CHAPITRE III
l'armée
Si j'aborde un tel sujet, ce n'est point pour entrer dans l'examen technique de nos institutions militaires. Cela ne regarde que les hommes du métier. Je veux simplement rechercher s'il y a lieu de s'inquiéter, dans l'intérêt de la défense nationale, de la transformation que l'esprit démocratique leur fera fatalement subir dans notre pays. Il s'agit de résoudre un problème difficile et complexe qui divise les meilleurs esprits, selon le point de vue où l'on se place : comment concilier les nécessités militaires avec les exigences politiques et financières. D'une part, notredémocratie veut, pour la satisfaction des principes, le service obligatoire et le service égal pour tous qu'elle a réduit à moins de trois ans, et elle n'a pas dit son dernier mot. D'autre part, les hommes du métier ne veulent pas entendre parler d'une armée faite dans ces conditions. Ils regrettent les soldats de
sept ans, de cinq tout au moins, et réclament la faculté des engagements volontaires pour les soldats qui ont fait leur temps. Ils ne croient pas qu'on puisse avoir de solides armées à d'autres conditions. Est-il impossible de satisfaire les uns et les autres, les politiques et les patriotes : voilà ce que je voudrais examiner.
Notre état militaire, tel que l'ont fait nos désastres, peut se résumer en deux mots : une grande milice. De là deux conséquences graves qui donnent à réfléchir aux esprits éclairés que ne domine point la passion de l'égalité : une lourde charge pour le Trésor, avec une certaine désorganisation des services sociaux, et une infériorité de soldats qui n'est point rassurante pour les hommes de guerre, quelles que soient les qualités militaires naturelles de nos miliciens. Si le service obligatoire a pour principe l'instinct démocratique, tout-puissant en France, il faut en chercher l'origine dans la guerre de 70. C'est l'exacte vérité que nous n'y avons été si malheureux que parce que nous n'étions pas prêts. Thiers l'a dit avec une parfaite raison. Mais comment n'étions-nous pas prêts? Le maréchal Lebœuf a-t-il menti au Parlement, quand il a répondu qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre à la chaussure de nos soldats. Nullement. C'est le colonel Stoffel qui a appris au gouvernement impérial, après son inspection en Prusse, comment nous n'étions pas prêts. L'armée allemande, si solide qu'elle fût, ne valait pas la nôtre. Mais elle avait une landwerh. L'armée française n'en avait pas. Nos mo-
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biles ne pouvaient se comparer aux soldats de la réserve prussienne qui avaient passé par le service actif. C'est le nombre, quoi qu'en ait dit Thiers, qui nous a écrasés, le nombre exercé, discipliné, dirigé par un grand général.
Derrière les deux cent mille soldats d'élite que nous opposions à l'ennemi sur les bords du Rhin, il fallait une réserve. Autrement nous devions succomber, quelle que fût la valeur de nos soldats. Je ne dis pas quel que fût le talent de nos généraux. Si la campagne eût été menée par des généraux élevés à l'école de Napoléon, et qu'on eût pris sur le champ l'offensive, avec la première infanterie de l'Europe, avec nos chassepots, avec nos mitrailleuses, et surtout avec cette furie française qui emporte tout dans ses merveilleux élans, nous eussions pu frapper de tels coups au début de la campagne que la Prusse, devant l'effroi de l'Allemagne et l'impression de l'Europe, eût peut-être demandé la paix; d'autant plus volontiers que Napoléon III, qui ne faisait jamais les choses qu'à demi, semblait borner son ambition à une simple rectification de frontière, satisfait d'une paix glorieuse, après une courte campagne. Je dis peut-être, parce que c'était mal connaître les ambitions de M. de Bismarck et les haines séculaires de l'Allemagne. Il est beaucoup plus probable qu'un Sadowa prussien n'eût point forcé la Prusse à crier merci. Nos première victoires, sans doute chèrement achetées, n'eussent point dispersé ces masses solides et fortement organisées. L'histoire nous apprend que,
si ces troupes n'ont pas l'élan des nôtres, elles ne connaissent pas la panique. On les a presque toujours vues braves dans la résistance. N'étions-nous pas avertis par le rapport du colonel Stoffel que, si nous passions le Rhin, nous trouverions l'Allemagne entière formant un grand camp retranché où se briserait la fougue française, si elles n'étaient pas soutenues par de formidables réserves. Mais on ne tenta point l'aventure. Notre armée n'avait pour chef que le vieil empereur mourant, qui n'a montré ni à Metz, ni à Sedan, comme ce comte de Fontaines dont parle Bossuet, qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qui l'anime.
Oui, ce fut bien la victoire du nombre. Voilà pourquoi cette guerre est unique dans nos annales militaires. Pas une rencontre heureuse, pas une bataille gagnée par une inspiration militaire. Ce n'est pas même la guerre défensive avec ses précautions contre la supériorité du nombre. Pourquoi cette bataille de Reischoffen, avant l'arrivée de Failly? On reconnaît là l'héroïque soldat qui marche droit à l'ennemi sans le compter. C'était bien contre les Russes et les Autrichiens. Avec M. de Moltke, il fallait d'abord pousser une reconnaissance. Les Allemands n'ont pas enlevé une position, n'ont pas décidé une victoire par une manœuvre hardie. Rien que le mouvement tournant et enveloppant. Rien que des sièges où l'on affame des villes, sans jamais emporter un fort d'assaut. Les troupes allemandes cédaient le plus souvent au premier choc des nôtres, mais revenant
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toujours à la charge, avec des troupes fraîches dont le nombre allait croissant jusqu'à ce que toute résistance devînt impossible. Elles n'eurent quelque initiative que devant les armées improvisées de la défense nationale. Le maréchal de Mollke eut le génie de cette guerre. Toute sa stratégie fut dans l'art des mobilisations qu'il savait exécuter avec un ordre, une précision, une régularité mathématique. Jamais de ces surprises, de ces mouvements imprévus, de ces coups de foudre qui changent la face du combat et enlèvent la victoire. Qu'eût fait le génie de Napoléon avec ses admirables soldats, mais en nombre inégal, devant les masses organisées et dirigées par la méthode d'un de Moltke? J'imagine qu'il n'eût point été à court de ressources. Mais je pense que le grand empereur eût compris, lui aussi, la valeur du nombre. Ce qui est à souhaiter, c'est que la paix nous prépare, dans le silence du cabinet, un grand stratège pour la future grande guerre avec l'Allemagne.
C'est sous l'impression de nos défaites que notre armée a reçu l'organisation nouvelle dont le principe est le service obligatoire. Seulement, sur les efforts désespérés de Thiers qui ne voulait pas lâcher ses soldats de sept ans, on conserva la conscription qui assurait à la France une solide armée avec le service de cinq ans, en maintenant le reste dans la réserve, c'est-à-dire la plus grosse partie du contingent. Ce n'était donner complète satisfaction ni aux exigences de l'esprit démocratique, ni aux nécessités de la défense nationale. Avec l'armée active, nous avions la
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qualité sans le nombre. Avec la réserve, nous avions le nombre sans la qualité. Avec nos conscrits de six mois, d'un an au plus, nous nous retrouvions encore, avec moins de désavantage, dans les conditions de la campagne de 70. Mais le plus grand vice de cette organisation aux yeux de la démocratie, c'est qu'elle reposait encore sur la conscription. On tirait au sort les soldats de cinq ans et les soldats de six mois ou d'un an. Voilà pourquoi elle ne fut considérée que comme une transition provisoire à une organisation plus conforme au principe d'égalité.
Rien ne devait résister à la poussée démocratique. Plus de conscription, tout le monde soldat, et avec le même temps de service, le professeur, l'instituteur, le séminariste, le médecin, l'avocat, l'industriel, comme le paysan et l'ouvrier. C'est ce qu'a voté notre Chambre des députés. La sagesse du Sénat a réduit à une année le service des jeunes gens destinés aux carrières libérales. Le séminariste, comme le professeur et le maître d'école, ne porte le sac au dos qu'un an. Le sac au dos pour les curés : voilà ce qui a réjoui le cœur de nos radicaux. Ils espèrent que la caserne fera oublier le séminaire. Et pourquoi donc, mes bons amis? Nos séminaristes porteront le sac aussi fièrement que les autres, parce que, eux aussi, sont des soldats d'une milice qui a pour mot d'ordre Dieu et la France. J'ai confiance dans le jeune lévite qui arrivera à la caserne, muni des instructions de son évèque. Je sais bien qu'on les attend à la chambrée. Le soldat allemand est doux et soumis. A la caserne, la discipline
retient et couvre tout. Les instincts soldatesques ne se montrent qu'en campagne, quand il n'est plus sous l'œil et la main de ses chefs. Il respecte le prêtre et le pasteur. Le troupier français a de la gaieté et de l'entrain. Il aime à rire des lazzis de ses loustics de chambrée. La jeunesse est communicative, la jeunesse française surtout. On devient facilement bon camarade. Si le troupier gagne à ce contact, le lévite peut y perdre quelque chose de sa gravité. Ne prendra-t-il pas quelque peu les habitudes militaires? Et alors que devient la vocation? Telle est la pensée de nos radicaux. Ils pourraient bien se tromper dans leurs tristes calculs. Loin que la caserne démoralise le séminaire, nos évêques espèrent que c'est le séminaire qui moralisera la caserne.
Notre démocratie ne s'en tiendra pas là. Comme le budget ne s'accommode point du service égal de trois ans, il lui sera donné tôt eu tard satisfaction par une nouvelle réduction du service militaire. En attendant, on pourvoira comme on pourra aux nécessités budgétaires par l'expédient des congés, accordés en nombre illimité. C'est là un des plus mauvais côtés de la loi. Nos officiers se plaignent que, grâce à l'intermittence du service, notre armée tend de plus en plus à devenir une simple milice que ses chefs hésiteraient à opposer à cette armée allemande dont la discipline résiste mieux au régime des congés. Ils pensent avec raison que, si ces congés n'étaient que temps perdu, il n'y aurait que demi-mal, mais qu'ils ont le grave inconvénient de faire perdre aux soldats
ces habitudes militaires de discipline et cet attachement au drapeau, qui font la force et l'honneur d'une armée.
Il n'y a pas à revenir au passé. Saluons les glorieuses armées de la conscription. Nous ne reverrons plus les soldats de l'Aima, de Magenta et de Solférino pas plus que les soldats de Marengo et d'Austerlitz. Faut-il se consumer en regrets? Ce serait ne pas ne point comprendre la révolution que la démocratie a faite partout dans les traditions militaires, comme dans le reste. Loin de retourner en arrière, elle veut toujours aller en avant, aussi bien en Allemagne, en Autriche, en Italie qu'en France. Nous avons aujourd'hui les soldats de trois ans. Nous aurons les soldats de deux ans. Nous arriverons enfin partout aux soldats d'un an. La démocratie ne s'arrêtera qu'à cette limite. Elle ne consentira pas à porter un poids plus lourd. En rendant le service obligatoire, même égal pour tous, le gouvernement n'a pas complètement satisfait les instincts populaires. La charge du service militaire, font observer les démocrates de tous les pays, ne pèse pas également sur tous, sur le riche comme sur le pauvre, sur le bourgeois comme sur l'ouvrier et le paysan. C'est un grand ennui sans doute pour le bourgeois de passer ses loisirs à la caserne. Pour l'ouvrier et le paysan, c'est la gêne, quand ce n'est pas la misère. Le temps est autrement précieux à telle classe de la société française qu'à telle autre. Si l'une est privée de ses plaisirs, l'autre l'est de son pain. Trois ans de ser-
vice pour Touvrier, c'est la ruine; deux ans, c'est encore un dur sacrifice. 11 faudra donc réduire le service militaire à son minimum.
Réduire ce service à un an, diront nos officiers, mais c'est le réduire à rien ; c'est supprimer l'armée ; c'est tout au moins en faire une simple garde nationale. C'est vrai, si l'on ne pense qu'aux vieilles armées. Mais qu'y faire? La démocratie le veut, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Entendez- vous sa grosse voix qui vous crie : Marche, marche? Ce ne sont pas les gouvernements, mais les peuples qui prendront l'initiative. Comme le service obligatoire et le service égal pour tous, et bien plus encore, le service d'un an sera le cri de l'opinion, le mot d'ordre des élections, l'ordre du jour des Parlements. Quand un intérêt populaire est en jeu, de quelque nature qu'il soit, il rallie bien vite une majorité dans tous les pays où le peuple vote. On a vu, chez nous, comment la protection agricole a, malgré l'ardente opposition des libre-échangistes, triomphé de tous les principes de l'économie politique. On verra avant peu comment la réduction du service militaire prévaudra sur toutes les raisons de défense nationale. Tout gouvernement, républicain ou monarchiste, qui résisterait à une telle pression des masses, serait emporté comme une feuille d'automne par l'ouragan populaire.
Je ne connais qu'une seule organisation militaire à laquelle le sentiment des masses puisse rester indifférent. C'est l'armée de l'ancien régime où nul n'était
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astreint au service militaire, sauf dans un grand danger national où marchaient les milices. M. Taine * qui, pour d'excellentes raisons, militaires et sociales, ne veut entendre parler du service obligatoire, encore moins du service égal, pas même de conscription, n'hésiterait pas à reprendre les traditions du passé sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, en les accommodant aux nécessités du présent. Il serait pour une armée de soldats enrôlés comme en Angleterre. Il trouve que le premier venu n'est pas propre à l'œuvre de la défense nationale, que le service du soldat est un métier comme un autre, qui n'est bien fait que par une certaine espèce d'hommes, et après une assez longue préparation. Je ne discute pas les mérites d'une pareille institution qui, comme bien d'autres, n'a que le défaut de n'être plus de notre temps. Je me borne à dire que nos sociétés plus ou moins démocratiques ne se prêtent guère à l'organisation des armées de l'ancien régime. Le temps n'est plus aux longues guerres et aux petites armées. La fortune des nations ne peut plus être confiée à des armées qui souvent n'avaient de national que la cause pour laquelle elles combattaient, sous des chefs étrangers qui servaient la France.
Est-ce à dire qu'au moment où j'écris ces lignes, on doive parler de soldats d'un an pour la défense nationale? Ce serait un vraie trahison que de se prêter à une pareille expérience. Il faudrait d'abord