa mission civilisatrice s'accomplisse, qu'elle puisse agir de concert avec les deux sœurs latines. Si elle entend bien ses intérêts, loin de chercher à fermer l'Afrique du Nord à l'Italie et à l'Espagne, elle la tiendra ouverte à leur ambition. Elle laissera prendre la Régence de Tripoli à la première, l'empire du Maroc à la seconde, en retenant de ces deux conquêtes ce qui importe à sa colonie algérienne. Ce n'est pas trop des trois nations latines pour résister à la croisade musulmane que préparent sourdement les sectes religieuses de l'Islam, la redoutable affiliation des Senoussia en tête.

Je ne sais si nos parlementaires de tous les partis goûteraient cette politique. Mais je crois que l'amitié de l'Italie et de l'Espagne vaut ce prix. Vouloir barrer à tout jamais la route à l'ambition légitime de deux peuples qui ont les mêmes droits que la France sur l'empire de la Méditerranée n'est pas d'une politique juste et prévoyante. Ce ne serait pas une concurrence à redouter. Ce serait, au contraire, uiïe garantie et une force au besoin pour les trois puissances, si la reine des mers était tentée d'abuser de sa souveraineté. Si la république venait à nous manquer par une de ces fatalités que rien ne fait prévoir pour le moment, la monarchie nouvelle n'aurait qu'à

reprendre les traditions de la Maison de Bourbon, tout au moins en ce qui concerne l'Espagne. Sa reine, il faut le reconnaître, n'a pas les mêmes inquiétudes que le roi d'Italie sur le voisinage d'une République. Mais si la monarchie espagnole entretient des relations courtoises et correctes avec la République française, elle vivrait certainement en meilleure amitié avec la monarchie d'un Bourbon.

Si tout cela n'est qu'un rêve, il est juste d'ajouter que ce n'est point seulement la faute de la République. En ce moment l'Italie se conduit envers la France d'une façon qui doit faire réfléchir notre gouvernement. La sœur d'au delà des Alpes garderaitelle à la sœur française rancune des services que celle-ci lui a rendus? Et surtout, depuis nos malheurs, ne jetterait-elle pas des regards de convoitise sur les provinces qui la séparent de nous? C'est alors que notre gouvernement devrait aviser, et se demander si vraiment la France, républicaine ou monarchique, peut attendre de cette sœur ingrate autre chose que des procédés à la Grispi. Je veux croire encore que la populace qui, à propos de nos pèlerins, a crié, à bas la France! et vive Sedan! dans toutes les grandes villes de l'Italie, n'est pas le peuple italien, et que toute cette parodie des Vêpres siciliennes n'est qu'un coup monté pa-r des politiciens déchus qui veulent forcer la porte du pouvoir. Mais nous ne pouvons oublier que le monde politique tout entier, ministres, députés, sénateurs, a laissé faire. Je trouve, par parenthèse, que notre gouvernement

s'est montré bien complaisant pour le parti garibaldien, en présidant l'inauguration de la statue du héros qui n'a pas beaucoup servi la France, dans la guerre de 70, et qui n'a jamais cessé de réclamer Nice comme sa première patrie. En vérité, n'est-ce pas trop d'avance à des gens qui n'ont que l'injure et la menace à la bouche, et ne serait-ce pas le moment pour notre diplomatie de chercher d'autres amis, puisque celui sur lequel nous avions le droit de compter le plus nous fausse compagnie?

Les peuples mettent parfois leurs sentiments et leurs passions dans la politique. Le nôtre en est un exemple. Les gouvernements ne connaissent que des intérêts, alors même qu'ils mettent des principes en avant, comme le lit si heureusement le prince de Talleyrand au congrès de Vienne. N'est-ce pas un premier ministre autrichien qui a dit : Nous étonnerons le monde par notre ingratitude? Le signor Crispi eût pu en dire autant. Mais la politique de l'ingratitude ne porte pas toujours bonheur. L'Autriche en a fait la cruelle expérience à Sadowa. L'Allemagne et l'Italie pourront la faire un jour. Les Schwarzenberg, les Bismarck, les Crispi, sans les comparer, ne font pas toujours impunément des dtipes. La Russie se souvient du traité de Berlin, et la France voit l'Italie dans la triple alliance. L'oubli des services rendus se paye tôt ou tard. C'est pour cela qu'il n'est pas inutile d'avoir d'abord pour soi ces principes de justice et ces sentiments de gratitude qu'oublient rarement les peuples. Puisque

en Italie on en est là, qui sait si la diplomatie ne pourrait pas préparer à la France d'autres amitiés encore que celle de la Russie? Alors, l'Italie persistant dans ses haines et ses convoitises, il y aurait à voir si les deux voisines, sur les frontières desquelles elle jette des regards d'envie, n'auraient pas un intérêt majeur à se garantir réciproquement contre les ambitions d une monarchie qui, trop fidèle aux traditions de sa Maison, serait toujours à regarder autour d'elle ce qui pourrait bien lui convenir pour l'agrandissement de son beau domaine.

C'est alors que se poserait la question entre les susdites puissances de savoir si la création de l'unité italienne a été une bonne chose pour la paix de l'Europe, et s'il ne vaudrait pas mieux en chercher la garantie dans une République fédérative où, par parenthèse, le Saint-Père retrouverait son indépendance. Une grande Suisse au delà des Alpes, d'autant plus libre et prospère qu'elle se mêlerait moins des affaires de ses voisins, ne serait peut-être pas l'idéal des patriotes qui pensent que leur patrie n'est jamais assez grande pour ses glorieuses traditions; mais elle donnerait satisfaction aux sentiments républicains des provinces, sans faire perdre un pouce de la terre italienne. L'Italie serait encore notre obligée, puisque ce sont nos victoires qui l'ont délivrée de la domination étrangère. Si l'Europe ne découvre pas d'autre solution de la question du pouvoir temporel, ce sera bien la faute de la politique de nos inquiétants voisins. La finesse est une précieuse qualité;

mais il ne faut pas qu'elle dégénère en astuce. Les Grispi, trop nombreux, hélas l dans cet heureux pays, en sont les mauvais génies. Si fins qu'ils fussent, un Cavour et un Victor Emmanuel eussent reculé devant le machiavélisme qui a jeté Tltalie faite par nos mains dans les bras de notre ennemi. Pourquoi notre République n'entrerait-elle pas dans cette voie si l'intérêt de la France le commande? Si notre diplomatie républicaine nous préparait un tel avenir, nous ne serions pas les derniers, nous autres royalistes, à l'en féliciter.

L'alliance anglaise compte encore, chez nous, à ce qu'il paraît, des partisans parmi les politiques les plus éclairés de notre pays. On compte sur le retour de M. Gladstone au pouvoir, et on rêve là-dessus une contre-alliance de la Russie, de l'Angleterre et de la France. Je crains qu'on ne se fasse illusion. Avec M. Gladstone comme avec le marquis de Salisbury, l'Angleterre est satisfaite de tout statu quo qui lui assure le protectorat de l'Egypte, sa liberté d'action sur toutes les mers, la pleine sécurité de son immense commerce. Que peut-elle désirer de plus? Pourquoi veut-on qu'elle entre dans une alliance quelconque, elle qui, pendant toute la durée de l'entente cordiale, n'a pas songé à conclure une alliance avec la France?

La politique anglaise ne fait jamais d'alliance à longue échéance avec personne, par une raison très simple que doivent comprendre tous ceux qui ont suivi son histoire. C'est qu'elle n'a jamais d'autre

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principe que son intérêt, en fait de politique étrai;igére. Or si les principes ne changent pas toujours, selon les circonstances, les intérêts varient avec les situations. Voilà pourquoi cette politique ne fait de traité d'alliance que dans les cas où un grand ou pressant intérêt lui impose la nécessité d'agir. Si elle fait jamais un traité de ce genre avec la France, ce sera sous l'empire de cette nécessité. Or la situation actuelle de l'Europe, loin de l'obliger à se rapprocher, soit de la France, soit de la Russie, lui commande plutôt de se rattacher à la triple alliance formée contre nous.

Gela ne veut pas dire que notre diplomatie fasse fausse route, en cherchant les moyens de nous entendre avec l'Angleterre sur les questions où les deux pays ont des intérêts communs, sauf à réserver la grande question d'avenir où elle n'a rien à voir. Par la faute de notre diplomatie, plus encore que par la faiblesse de notre gouvernement et de notre Parlement, le protectorat partagé entre l'Angleterre et la France nous a échappé pour passer tout entier entre les mains de notre associée. Cette combinaison était dangereuse pour nous, et sans aller jusqu'à trouver que nous devons nous féliciter d'avoir les mains libres, nous pouvons croire qu'il en fût sorti tôt ou tard de graves embarras, et peut-être finalement un conflit. La politique anglaise ne plaisante pas, quand il s'agit de ce qu'elle considère comme un intérêt vital. La grande faute de notre diplomatie fut d'avoir rendu inévitable le protectorat commun de l'Egypte

par la destitution de l'ancien pacha Ismaïl, obtenue de la Porte sur les pressantes instances de la France et de l'Angleterre. Celui-là ne gouvernait pas toujours bien; mais il entendait gouverner. Il fallait le maintenir, en lui imposant les conditions de sagesse et d'économie nécessaires à la bonne administration de l'Egypte. A partir de ce jour, la France est entrée dans une situation qui ne pouvait aboutir qu'à une humiliation ou à une folie. N'ajoutons pas une seconde faute à la première. L'Angleterre tient l'Egypte et entend la garder. M. Gladstone, sous lequel le coup a été fait, par parenthèse, peut avoir un autre langage que lord Salisbury sur la manière de la garder. Mais, en supposant que la politique anglaise consente à sortir de l'Egypte, elle se ménagera toujours les moyens d'en rester maîtresse et d'y rentrer au besoin. Tout ce que notre diplomatie peut espérer, c'est qu'elle nous ofTre des compensations qui ne lui coûteront rien. En suivant cette politique, on ne fera pas revivre les beaux jours de l'entente cordiale, si troublée pourtant chaque fois que l'intérêt anglais était en jeu. Nous ne pouvons nous flatter d'être à la fois les amis de l'Angleterre et de la Russie. Les événements de 70 ont changé la face de l'Europe, et ouvert à la diplomatie française d'autres horizons. Mais vivre en paix avec notre voisine de la Manche n'est point une politique à dédaigner, quelque soit le gouvernement de la France.

Avec l'amitié de la Russie, nous ne sommes plus à

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la merci de la triple alliance. Mais, quoi qu'on en dise, cela ne suffit pas pour rétablir Téquilibre européen. Pourquoi TAutriche est-elle entrée dans l'alliance allemande, après la retraite du maréchal Mac-Mahon et la défaite définitive des conservateurs? Est-ce par goût? Non, c'est une dure nécessité que son empereur a subie comme on avale une médecine amère qui vous fait vivre, si elle ne peut vous sauver. L'Autriche est un vaste État fédératif dont la Maison de Habsbourg fait l'unité. Au moment où elle s'y est résignée, le dualisme austro-hongrois en faisait la vassale de l'Allemagne. Entre la Russie qui ne lui pardonnait pas sa défection, et la Hongrie qui, soutenue par l'Allemagne, réclamait le partage de l'empire, en se faisant la part du lion, l'Autriche ne pouvait hésiter. Il fallait vivre avant tout. Depuis ce jour, le pauvre aigle à deux têtes ne vole plus que d'une aile. François-Joseph le sait bien, lui qui, après Sadowa, pleurait dans les bras d'Alexandre II l'ingratitude de l'Autriche. Il en souffre toujours avec les plus hauts princes de sa Maison. La monarchie autrichienne ne retrouvera sa liberté d'action que le jour où son noble empereur se fera couronner à Prague, comme il l'est à Pesth par une longue tradition. L'aigle a trois têtes ne reprendra son vol qu'après que les Slaves, qui comptent pour les deux tiers dans la monarchie autrichienne, auront été admis au partage de l'empire. S'il hésitait encore, les ovations de tout un peuple, à son dernier voyage en Bohême, suffiraient pour le décider. Mais pour

cela, il faut à François-Joseph un autre allié que Guillaume II, qui ne resterait pas sourd aux protestations menaçantes des Hongrois. Pourquoi cet allié ne serait-il pas le czar? Ce n'est pas le souvenir de la guerre de Crimée qui ferait obstacle. L'empereur Alexandre III ne passe pas pour rancuneux. La conférence de Londres, en 70, a supprimé d'ailleurs, avec l'agrément de l'Autriche, les clauses humiliantes et onéreuses du traité de Paris. Serait-ce l'antagonisme des intérêts en Orient? Rien n'est plus facile que de les mettre d'accord, la Russie ne visant plus Constantinople, si elle l'a jamais visé, et se bornant à la fermeture des Dardanelles par la Turquie, avec laquelle elle entretient les meilleurs rapports. Quand donc les deux empereurs de Russie et d'Autriche se seront entendus sur toutes les questions qui peuvent les diviser, François-Joseph n'aura plus aucune raison de rester dans la triple alliance. Que fera alors le roi Humbert? On peut le prévoir, du moment que l'Italie aura vu qu'elle ne peut que gagner des coups au jeu de l'Allemagne. Le plus grand service que nous rendrait l'amitié de la Russie serait de détruire l'œuvre du prince de Rismarck.

On me trouvera peut-être l'esprit chagrin. Mais je ne puis approuver sans réserve la politique qui a fait s'arrêter à Portsmouth l'escadre si fêtée à Cronstadt. Encore tout émus des chaudes caresses de leurs amis russes, c'est sans enthousiasme que nos marins ont reçu les froides salutations de la marine anglaise. L'empereur de Russie qui est, lui aussi, un fervent

ami de la paix, tout en comprenant nos patriotiques réserves, ne pouvait nous savoir mauvais gré d'avoir accepté de la reine d'Angleterre une invitation que nous pouvions d'autant moins décliner que nous l'avions encouragée d'avance. Cela n'empêchera point le czar de transformer, le cas échéant, son amitié pour la France en une alliance en bonne forme. Mais que penseront le peuple et l'armée russe de cette espèce de volte-face? Que quelque incident grave vienne à mettre en péril cette paix européenne qui nous coûte si cher et nous pèse tant, fera-t-on sortir le pacifique empereur de son repos, si son peuple et son armée ne l'entraînent point à une sorte de croisade pour la France? Que notre gouvernement se soit montré fier de voir la reine Victoria se rendre à bord du Marengo^ quand elle n'a pas fait cet honneur au Hohenzollern, c'est vraiment qu'il n'est pas difficile. Avait-il donc oublié que le premier ministre de la couronne n'a laissé échapper aucune occasion de nous faire entendre des conseils de résignation, à l'endroit de nos provinces perdues, tout en ayant l'attention délicate d'inviter notre ambassadeur à la fête qu'il donnait au seigneur et maître de notre Alsace-Lorraine, au moment même où Guillaume redoublait de rigueur envers nos pauvres frères? En songeant à la politesse que notre gouvernement s'est ci*u obligé de faire à l'Angleterre, on peut vraiment se demander s'il n'eût pas mieux valu s'en tenir à la visite de Cronstadt. N'était-ce point en affaiblir l'effet que de promener ainsi partout notre escadre

pour recueillir les protestations banales de sympathie européenne.

La France veut vivre en paix avec l'Europe, c'est entendu. Elle le veut, parce qu'elle respecte les traités conclus, même le couteau sous la gorge. Elle le veut avec TAllemagne, comme avec TAutriche et l'Italie. Mais l'amitié avec tout le monde, c'est autre chose. Si elle ne garde rancune à personne, elle se souvient. Quand son gouvernement semble vouloir aller plus loin que la paix pour le moment dans ses démonstrations, l'opinion publique ne lui ménage pas Içs avertissements. On l'a vu à propos du voyage à Paris de l'impératrice Frédéric. On l'aurait vu bien autrement, si l'empereur nous eût fait l'honneur de sa visite. Non, tant que la situation internationale n'aura pas changé, l'esprit public, chez nous, ne sera pas d'humeur à permettre à notre diplomatie une autre attitude que la réserve et la correction. C'est l'Allemagne qui l'a voulu avec son brutal traité de Francfort. L'étonnante impopularité d'un de nos hommes d'État tient surtout à ce qu'il est suspect, à tort sans doute, de pencher vers l'alliance allemande. Que notre diplomatie n'affirme pas le sentiment national dans ses relations avec les cours de l'Europe, cela doit être, puisque en vertu des traités la France est en paix avec toutes, sans exception. Seulement, ce ne serait pas seulement un manque de dignité que d'affecter la satisfaction commune. Il faut que l'Europe entière voie que la France, si pacifique qu'elle soit, garde son deuil. C'est tout à la fois un

honneur et une force devant ses amis et ses ennemis. La visite de notre escadre à Portsmouth était, selon moi, plus qu'inutile, en ce qu'elle tendait à faire de la visite à Cronstadt une simple politesse. Du reste, si les Anglais ne se sont pas aperçus que nos marins n'avaient fait qu'accomplir une corvée, c'est qu'ils y ont mis de la bonne volonté. Quant à notre gouvernement, qu'il ne se méprenne pas sur les sentiments de notre peuple. S'il ne prend pas feu pour la revanche, il n'aime pas qu'on lui prêche la paix trop haut, et qu'on ait l'air de lui dire qu'il n'a rien à regretter de sa grandeur passée. Il faut qu'on sache qu'il attend l'heure des justes réparations avec autant de patience que de résolution, et on fera bien de donner à nos diplomates des instructions en conséquence. Qu'il n'oublie pas comment la diplomatie italienne a préparé les alliances qui ont fait la fortupe de l'Italie.

Voici bientôt quarante ans que notre diplomatie fait un métier de dupes, travaillant tantôt pour l'Angleterre, tantôt pour l'Italie, tantôt pour la Prusse elle-même. Nous avons fait la guerre de Grimée pour les intérêts anglais. Nous avons fait la guerre à l'Autriche pour les beaux yeux de l'Italie. Nous lui avons ménagé l'alliance prussienne qui lui a valu Venise, et en a fait une grande puissance par l'unité nationale. Ne serait-il pas temps de travailler un peu pour nous? La Russie, qui n'a trouvé dans la France qu'une ennemie, nous ouvre les bras. Son peuple et son armée nous embrassent, malgré le mal que lui

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ont fait le premier et le second empire. L'Autriche était prête, même après Magenta et Solférino, à nous venir en aide, si nous eussions su attendre. C'est malgré elle qu'elle est entrée, et qu'elle reste dans la triple alliance. Elle s'en détachera le jour où elle aura retrouvé sa liberté d'action. N'est-ce pas le moment pour notre diplomatie de se recueillir et de se demander sérieusement où sont ses vrais amis et ses vrais adversaires? Si, dans cette grosse partie qui s'engagera dans un avenir plus ou moins prochain, nous changeons de partenaires, à qui la faute? si les anciens nous ont abandonnés? C'est le cas d'aviser, en prévision des futurs événements, et de préparer, sinon de former, nos nouvelles alliances.

Quand viendra l'heure du grand congrès qui devra régler les conditions de la paix définitive, la France n'y manquera pas plus que la Russie. Le diplomate que le gouvernement français enverra au futur congrès pourra dire, lui aussi : « J'apporte un principe », pour résoudre la grande question qui sera posée par la France à l'Europe, avant toute autre, comme préliminaire de la paix. Il n'aura pas besoin de l'incompable dextérité d'un Talleyrand. Il lui suffira de rappeler au noble aréopage de la paix que l'Europe n'en est plus au droit de conquête. L'ancien ambassadeur de Berlin, sous l'empire, dans la conclusion de sa remarquable étude sur la triple alliance, paraît croire aux inspirations d'un puissant souverain pour la satisfaction à donner à la France : ce Quelle serait immense et radieuse la gloire du prince qui entre-

prendrait d'épargner à l'Europe les malheurs auxquels elle est exposée! L'homme de fer a déposé le fardeau qu'il a porté trop longtemps pour lui-même, comme pour ses contemporains. Ne surgira-t-il pas un homme nouveau, un génie, celui de la paix, d'une paix véritable qui rendrait le repos et la sécurité aux nations? Est-il donc impossible que les puissances s'assemblent dans un sentiment de cordialité et de sacrifice? La diplomatie a dénoué les situations les plus compliquées. Elle a des ressources redoutables. On l'a vu au congrès de Berlin, qui a été le triomphe de l'égoïsme et de la cupidité. Mais elle en possède de précieuses, et elle réparerait ses torts, en entrant dans des transactions destinées à rétablir l'harmonie sur le continent,^ asseoir l'équilibre européen sur des bases équitables, en apaisant des regrets légitimes et d'indestructives espérances. N'est-ce qu'un rêve? Qui nous le reprochera de l'avoir fait? » Nous avons eu la réponse faite à ces vœux par Guillaume II à la délégation d'Alsace-Lorraine : « Votre population se convaincra des liens indissolubles qui l'unissent à l'empire allemand. t>

Et moi aussi, j'ai mon rêve de philosophe, peutêtre moins chimérique que tel rêve de diplomate. Je crois à la magnanimité d'un prince, pour résoudre la grande question d'où dépend la paix de l'Europe. Je crois plutôt à cette justice immanente dont parlait Gambetta, et qui sortira, j'espère, du futur congrès de la paix. Avec un accent de fierté que ses victoires rendaient menaçant, Napoléon III

a dit : « Quand la France est satisfaite, TEurope est tranquille ». Il avait tort alors de parler ainsi. C'est lui qui a troublé la paix de l'Europe pour le malheur de la France. La satisfaction qu'elle demande aujourd'hui, c'est la justice. Avant de songer à la paix et au désarmement, notre diplomate devra préparer ce grand acte de réparation. La dissolution de la triple alliance changera la face de l'Europe, en assurant l'équilibre européen. Le congrès fera le reste. La cause y sera belle à plaider. Notre droit est déjà dans le cœur des peuples, avant d'avoir passé dans les conseils des gouvernements. La France a senti, en versant ses milliards, qu'elle expiait justement les fautes du César qu'elle a tant acclamé. Mais elle a la conscience de n'avoir point mérité qu'on lui prît ses provinces, et elle conserve le ferme espoir que la justice de l'Europe les lui rendra le jour où il s'agira de fermer le temple de Janus par le désarmement universel, et d'ouvrir l'ère définitive de la fraternité des peuples et de l'amitié des gouvernements.

Si l'Europe veut, de concert avec l'Allemagne, que ce soit l'Alsace-Lorraine qui fasse son choix librement, la France acceptera le vote de ses anciennes provinces. Leur volonté sera respectée, soit que l'Allemagne ait fini par les gagner à sa cause, soit qu'une séparation dont nul ne peut fixer le terme, leur ait laissé le goût de cette autonomie qui trouve, à ce qu'on dit, des partisans. La grande patrie ne pourrait se résoudre à cette défaillance de leur patriotisme

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sans une douloureuse résignation, a Mais elle n'a pas cette crainte, nobles frères d'Alsace et de Lorraine. Elle sent trop battre votre cœur tout français pour douter de vous. » La France est, avec l'Angleterre qui n'a pas les mêmes charges, la puissance qui peut le plus longternps attendre l'heure du désarmement, sans plier sous le faix. J'ai la confiance que l'Europe n'attendra pas la cinquantaine pour régler l'état de paix que lui assura cettQ grande et nécessaire mesure.

Il faut espérer qu'elle accueillera, dans un temps plus ou moins prochain, la requête de la France fondée sur le droit imprescriptible des populations dont la force a disposé sans leur aveu. Qui donc, dans ses conseils, serait du côté du vainqueur, si tant est que le vainqueur s'obstine à garder une conquête qui le ruine? Est-ce l'Angleterre libérale, sympathique aux réclamations de l'Irlande? Est-ce la Russie qui nous tend la main? Est-ce l'Autriche, où la cause des nationalités compte de si ardents défenseurs? Serait-ce l'Italie, dont la France a soutenu les revendications sur des champs de bataille? Non, je ne puis croire que l'Europe hésite devant le vœu des populations, et devant le droit des nations. Quant à la grande Allemagne qui a fait, dans la guerre de 70, une conquête autrement importante que celle de nos provinces, ne réfléchira- t-elle pas que leur annexion peut, un jour donné, remettre en question l'existence de cet empire proclamé au château dé Versailles? Ne comprendra-t-elle pas que l'Alsace-

Lorraine est un boulet à ses pieds bien autrement lourd que Venise pour TAutriche, qui pouvait la garder sans craindre une revanche de Tltalie, réduite au petit royaume de Piémont? Qui de nous, Français de tous les partis, ne serait pas heureux le jour où notre diplomatie républicaine aurait obtenu cette grande victoire du droit sur la force. Que la République ne laisse point à la Maison de Bourbon la bonne fortune de faire à la France ce don de joyeux avènement, ce n'est pas le cœur d'un royaliste patriote qui s'en affligera. Ce jour-là toute la France n'aura qu'un cri : Vive la République ! Mais il nous faut pour cela un gouvernement vraiment national et libre de ses alliances, servi par une diplomatie qui ne s'inspire que de l'intérêt du pays.

La diplomatie fera-t-elle le miracle d'épargner à la France, à l'Allemagne, à l'Europe entière l'effrayant avenir d'un duel à mort entre les deux peuples qui ont le plus travaillé pour la civilisation du monde? Comme le rappelle le diplomate dont j'ai parlé, elle a fait des choses encore plus difficiles. Si l'Europe réunie en congrès pense que la paix ne peut devenir définitive que par une restitution à la France de ses provinces, pourquoi ne l'imposerait-elle pas à l'Allemagne? Et si la victorieuse de 70 n'a pas assez de sa gloire, et qu'elle refuse de soumettre la question au jugement d'un congrès, n'y a-t-il pas un auguste arbitre tout désigné pour trancher une question d'humanité et de religion tout à la fois. Enfin, s'il ne peut rien sortir ni d'un congrès ni d'un arbitrage

quelconque, la diplomatie ne peut-elle préparer une de ces alliances qu'aucun orgueil n'oserait braver, parce qu'elles ont tout à la fois le droit et la force pour elles. Est-ce le prince de Bismarck lui-mêmje qui conseillerait de passer outre à la volonté de trois puissances qui s'appellent la Russie, la France et l'Autriche? Mais ne rêvons pas. Cette autre triple alliance n'est pas près de se nouer. La Russie veut une entente cordiale avec la France pour le règlement d'intérêts communs en Orient. D'alliance proprement dite, je doute qu'il en soit question, d'alliance offensive surtout. Détacher l'Autriche de la triple alliance ne sera pas chose facile. Mais il serait bien plus difficile encore de la faire entrer dans une autre alliance pour le moment. D'autre part, il n'y a guère à compter que l'Allemagne rendra l'Alsace-Lorraine sans combat. Enfin, la France n'attend la reprise de ses provinces que du courage de ses enfants. Thiers aurait voulu vivre pour être le président de la revanche. Mac-Mahon n'avait pas d'autre pensée; M. de Bismarck le savait bien. Gambetta en rêvait toujours. Notre président actuel ne serait pas un Carnot, si elle n'était dans son cœur. Grévy seul ne voulait point en entendre parler. Ce petit bourgeois de Mont-sous- Vaudrey avait l'horreur de la guerre.

Reprendre nos provinces par une simple campagne diplomatique, ce serait trop beau. Pauvres mères de France, la diplomatie pourra-t-elle vous épargner cette épreuve? Si l'Allemagne se rend au vœu de l'Europe, tout sera dit. Nous assisterons à Tâge d'or

des sociétés modernes. Si elle résiste, et que TEurope hésite à lui forcer la main, il nous faudra bien nous faire justice nous-mêmes. Nous irons tous alors, jeunes et vieux, à la sainte bataille, les enfants pour combattre, les pères pour bénir les vaillants. Mourir en pleine victoire, quel rêve pour nous autres qui achevons de vivre! Nous aussi, nous aurons les gros bataillons. Peut-être aurons-nous un de Moltke pour les diriger. Avec notre fusil Lebel, avec notre poudre sans fumée qui nous fera voir la face de Tennemi, avec cette furie française qui a eu si souvent raison de la fureur teutonique, j'ai foi dans la victoire. Si la France triomphe, elle reprendra ses chères provinces. Et si ses victoires devaient amener la dislocation de Tempire allemand, elle ne réclamerait point les provinces du Rhin, au nom du droit de conquête.

Dans le cas où la fortune la trahirait encore, l'Europe qui est pour elle, au fond du cœur, ne la laisserait pas périr. Le grand état-major allemand est parfaitement instruit de l'état de nos forces militaires. Il sait que nous sommes prêts cette fois à la lutte, et que le moment des victoires faciles est passé. Quoi qu'on en dise, ce n'est pas lui qui lui conseillera à son jeune empereur l'initiative d'une guerre que l'Europe ne verrait point d'un bon œil. J'ai expliqué à ma façon comment l'équilibre européen pourrait être rétabli, et comment la France pourrait retrouver, dans un grand congrès de la paix fondée sur le désarmement, les sympathies de la plupart des puis-

sances qui s'y feront représenter. Si l'Europe ne veut point aller jusqu'à imposer à l'Allemagne la cession de l'Alsace-Lorraine à la France, en lui garantissant par un traité de paix définitive la sécurité de son grand empire, restera-t-elle l'arme au bras jusqu'à l'écrasement de l'une des parties belligérantes? Non, la situation générale sera tout autre qu'en 70, où la politique impériale ne nous avait pas laissé un seul ami. Le cas est possible, peut-être probable, où la . guerre se poursuivrait avec des chances égales. Je ne dis pas une longue guerre, parce que les guerres de notre temps ne peuvent être jamais longues, quand ce ne sont plus des armées, mais des peuples entiers qui bataillent. L'Europe souffrirait-elle que cette lutte se prolongeât jusqu'à l'extermination de l'un des adversaires? Pour répondre à cette question, il faut d'abord savoir où en sera l'Europe, au moment où la guerre éclatera. Tant que le chancelier de fer a été l'arbitre de la politique européenne, cela ne faisait pas de doute, vu l'isolement à peu complet où sa diplomatie avait laissé la France. Si celle-ci eût voulu en sortir par un effort héroïque, et que la fortune eût encore trahi son courage, elle fût restée il la merci de l'impitoyable vainqueur qui l'eût saignée à blanc, comme il l'a dit en plein Parlement? Maintenant, que par une cause ou sur un incident ^quelconque, la guerre survienne entre l'Allemagne et la France, après les résultats obtenus par notre diplomatie, c'est-à-dire après la dissolution de la triple alliance, l'équilibre de l'Europe tout à fait réta-

bli pourrait permettre une intervention des neutres, dans un intérêt commun. Et comme la paix européenne ne peut devenir définitive que par un grand acte de justice internationale, pourquoi l'Europe n'obtiendrait-elle pas alors de TAllemagne, fatiguée de la lutte et inquiète du dénouement, la cession de TAlsace-Lorraine par une médiation armée? Voilà encore une solution que la diplomatie doit prévoir et préparer, devant la perspective d'une lutte terrible, qu'il faudrait arrêter, pour le maintien de l'équilibre européen, si l'on ne peut l'empêcher.

Sans se rendre compte des causes qui pourraient amener un tel résultat, l'enthousiasme populaire a peut-être vu plus loin que ne portent les lunettes de nos diplomates. Il a senti qu'il pourrait sortir de l'incident de Cronstadt quelque chose de plus grand pour notre pays que la sécurité de la paix. Un événement aussi heureux mettrait notre République hors de page. Si le czar a été gracieux pour M. Carnot, n'est-ce point parce que derrière lui il voyait la France? Notre peuple ne fera point cette réserve. Il aime surtout les gouvernements heureux. Le jour où nos frères nous seront rendus, on illuminera partout en l'honneur de la République, et les patriotes de tous les partis applaudiront à outrance. Nos amis ne seront pas les derniers. N'ont-ils pas déjà remercié le président de la République d'une amitié plutôt due à la France qu'à son gouvernement. C'est que leur patriotisme ne connaît pas d'intérêt supérieur à l'intérêt national. Il se réjouit de nos victoires,

comme il s'afflige de nos revers. Le retour de la monarchie, après un désastre, fût-il le salut comme en 1814 ou en 1815, ne le consolerait pas de la perte d'autres provinces. Ce n'est pas lui qui profiterait d'une défaite de la France pour remplacer un gouvernement encore debout.

Quoi qu'il en soit, république ou monarchie, aucun gouvernement ne tiendra, en France, s'il ne la relève de sa déchéance. Les politiques qui en parlent comme si notre peuple n'en avait plus conscience ne le connaissent point. J'espère encore que nos gouvernants ont une autre ambition que de faire vivre la France en paix avec toute l'Europe, y compris l'Allemagne, sous la haute protection du czar. Autrement, ce peuple en finirait avec la République parlementaire d'une façon quelconque. S'il ne voulait pas d'un roi, il se jetterait encore dans les bras d'un soldat ou d'un tribun qui lui promettrait la revanche à bref délai. Gambetta eût été notre maître, s'il eût vécu. Boulanger a failli le devenir. Qu'on ne prenne pas trop notre peuple en pitié. C'est qu'il avait une arrièrepensée dans la tète, et surtout un sentiment dans le cœur. Ne le voit-on pas à la manière dont il regarde marcher nos soldats, dont il a suivi les mouvements dans ces plaines de Champagne où ne sera plus, j'espère, le théâtre de nos futures guerres. On sent qu'il assistait à la répétition de la grande pièce.

Oui, il irait jusqu'à la dictature, si la monarchie devenait impossible, et si la république était impuis-

santé à lui donner satisfaction. Nos écoles d'économie politique et sociale peuvent . croire que les temps héroïques sont passés pour notre France, en voyant à quel point les masses ouvrières se passionnent pour les questions qui les intéressent particulièrement. Il est certain que jamais ces questions n'ont occupé une telle place dans la pensée des peuples et dans la politique des gouvernements. Mais, pour ne parler que de la France, il y a encore un sentiment qui domine à cette heure toutes les préoccupations de bien-être matériel. Notre peuple tout entier a conservé cette tradition d'honneur national qui a fait la France et qui la conserve. Ce qui serait pire, chez nous, que la dictature, pire même que l'anarchie, c'est que tout ce peuple en vînt, en désespoir de cause, à oublier la patrie pour la satisfaction de ses appétits matériels, comme certains socialistes en caressent l'espoir. On pourrait dire alors : Finis Gallise. Le jour où le bourgeois n'aurait plus d'autre ambition que de jouir à son aise, où l'ouvrier n'aurait plus d'autre souci que de manger à sa faim, où l'honneur national ne serait plus qu'un mot pour l'un et pour l'autre, il n'y aurait plus de France que dans le cœur des vieilles générations qui n'ont plus qu'à mourir.

Mais je n'ai pas cette crainte. Notre France vivra, parce que son rôle n'est pas fini dans le drame de l'Humanité, et que rien ne lui manque encore pour le jouer avec éclat. Je ne puis croire qu'un peuple qui a une telle histoire puisse finir de cette façon. Si

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notre peuple doit mourir un jour, comme tout ce qui vit en ce monde, individus et nations, je ne me figure pas qu'il finisse autrement que dans une héroïque aventure, victime de son noble esprit et de son grand cœur. Le chevalier de Dieu, comme on disait au moyen âge, ne peut mourir qu'en gentilhomme.

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