Origines de la France contemporaine, t. V
l'armée. 199
que tous les grands peuples d'Europe, les Allemands les premiers, nous eussent donné l'exemple. Il faudrait surtout que la face de l'Europe eût changé. Le jour où elle aura retrouvé son équilibre, on pourra parler de désarmement. Alors, d'accord avec l'opinion publique et avec le sentiment populaire, un congrès européen pourra chercher les moyens d'assurer la paix définitive. La plus sûre garantie de la paix ne serait pas la réduction proportionnelle des armées. On se ferait tout de même la guerre avec des armées aussi réduites que possible, si préalablement satisfaction n'était pas donnée au droit. La paix définitive amènera le service d'un an. Des armées composées de tels soldats ne sont guère conquérantes. A un moment donné, elles feront un puissant effort, dans un péril suprême pour un grand intérêt national, pour une question d'honneur, pour une cause enfin qui vaille la peine qu'un peuple lutte jusqu'à la mort. En ce cas, tout le monde se sent soldat, prêt à se battre.
Je vois sourire les hommes du métier. En un an le conscrit sait à peine porter son arme. On ne fait pas même un vrai soldat en trois ans. Non, sans doute, un soldat d'autrefois, faisant de longues et rudes campagnes, marchant sur ses jambes pendant des jours, des mois et des années, couchant sur la dure, mangeant là où il trouvait à manger. Aujourd'hui les campagnes sont courtes; la mobilisation des masses se fait en chemin de fer; les vivres sont assurés. Le soldat connaît presque le confort. Dans notre cam-
pagne d'Italie de 59, on parlait déjà des fricoteurs. Quelques grandes batailles, qui dureront huit jours, comme dans la guerre de la Sécession américaine, mais bien autrement sanglantes, où cent mille hommes resteront sur un seul champ de bataille; et puis après c'est la paix. Les survivants, encore les plus nombreux, grâce à Dieu, malgré cette effroyable consommation d'hommes, rentreront chez eux toujours en chemin de fer. Que viendraient faire les vieux soldats dans ces luttes gigantesques? Les batailles se gagneront par les nouvaux engins de guerre, autant que par la valeur des hommes. La victoire sera aux généraux qui sauront mettre de l'ordre et de la discipline dans ces foules, en même temps que leur imprimer une direction, dans les hasards de la mêlée. En ce genre de guerre, les armées s'improvisent. La guerre de la Sécession a montré que ces soldats de hasard ne se battent pas si mal.
Quel peuple gagnera ou perdra à ce jeu tout nouveau? C'est une question que tranchera le Dieu des batailles. Autant qu'il est possible d'en juger par la connaissance des hommes, je ne vois pas que nos Français soient plus mal armés par la nature que ces étrangers qui sont nos voisins. S'il est un conscrit qui s'improvise soldat pour une guerre de cette espèce, c'est le Français, intelligent, vif, adroit comme il est. Assurément un an de service ne lui donnera pas les qualités du vieux soldat, l'aplomb, la dureté à 4a fatigue, la forte discipline qui le retient toujours dans le rang, quel que soit le sort de la journée.
l'armée. 201
Mais quel est donc le conscrit étranger qui aura plus de présence d*esprit et plus d'initiative devant le danger? Le nôtre a été le premier soldat du monde, tant qu'il a eu confiance en ses chefs. Tout est là. Bien conduit, le soldat français fait des prodiges. 11 se précipite au plus fort de la mêlée avec une ardeur irrésistible. Mal conduit, ou doutant de ses chefs, il est sujet aux paniques ou aux coups de tête d'indiscipline. Le sauve-qui-peut a retenti plus d'une fois dans nos désastres. Mais les paniques sont rares, dans nos armées, et nos entraînements sont fréquents et magnifiques. Qu'on mette à leur tête des chefs capables de les mener à la victoire, et l'on verra ce que sauront faire nos conscrits. Et la première bataille gagnée, ils deviendront, comme par le passé, terribles à l'ennemi dans toute la campagne. Je n'en veux pour preuve que le témoignage d'un grand soldat, a On aurait tort de croire qu'avec les armes perfectionnées, le corps à corps sera supprimé. Lorsqu'on sera las de regarder l'ennemi au bout de la lorgnette, on voudra le voir de plus près, on s'élancera. Et les armes de précision n'empêcheront pas la mêlée ; car le soldat, on le sait bien, prend rarement la peine de viser. Lorsque l'on sera l'un sur l'autre, on se débrouillera. Nous n'avons jamais craint de nous trouver face à face avec n'importe qui. On verra, lorsque cela sera nécessaire, que le soldat français a encore de l'élan * . »
1. Mac-Mahon causant avec[un journaliste. (Le Gaulois, 27 août 489r.
Le service d'un an peut faire un soldat en France plutôt que partout ailleurs, à cause des aptitudes du Français, en tout ce qui touche à Faction militaire. Il n'est qu'une chose où le Français s'est montré inférieur à l'Allemand : c'est l'esprit de discipline. Et encore faut-il s'expliquer sur ce point. Nos armées n'ont jamais manqué de discipline, sous le feu, quand elles ont été bien conduites. Elles n'en ont pas manqué à la caserne sous des chefs qui commandaient l'obéissance et le respect. La discipline française ne sera jamais la discipline allemande, quoi qu'on fasse pour l'y ramener. Elle n'en aura ni la raideur automatique, ni la précision mécanique. Elle aura toujours une spontanéité, une liberté qui, avec le sentiment de l'honneur et du devoir, suffiront à maintenir l'ordre dans tous les mouvements de l'armée. Cette discipline-là a fait, dans tous les temps, des merveilles auxquelles nous devons la plus grande histoire militaire de l'Europe. Seulement l'Allemagne a sur la France cet avantage que ce n'est pas seulement l'armée qui est disciplinée, mais la nation. Voilà pourquoi on peut dire que, chez nos voisins, l'armée, c'est la nation, tandis qu on ne le peut pas encore chez nous. C'est ce qui fait que nous n'avons pas eu jusqu'à présent une réserve comparable à cette landwehr allemande qui a fait vaincre l'Allemagne, dans la guerre de 1870. Ceci a besoin d'une explication.
Quoi qu'on ait dit du génie différent des deux peuples, nous avons assisté à une expérience décisive, dont nous aurions grand intérêt à profiter. La petite
l'armée. 203
Prusse du grand Frédéric eut toujours de grandes ambitions. Après léna, elle ne douta pas un instant de sa fortune. Quand Napoléon, qui voulait l'effacer de la carte de l'Europe, l'eut réduite à une armée dérisoire de quarante mille hommes, elle se soumit à la loi du vainqueur, en conservant le ferme espoir de la revanche. Elle le fit si complètement qu'elle envoya, dans la campagne de Moscou, vingt mille boiï^nnies périr dans les neiges de la Russie, pour le bon plaisir du maître. Elle avait eu jusque là les plus beaux soldats de l'Europe. Elle comprit qu'une armée, si belle qu'elle soit à la parade, et niême si solide au feu, n'est pas un rempart suffisant contre un puissant ennemi, si elle n'a derrière elle tout un peuple de soldats. Le lendemain de ses désastres, elle eut des conseillers, hommes de guerre et hommes d'État, qui lui firent transformer son organisation militaire. Avec le service d'un an, elle fit passer successivement toute la nation dans cette armée active . Voilà comment l'armée devint la nation, celle-ci finissant par devenir la fidèle image de l'armée, en contractant les habitudes de discipline militaire. En même temps qu'on fit une armée nouvelle, on créa des institutions nationales, comme les sociétés de tir et de gymnastique, en parfait accord avec les institutions militaires. On n'oublia point les écoles et les universités dont la prospérité date de cette époque. On fit enfin une Prusse qui fit bientôt parler d'elle, dans les œuvres de la paix, comme dans les œuvres de la guerre. Lorsque vinrent les désastres de l'empire français,
on vit à Dennewitz, à Leipzig, à Ligny ce que valait la landwehr qui faisait pitié à nos vieux grognards, quand elle avait un Blûcher à sa tête. Il a fallu toutefois la campagne de Bohême en 66 et la celle de France en 70 pour qu'on s'aperçût que cette garde nationale ne manquait pas de solidité.
Si c'est l'armée qui a fait la nation chez les Allemands,, il faut ajouter, pour expliquer la rapidité de cette transformation, qu'elle y fut aidée par l'état social de l'Allemagne. Qui a plié le conscrit allemand à cette admirable discipline qui fait la force de l'armée allemande? Qui l'entretient? Qui la rend si facile? C'est la hiérarchie sociale. Pour le soldat allemand, le général, le colonel, le capitaine, le lieutenant, les sous-officiers ne sont point des inconnus dont il n'a ni vu la figure, ni entendu la voix ailleurs que dans les rangs de l'armée. Ce sont tous des chefs qu'il a connus dans la vie civile, avant son entrée au régiment, et qu'il retrouvera, après son -service dans l'armée active. Avant d'être ses chefs militaires, ils ont été ses supérieurs, dans toutes les classes d'une société pénétrée de cet esprit hiérar- <îhique qui est tout à la fois la garantie de l'ordre social et le principe de la discipline militaire. C'est le général que l'on retrouve dans la grande ville, le colonel dans la ville moyenne, le capitaine et le lieutenant dans la petite ville, le sous-officier au village, le caporal au hameau. L'organisation régionale se prête à merveille à cette discipline militaire, particulièrement dans la landwehr dont elle fait la force. On
l'armée. 205
y retrouve ses amis, ses compagnons d'école de ferme et d'atelier, ses maîtres, ses patrons, ses seigneurs. Voilà ce qui explique l'incomparable solidité de la discipline allemande. Si jamais l'esprit démocratique envahit l'aristocratique Allemagne, ce qui semble probable et même prochain, on verra ce qu'elle deviendra sous le souffle dissolvant de ses doctrines. La discipline militaire ne trouve pas, chez nous, ce puissant auxiliaire. Elle ne peut venir d'une société où nulle part n'existe plus de hiérarchie. Avant même que, par le suffrage universel, l'égalité politique ne vînt enfler l'orgueil populaire, notre Révolution de 89 avait déjà coupé les racines de toute hiérarchie sociale, en supprimant toute espèce de privilège. Le conscrit français prend vite les mœurs militaires dans la caserne. Il se fait vite à la discipline, plus vite peut-être qu'aucun conscrit. Il se fait surtout plus vite au maniement des armes, ainsi qu'aux mouvements de peloton et aux manœuvres d'ensemble. Nulle inquiétude n'est à concevoir pour l'armée active. Le problème n'est pas là; il est tout entier dans la réserve, qui, en quittant le régiment, retrouve tout le contraire de la landwehr dans la société où il rentre. C'est là qu'il oublie ce qu'il a appris à l'école du régiment, bien moins le maniement des armes et les mouvements de marche que la hiérarchie sévère qui est le nerf de toute discipline. En revoyant ses anciens chefs, général, colonel, capitaine, lieutenant, sous-officier, le réserviste allemand ne manque jamais de leur présenter le salut militaire.
Le réserviste français ne salue plus ses supérieurs du régiment, d'abord parce qu'il ne les connaît plus, et qu'alors même qu'il les reconnaît, un faux sentiment d'égalité lui en ôte toute envie. Dans notre France démocratique, on n'aime pas les supérieurs. On les supporte avec peine, même si l'on n'a qu'à se louer d'eux. Voilà l'esprit que rapporte au régiment le réserviste français, quand il y est rappelé pour les besoins du service. De toutes ses habitudes de soldat, celle qu'il a le moins conservée c'est cette discipline que notre état social est si. propre à lui faire prendre en dégoût. Le Français a l'âme plus guerrière que l'Allemand. C'est pour cela qu'il a la plus belle histoire militaire du monde. Mais il est moins militaire que l'Allemand, en ce sens qu'il ne l'est qu'au régiment, tandis que l'Allemand l'est partout.
Quand je dis que le service d'un an peut faire un soldat en France, c'est à une condition. Il faut à notre peuple une forte éducation militaire. Celle qui se donne au régiment est excellente. Mais le service d'un an n'y suffirait pas, s'il n'était préparé par de sérieux exercices, faits dans les écoles et dans les ateliers. Notre conseil municipal, qui pense à tout ce qui ne le regarde pas, avait inventé les bataillons scolaires. Cette invention puérile, c'est le cas de le dire, qui n'eût été que ridicule, si elle n'eût été nuisible aux études, a eu le sort qu'elle méritait, en tombant dans l'oubli. Pendant qu'on enseignait la marche et l'exercice à nos marmots, que feisait-on de nos jeunes gens de seize à vingt ans? Les sociétés de gymnas -
l'armée. 207
tique couvrent toute l'Allemagne. Les sociétés de tir sont, en Suisse, une institution nationale. C'est dans ces sociétés qu'on chauffe le patriotisme. L'éducation militaire de notre jeunesse doit commencer avant le service de la caserne. Cela deviendra d'autant plus nécessaire, du moment où le service aura été réduit à son minimum. Je sais qu'on exerce nos jeunes gens dans toutes les Écoles de l'État, et même dans les grandes maisons d instruction libre. Mais on n'a rien fait encore dans nos ateliers d'ouvriers, dans nos fermes de paysans. C'est le très grand nombre qui arrive au régiment, sans avoir touché un fusil, sans avoir la moindre idée d'un ordre de marche. Voilà ce à quoi il faut penser. Le service d'un an ne peut donner de résultat, en ce qui concerne l'éducation militaire de notre jeunesse, qu'autant que l'œuvre a déjà été commencée par des exercices préparatoires. Ces exercices faits dans les écoles, outre qu'ils ne sont que pour notre aristocratie sociale, n'ont point le caractère obligatoire d'une institution. Il faut que la loi intervienne pour leur donner une organisation régulière, où viendra s'encadrer toute notre jeunesse. On choisira pour cette préparation les jours et les heures de liberté, de façon à ce que le travail ne souffre pas d'interruption. Les petites réunions, par exemple, le dimanche au village, les grandes au chef-lieu de canton, les masses au chef-lieu d'arrondissement ou de département, à des époques plus ou moins éloignées : voilà le commencement d'une sérieuse éducation militaire pour notre jeunesse fran-
çaise si vive, et si heureuse de faire le métier de soldat après son labeur quotidien. Il ne faudrait plu& que Tuniforme pour mettre le comble à son bonheur. On en a fait les frais pour nos bataillons scolaires. Sur les économies faites au moyen de Textrême réduction du service militaire, on pourra bien les faire pour nos bataillons de seize à vingt ans qui le porteront mieux.
Après les exercices qui préparent l'éducation militaire de notre jeunesse, viendront nécessairement les exercices qui l'achèvent. Ils viendront d'autant plus fréquents et plus longs que le service au régiment aura été plus court. Le budget de l'État, singulièrement allégé par le service d'un an, pourra faire face aisément à toutes les dépenses que notre état-major jugera indispensables pour les exercices, les manœuvres, les campements où notre réserve prendra contact avec l'armée active. G est la landwehr qui a donné la victoire à l'armée allemande en 70. C'est la réserve qui la donnera peut-être à la nôtre dans les futurs conflits qui ne manqueront pas de se produire, si l'Europe n arrive point à régler les conditions d'une paix définitive. L'expérience de l'armée de réserve paraît avoir réussi, au témoignage des juges les plus compétents. Je connais des officiers qui comptent autant sur la réserve que sur l'armée active de trois ans. Le pays a appris avec satisfaction qu'elle en fait tous les exercices avec la même fermeté et la même précision, dans les jours de grandes manœuvres.
Il faut que nos chefs militaires en prennent leur
l'armée. 209
parti. Le soldat d'un an sera le soldat de l'avenir, en France et dans toute l'Europe. Leur patriotisme aurait tort de s'en effrayer. Nul conscrit au monde ne met moins de temps que le- nôtre à devenir un vrai soldat. Mais, quoi qu'il doive résulter de cette organisation militaire, c'est une fatalité à laquelle ils doivent se résigner. Le service d'un an est le seul qu'acceptera la démocratie, en Europe aussi bien qu'en France, parce qu'il est le seul qui se concilie avec les nécessités de la vie populaire. Sept ans, cinq ans, trois ans, même deux ans sont pour les classes ouvrières un sacrifice qu'elles ne feront plus, maintenant qu'elles commencent à devenir les maîtresses du gouvernement. Chose à remarquer. L'organisation démocratique des armées qui s'étend à toute lEurope, l'Angleterre exceptée, est tout à la fois une garantie de paix et la menace d'effroyables guerres pour l'avenir. Elle ne permettra plus les guerres entreprises à la légère pour des questions de vanités, d'ambitions, ou de fantaisies princières. Gomme c'est la réserve qui, en définitive, décidera du sort des campagnes, et que la réserve, ce sera tout le monde, on ne laissera nulle part les gouvernements guerroyer à leur guise. Toutes les classes de la société ne souffriront pas qu'on vienne les arracher tout à coup, sans y être préparées par l'opinion, celle-ci à son commerce, celle-là à son industrie, cette autre à sa science, cette autre à son art, cette autre à ses affaires, cette autre surtout, la plus nombreuse, au travail qui la fait vivre. Il n'y aura plus guère de possible que ce qu'on
est convenu d'appeler les guerres nationales, celles qui décident de la vie ou de la mort d'un peuple, celles encore chez les nations qui tiennent à Thonneur autant qu'à la vie. Alors, comme l'armée, ce sera la nation tout entière; tout citoyen sera soldat et ira au feu. Voilà comment un conflit entre la France et l'Allemagne pourrait devenir une guerre d'extermination. Quand un peuple en est à défendre son existence, c'est un duel au dernier sang.
Sous peine de nouveaux désastres, il faut que, chez nous aussi, l'armée soit la nation, et que la réserve devienne la plus grande force de notre organisation militaire. J'ai expliqué comment la constitution hiérarchique de la société allemande se prête à l'organisation de l'armée. Le caractère démocratique de la société française permet-il d'arriver au même résultat? Je ne partage pas du tout l'opinion de ceux qui en désespèrent. C'est un bien curieux pays que le nôtre. La démocratie qui en fait le fond, sinon l'âme, n'y souffre aucune discipline politique. Nul peuple n'a fait plus de révolutions que le peuple français. Il fait la joie de ses ennemis, la tristesse de ses amis par la mobilité de ses goûts, par l'instabilité de ses gouvernements. Et avec cela, nul peuple n'est plus disciplinable, militairement parlant, que le nôtre. Nul n'est plus prompt à obéir à la consigne, à suivre le mot d'ordre. La France est le pays de l'Europe où l'esprit militaire et l'esprit démocratique s'excluent le moins. Son histoire le montre trop; il préfère l'égalité à la liberté; il adore la gloire, et il est prêt à
tout jeter aux pieds de ceux qui la lui donnent. Avec la nouvelle organisation que lui prépare la démocratie, on en fera plus* vite qu'on ne pense un peuple de soldats. Et alors, si ce n'est pas la nation qui fera l'armée, comme en Allemagne, c'est l'armée qui fera la nation. C'est elle qui remplacera, dans ce vieux pays de France, cette hiérarchie de l'ancien régime, où la noblesse figurait en tête de la nation.
Voilà l'armée future de la démocratie, en Europe comme en France. Mais, si le problème démocratique est résolu, le problème militaire ne l'est pas. Il semble même qu'il y ait contradiction absolue entre les deux problèmes. Avec le service d'un an, l'instinct démocratique est satisfait, à la grande joie des financiers; mais on n'a pas d'armée, dans la rigueur du mot. Avec le service de trois ans, on a une armée; mais la démocratie réclame, de concert avec la finance, jusqu'à ce qu'elle obtienne satisfaction. Comment tout concilier, les nécessités militaires, les besoins financiers et les instincts démocratiques? Je ne vois qu'un moyen : faire une armée avec de vieux soldats, comme les aime M. Taine, d'accord en cela avec les hommes du métier, et y encadrer toute la milice qui n'a servi qu'un an, en cas de guerre nationale. Mais comment former cette armée de vieux soldats. Par des engagements et des réengagements. Cela chargera d'autant moins le budget que le congrès européen pourra en réduire les proportions autant que le budget des peuples de l'Europe le demandera. Du moment que le désarmement est
général, qu'importe le nombre des soldats? Les petites armées auront même l'avantage de ne pas tenter l'ambition des conquérants. •La France entre déjà dans cette voie, en créant son armée coloniale, recrutée par des engagements volontaires. Rien n'était plus nécessaire et plus urgent. On n'envoie pas des conscrits de deux ans se battre aux extrémités du monde, sans péril pour leur sanlé et sans dommage pour nos colonies. Ce n'est pas seulement une armée coloniale qu'il nous faut. C'est aussi un certain nombre de corps d'élite qu'un long exercice du métier peut seul rendre apte au service qu'on attend d'eux. Si l'on peut faire, chez nous, d'un soldat d'un an un fantassin, grâce à une aptitude particulière au Français, on n'en fait pas un cavalier, encore moins un artilleur. Il faudrait donc former des corps à part, composés de cavaliers et d'artilleurs d'un an qu'on retiendrait dans les rangs de l'armée par des engagements. N'est-il pas plus simple de n'avoir qu'une petite armée avec une grande milice, cette armée comprenant des soldats de toute arme. Que sont les armées de soldats d'un an? Des foules armées sans cohésion et sans discipline, si elles ne sont solidement encadrées dans de vieux régiments. On parle des conscrits de 1813 qui ont gagné les batailles de Lutzen, de Bautzen et de Dresde. On oublie qu'elles avaient, pour les soutenir et les mener à la victoire, ces grognards qui ont laissé leurs os sur tous les champs de bataille de l'Europe.
Les idées de réformes militaires ne sont plus dea
l'armée. 213
rêves de philosophes. Elles sont entrées dans la politique de tous les esprits prévoyants. L'Europe se ruine en armements. Qui ne comprend déjà que la paix armée c'est tôt ou tard la guerre? La nécessité d'un désarmement provoquera plus tôt qu'on ne pense la réunion d'un congrès. Pour décider les gouvernements à obéir aux vœux des peuples, il ne sera pas nécessaire que l'internationale leur montre ses bataillons. La démocratie coule aujourd'hui à pleinç bords dans toute l'Europe. La voix des électeurs et des élus du suffrage universel y suffira. Le congrès n'aura qu'à enregistrer les volontés populaires. Le service obligatoire d'un an pour les milices nationales ; le service volontaire et payé des corps où Ton fait le vrai métier de soldat; voilà, à mon sens, la seule organisation militaire qui réponde tout à la fois aux instincts de la démocratie, aux besoins du budget, aux nécessités de la défense nationale. Elle répond de plus aux nécessités de l'ordre public. On n'a pas assez pensé aux conséquences politiques d'une institution qui fait tout le monde soldat. Quand l'armée est la nation tout entière, le gouvernement ne dispose pas d'elle à son gré, s'il veut la faire intervenir dans la répression des troubles civils. Quoi qu'on fasse pour les exclure de l'armée, les partis qui divisent la société y entreront pour la diviser également. On a vu récemment combien le rôle de l'armée est pénible devant l'émeute populaire, alors même qu'elle ne fait que son devoir. Ce n'est pas elle qu'il faut mettre en face d'un peuple égaré; c'est
la police soutenue par la gendarmerie. Mais, quand l'émeute est partout, policiers et gendarmes ne suffifisent plus. Il faut donc une force aussi sûre, mais plus considérable, pour rétablir le règne de la loi, dans les grandes crises politiques et sociales. Voilà où les armées de soldats engagés sont nécessaires. Laisser ce service aux milices d'un an, n'est-ce pas tout à la fois cruel pour elles, et dangereux pour la société. C'est une épreuve qu'on ne saurait trop leur épargner. En attendant que notre organisation militaire permette de répondre à toutes les nécessités de la défense nationale et de l'ordre social, notre gouvernement ne ferait-il pas sagement de doubler le corps de la gendarmerie?
Je finis comme j'ai commencé. Ce n'est pas un problème simple que l'organisation militaire actuelle de la France. S'il ne s'agissait que d'y appliquer le principe des spécialités, comme semble le croire M. Taine, tout prêt à reprendre la tradition des armées de l'ancien régime, la chose serait facile. Le budget s'en trouverait mieux, et la démocratie laisserait faire, n'y étant pas directement intéressée. Mais il faut de grandes armées à la France, en face des grandes armées de l'Europe. Que M. Taine en prenne son parti ; dans nos sociétés démocratiques, l'armée sera de plus en plus la nation. Le service militaire y est devenu une œuvre essentiellement nationale. Les milices sont de tous les temps et de tous les pays, quel qu'en soit le régime. Le noble métier des armes n'a jamais été chez nous, le privilège d'une classe
l'armée. 215
d'hommes ou de citoyens. Seulement, notre démocratie en a fait un devoir aussi bien qu'un droit. Il faut que les hommes du métier comptent avec ses instincts. L'Europe en est à une époque où tout homme veut être citoyen. Et qui dit citoyen dit soldat. Non pas que le métier lui agrée. Mais il tient à l'honneur d'être à la bataille, dans ces grandes journées où se jouent la fortune et l'existence d'une nation. Il n'entend pas que ce soit une armée de mercenaires qui en décide. Des milices exercées, fortement encadrées dans une solide armée de vieux soldats : je ne connais pas d'autre solution du problème.
Que seront les guerres de l'avenir, avec des nations entières pour armées? C'est sur quoi méditent aujourd'hui tous les hommes du métier, en Europe aussi bien qu'en France. Eux seuls peuvent entrer dans les considérations techniques sur la stratégie et la tactique imposées aux chefs militaires par la nouvelle organisation des armées. Je me bornerai, comme chacun peut le faire, à rappeler quelques noms et quelques faits qui peuvent jeter quelque lumière sur cet obscur sujet. La grande guerre ne datera pas des futures batailles. Napoléon l'avait pratiquée avec un merveilleux génie. Il excella dans toutes les parties de son art, dans la préparation des campagnes, dans la direction des corps d'armée, dans le feu de l'action sur le champ de bataille. La bataille de Leipzig qui finit par un désastre dura trois jours. La guerre américaine finit par une bataille de sept jours devant Richmont. Ce n'est que le prélude modeste
des combats sans trêve qui termineront les futures campagnes en quelques mois. On voit déjà comment elles commencent. On voit moins comment elles finiront. Débuteront-elles par un immense choc de cavalerie, provoqué par l'offensive de Tune des armées belligérantes, dans le dessein d'empêcher la mobilisation et la concentration de Tarmée qui serait en retard, comme l'annonce Tauteur d'une étude fort remarquée par les connaisseurs*? Espérons qu'en ce cas ce ne serait point la nôtre. Je croirais plutôt à d'effroyables combats d'artillerie qui précéderont les terribles fusillades exécutées avec les armes de précision. Contre de pareilles machines de destruction, il n'est pas à supposer que les masses d'infanterie resteront immobiles, l'arme au bras, dans l'ordre serré. Les premiers engagements d'infanterie seront des combats de tirailleurs, où les nôtres auront à montrer toutes leurs qualités d'initiative. Puis le moment viendra où les combats à l'arme blanche devront décider la victoire. Pour ce double exercice, pourquoi nos soldats ne retrouveraient-ils pas leur supériorité? Non, le jeu des machines ne fera pas tout dans les guerres futures. L'action des hommes y aura toujours son rôle. Cela me rassure pour notre avenir militaire. On verra encore qui vaut le mieux de la furie française ou de la ténacité allemande.
Nulle science ne supplée aux qualités de l'action. Il n'en reste pas moins vrai qu'avec les grandes
1. Revue des Detix Mondes, 1890, sur le rôle futur de la cavalerie.
l'armée. 217
armées de l'avenir, la guerre changera de caractère, que la préparation des campagnes et la direction générale des opérations auront une plus large part au succès que par le passé. Un général allemand, écrivain militaire distingué, a soutenu une thèse sur les guerres de l'avenir qui a été jugée comme un paradoxe par les hommes du métier de tous les pays. 11 s'est reporté aux temps héroïques des petites armées dispersant d'innombrables foules, quand elles étaient conduites par un Alexandre. Ces miracles ne se reverront plus. Avec le nombre, la guerre a changé de méthode, et le maréchal de Moltke a laissé une tradition qu'il faudra suivre. Sous ce rapport, l'histoire de notre triste campagne de 70 est particulièrement instructive. Du côté de l'Allemagne, une mobilisation de forces exécutée sur une grande échelle avec une rare promptitude et une parfaite précision ; une telle direction de ces forces que toutes arrivent à point nommé pour concourir à l'effort commun et amener le succès final. Du côté de notre pauvre France, une mobilisation de forces insuffisantes, qui ne s'achève même pas en temps utile; nul plan, nulle initiative dans les opérations. On se heurte toujours à des forces supérieures, en sorte que la résistance, si vaillante qu'elle soit, finit invariablement par une retraite. Gravelotte est la seule bataille qui eût pu avoir un heureux résultat, si Bazaine eût eu autre chose en tête que de garder précieusement son armée à Metz pour la fin de la guerre. Il ne croyait pas à l'héroïsme de notre peuple. Traître à
son pays, c'est trop dire. Il n'a trahi que son devoir.
J'espère que nous ne reverrons plus ces tristes jours. Nous aurons un grand état-major qui saura mobiliser la grande armée de la France, avec un de Moltke peut-être à sa tête. Nous aurons des généraux qui vaudront les hommes de guerre qui ont exécuté les opérations conçues dans le cabinet du grand chef. Nous aurons une belle armée qui se battra bien, du moment qu'elle se sentira bien conduite. Le maréchal de Moltke n'était pas seulement un maître incomparable de géographie militaire, possédant comme personne la science des cartes toujours déployées sous ses yeux. Par l'exacte observation des lieux, par la constante méditation des livres, par une prodigieuse mémoire, il était devenu un joueur de première force sur l'échiquier des champs de bataille de l'Europe. Il n'avait pas son pareil dans la préparation d'une campagne. Avait-il, en outre, ces qualités maîtresses qui gagnent les batailles sur le champ de l'action par une manœuvre soudaine, comme un Condé, surtout comme un Napoléon? On n'en sait rien, puisqu'il a dirigé les campagnes d'Autriche et de France du fond de son cabinet. J'aurais voulu le voir aux prises avec l'un de nos meilleurs généraux, qui aurait eu aussi le nombre à sa disposition, et qui s'en serait servi pour prendre l'initiative. Je ne puis croire à l'infaillibilité de la science en matière d'art militaire.
Au début de notre Révolution, les plans les plus savants arrivaient tout faits du Conseil aulique au quartier général des vieux chefs d'armée auxquels en
L*ARMÉB, 219
était confiée l'exécution. On sait le sort que leur a fait Faudace d'un, général de vingt-quatre ans. Quels que soient les progrès de la mécanique militaire, la guerre ne sera jamais une simple partie d'échecs, où tout se passe selon les règles. Tout ne s'y réduira pas à une organisation d'état-major, si importante que soit cette œuvre. Les fusillades de tirailleurs et les charges à la baïonnette dérouteront encore bien des calculs de cabinet. Il faudra aussi compter sur les improvisations du champ de bataille qui changent la fortune du combat. En un mot, la guerre sera toujours plutôt un art qu'une science. Notre histoire militaire n'a rien à envier à celle de l'Allemagne, sous ce rapport. Si Napoléon fut unique en son genre, elle compta des généraux qui ont vaincu les de Moltkes du passé. Pourquoi n'en aurions-nous pas, pour les guerres de l'avenir ? En apprenant la blessure de Mac- Mahon à Sedan, M. de Moltke trouvait que nos généraux avaient grand tort de se faire tuer sur le champ de bataille. C'est, en effet, une habitude dont ils ne se corrigeront pas. Il ne faut pas le regretter pour nos guerres futures. Le soldat français aime à voir ses chefs lui donner l'exemple du mépris de la mort. Rien ne serait plus ridicule qu'une dissertation sur la stratégie et la tactique des guerres de l'avenir faite par un lettré qui a le culte de la gloire militaire, mais qui, en fait de manœuvres, n'a jamais assisté qu'à des parades. Si j'insiste encore sur ce sujet, c'est pour y faire intervenir des juges compétents. J'ai cité Napoléon, le maître des maîtres. Me per-
mettra-t-on de citer quelques extraits des hommes de guerre de nos jours? On attend beaucoup, en souvenir de la dernière campagne, du feu des tirailleurs déployés sur une longue ligne, et Ton réduirait volontiers à cette action le rôle de notre infanterie. Ce n'est pas Tavis du général Berthaut. « L'ordre de combat, dit-il, dans ses Principes de stratégie^ relativement mince sur le point où l'on se borne à maintenir l'ennemi, doit être profond sur ceux où se fait l'attaque principale. Les divisions, destinées à cet effort, ont un front de combat aussi restreint que possible. y> Inspiré par la même pensée, le général Philebert a démontré jusqu'à l'évidence que jamais une ligne de tirailleurs n'enlèvera une position sérieusement défendue, et que, pour y parvenir, il faut des troupes fraîches capables, comme un bélier, d'enfoncer l'ennemi. Les généraux russes maintiennent énergiquement la tactique de l'offensive, du choc, de la baïonnette. Le général Dragomirow explique comment cette attaque peut se faire. « La marche en avant, sous le feu meurtrier de l'ennemi, est un acte héroïque, mais nécessaire. Vous voilà •arrivés à ce moment où, pour un homme d'honneur, il n'y a plus de milieu entre la victoire et la mort. Si l'assaut est donné par un bataillon seulement, les quatre compagnies sont déployées l'une derrière l'autre, à une certaine distance. Une fois lancées, elles ne devront plus s'arrêter. S'il s'agit d'un régiment, les seize compagnies marchent de même, déployées deux à deux à cinquante pas de distance.
l'armée. 221
Quand la première ligne s'arrête, une seconde, une troisième, une dixième, une vingtième, doivent s'avancer pour l'appuyer. L'assaut est une marée montante dont les flots se succèdent sans interruption. »
« Toute la bataille napoléonienne, nous dit un noble fils de notre chère Alsace, Keller qui fut capitaine de volontaires dans la guerre de 70, est orientée sur cette attaque décisive qui arrive à l'instant voulu. Pendant que le combat semble traîner, l'empereur prend ses masses en main et frappe soudain le coup décisif. Sur le point qu'il a choisi, cent pièces de canon vomissent la foudre; puis, comme une trombe, les colonnes d'infanterie et de cavalerie balayent le terrain. C'est l'ouragan qui emporte tout. » Et mon collègue de l'Assemblée nationale résume à merveille le rôle traditionnel que chaque arme doit conserver, a La cavalerie éclairera la marche des armées, interviendra par des charges inattendues, et achèvera la victoire en poursuivant l'ennemi. L'artillerie préparera la lutte par une canonnade générale, et les attaques spéciales par l'intervention de réserves soigneusement ménagées. Enfin, l'infanterie restera à la fois une arme de feu pour se défendre et une arme de choc pour attaquer et décider du sort de la journée *. » C'est ainsi que Napoléon a gagné ses plus grandes batailles. C'est ainsi, on peut le dire, que les grands hommes de guerre de tous les temps ont rem-