CHAPITRE II
l'université
Aima mater \ J'en parlerai toujours comme un fils qu'elle a nourri de son lait, qui en a reçu ses plus précieuses leçons, et qui lui doit les meilleures années de sa vie. Sous tous les régimes qu'elle a traversés, elle a été, elle est encore la grande école de discipline et d'enseignement. Les partis politiques ont pu vouloir l'asservir ou la corrompre. Ils n'y ont pas réussi. Si l'état-major administratif a parfois cédé par ambition ou par crainte, l'armée enseignante est restée fidèle aux traditions de devoir, de dignité discrète, d'indépendance respectueuse qui fait son honneur. La tête a pu se laisser gagner par les faveurs ou entraîner par les passions, bien qu'il soit juste de reconnaître que c'est d'elle que sont venus les plus beaux exemples de dignité et d'indépendance. Les influences malsaines n'ont pu pénétrer dans le corps. Si l'héroïsme est rare dans notre
milice universitaire, Thonnêteté est partout. En se respectant elle-même, notre Université a forcé les gouvernements corrupteurs ou despotiques à la respecter. Si je veux sa séparation d'avec TÉtat, c'est non seulement en vertu d'un principe, mais aussi par respect pour la haute fonction sociale dont elle est investie. L'Université émancipée de la tutelle de l'État et se gouvernant elle-même par ses représentants : voilà ce que l'avenir nous fera voir, quand la centralisation qui enveloppe et enchaîne toute activité individuelle aura été supprimée partout où elle n'a pas de raison d'être. Dans un pays où c'est le peuple qui se gouverne lui-même par ses représentants, il ne faudrait pas faire au corps enseignant l'injure de le croire incapable d'en faire autant.
L'éducation ne serait-elle pas aussi un selrvice d'État, comme la milice, comme la justice? C'est une question sur laquelle on n'est point d'accord. Sans parler des universitaires fanatiques qui ont vu une diminution de l'Université dans la liberté d'enseignement votée par la législative de 49, il est encore bien peu de membres de cet illustre corps qui acceptent la séparation de l'Université et de l'État. Les libéraux de la Restauration et de la monarchie de Juillet n'en voulaient point entendre parler. Thiers eût sauté en l'air, si l'on eût prononcé le mot devant lui. Il y eût vu un véritable divorce. L'enseignement était pour lui un service d'État au premier chef. Il a fallu toute son horreur du socialisme pour lui faire accepter la loi Falloux. Il était
l'université. 253
resté d'autant plus fidèle à la tradition païenne de rÉtat enseignant que TUniversité nouvelle était une création impériale. Je dis païenne, parce que la cité antique, grecque ou latine, qui a poussé la liberté politique à ses plus extrêmes limites, n'a jamais connu les libertés de l'homme privé dont jouissent nos sociétés modernes, alors même qu'elles vivent sous un gouvernement despotique. Pour elle, l'enfant appartenait à l'État, bien plus qu'à la famille. Nos sociétés modernes, particulièrement la France, sans prendre l'enfant tout entier, ont, pour la plupart, gardé le droit de l'instruire et de l'élever, pour en faire un véritable citoyen. Qu'on demande à M. Jules Ferry ou à M. Jules Brisson, s'il consentirait à faire le sacrifice de ce droit à la liberté, il répondrait que ce serait abandonner l'âme de la France aux ennemis de la République. Ni l'un ni l'autre n'eût voté la liberté d'enseignement. Au moyen âge, l'Église avait le monopole de l'enseignement. L'Université de l'ancien régime était peuplée de prêtres, du haut en bas de l'échelle hiérarchique, sans compter les nombreux collèges tenus par des ecclésiastiques.
Ce n'est pas le nouveau Gharlemagne qui eût songé à rompre avec la tradition. On ne doit pas juger la centralisation impériale seulement au point de vue des principes qui sont devenus des lieux communs dans la politique libérale. Il est juste de tenir compte des nécessités qui s'imposaient au gouvernement sorti du chaos révolutionnaire. Comme je l'ai dit ailleurs, il fallait tout d'abord remettre sur ses pieds cette
Société que la Révolution avait si violemment secouée. Tout était à réorganiser sur de nouvelles bases, l'école comme le culte, la justice, Tarmée, Tadministration publique, les finances. La France affamée d'ordre, trop éprise d'égalité, n'avait pas la passion de la liberté. C'est à peine si elle en avait le goût. Elle acclama la création de l'Université impériale, comme de toutes les institutions où elle trouvait l'ordre et la sécurité. Que serait devenue l'instruction publique, abandonnée à l'initiative privée? Les corps enseignants de l'ancien régime avaient disparu avec ce régime lui-même. Les Pères de la doctrine et de Voratoire rentrés en France étaient trop rares pour que leur personnel pût suffire à la tâche de remplacer l'ancienne Université. Je ne parle pas des jésuites qui seuls eussent été capables peutêtre de recueillir sa succession. Mais ils étaient toujours sous le coup de la loi qui les avait proscrits. Et, fussent-ils rentrés comme les autres ordres religieux par le bénéfice d'une mesure générale de tolérance, ils étaient trop impopulaires pour être acceptés par l'opinion publique. Quant au clergé, il avait bien autre chose à faire que de s'occuper d'instruction et d'éducation. Le service du culte l'occupait tout entier, alors que la Révolution avait éclairci ses rangs. Les écoles centrales créées par la Convention manquaient de professeurs autant que d'élèves. Enfin l'esprit d'association n'était pas né encore dans cette Société française déjà habituée, sous l'ancien régime, à compter sur l'État. Et ce n'était pas le régime révo-
l'université. 255
lutionnaire qui avait pu le faire naître. La liberté d'enseignement n'était pas dans les cahiers de 89. Ce qui y était à chaque page, c'était l'abolition des privilèges. On ne s'y perdait pas en déclamations sur le règne de l'égalité, mais on la réclamait à propos de tout.
On trouva donc tout simple que l'État mît la main sur l'enseignement de la jeunesse. Gela n'était point considéré comme un privilège, l'État représentant l'universalité^ des citoyens. En créant l'Université, notre César ne faisait donc que répondre à un besoin de la société nouvelle et à un vœu de la France entière. Seulement, il en fit comme de tout le reste, un instrument de règne. L'Université impériale était, dans sa pensée, une espèce de clergé laïque, ou encore, si l'on veut, une milice enseignante, se rapprochant de l'une par la discipline militaire, et de l'autre par la sévérité des mœurs. C'était à la fois, dans une certaine mesure, la caserne et le couvent. Sans y être en majorité, le célibat y était en honneur. Sous le premier empire, l'Université comptait beaucoup de célibataires vivant un peu comme des moines dans leurs cellules, et n'ayant à aimer d'autres enfants que leurs chers élèves. Ce qui est certain, c'est que les mœurs universitaires faisaient contraste avec les habitudes de la société mondaine. Le recrutement de l'Université impériale se fit par une sorte de conscription. On rechercha, pour les enrôler, tout ce qui restait de vieux maîtres ayant appartenu soit aux écoles de l'État, soit aux anciens
corps enseignants, soit aux rares maisons d'enseignement libre ayant résisté à la tempête révolutionnaire, soit aux grandes familles qui avaient des précepteurs pour leurs enfants. Il s'en présenta tout d'abord un grand nombre, la Révolution ayant mis tant de gens au pain sec. L'Université eut donc assez vite son personnel enseignant au complet, avec des chefs qui s'étaient fait connaître dans les anciens ordres enseignants ou dans les écoles centrales.
L'enseignement primaire ne fut pas le premier souci du gouvernement impérial. On voulait une jeunesse robuste, vivant de la vie des champs, propre à faire un peuple de soldats. L'empereur pensait^ comme un général de notre temps qui était de son école, qu'on ne faisait une bonne armée qu'avec des paysans. L'industrie était encore dans l'enfance, lagrande surtout, au début de l'empire. Les usines, les fabriques, les ateliers étaient rares. Le peuple des villes n'était pas aussi nombreux que maintenant. Il était voué à ces petits métiers qui conservent dans une vie simple la santé de l'âme et du corps. Notre jeunesse rustique ne perdait pas beaucoup de temps aux exercices scolaires. Les écoles étaient peu nombreuses, et tenues dans les villes par les frères des écoles chrétiennes. L'empire donna plus de soin à l'enseignement secondaire. Il s'agissait des enfants de cette bourgeoisie qui l'avait accueilli comme toute la France avec enthousiasme, mais qui était sujette à retour, à cause de son esprit frondeur. A mesure que les souvenirs de la Terreur s'éloignaient,
l'université. 257
le goût de la liberté lui revenait. L'empereur voulait prendre ses précautions par Tinstruction de la jeunesse bourgeoise. L'enseignement classique fut réduit au français, au latin, aux mathématiques, auxquelles on laissa la plus forte part. Très peu de grec, point d'histoire, encore moins de philosophie. L'empereur avait ses raisons de se défier de la première, et de détester la seconde. Il n'aimait pas Tacite, et le jugeait en homme particulièrement intéressé dans la question. Il était plein de mépris pour les idéologues. •S'il confia, sur la bienveillante initiative de son grand maître, des chaires de philosophie et d'histoire à des hommes qui s'appelaient Laromiguière, Royer-Collard et Guizot, c'est qu'ils ne feraient ni de la métaphysique ni de la politique. Laromiguière enseigna l'origine de nos facultés. Royer-GoUard ne traita que de la perception externe. Guizot, nommé en 1812 à une chaire d'histoire, ne put faire sa première leçon, parce qu'il refusa d'y mettre en tête l'éloge obligé de l'empereur. On ne commença à s'intéresser à la politique dans l'Université impériale qu'après Moscou et Leipzig. Cousin eut le courage, au retour de l'île d'Elbe, de prendre la route de Gand avec quelques amis et quelques élèves; mais on n'alla pas plus loin que Saint-Denis. L'empereur revenu à Paris, tout rentra dans l'ordre, l'Université comme la France.
Dans ces modestes conditions, l'enseignement universitaire n'en porta pas moins ses fruits. Le personnel discipliné fit son métier en conscience. Le travail des élèves, n'étant troublé par aucune des
distractions de notre société actuelle, était régulier. Beaucoup d'hommes distingués, quelques-uns illustres, sont sortis des lycées de l'empire. Ce sont ces honnêtes cuistres de l'Université impériale qui ont élevé nos pères. Ils valaient mieux que nous, ces hommes qui ont eu de si hautes espérances pour l'avenir de la France et de l'humanité. Et nos hériti:ers fin de siècle pourraient bien laisser une postérité de décadence. C'est ce que disait Horace en meilleur langage.
La Restauration rendit la liberté à la France. L'Université en profita, mais à ses risques et périls. Louis XVIII était un roi sage, moins libéral qu'on ne l'a dit, mais très avisé en politique. 11 n'aimait pas les difficultés et ne rêvait point les aventures. Si on l'eût laissé faire, il aurait mis dans son gouvernement toute la modération qui lui était naturelle. D'autre part, l'Église ne tenait pas à faire mauvais ménage avec l'Université. Mais le roi et ses grands maîtres avaient à compter avec le gouvernement occulte de ce qu'on appelait la Congrégation, aussi ombrageuse sur les choses religieuses que les ultras de la droite étaient passionnés sur les choses politiques. Voilà pourquoi le corps enseignant eut la vie plus dure sous la Restauration que sous l'empire. La Congrégation n'était satisfaite que quand on exhibait le billet de confession. Ce n'était pas seulement l'enseignement qui était surveillé, c'était la vie intérieure. Une sorte d'inquisition pénétrait jusque dans la famille et dans la société des amis. C'est là ce qui a rendu la
l'université. 259
Restauration si impopulaire-dans l'Université. Disons, pour être juste, que si l'Université avait l'honneur de compter dans ses rangs supérieurs des hommes de grand talent et d'éclatante popularité, cet honneur n'était pas sans danger pour elle. Ceux-là furent frappés tout d'abord, feriunt fulmina montes. Ils étaient devenus des hommes politiques par leurs relations avec l'opposition libérale du jour. Quant au personnel enseignant qui n'avait d'autre ambition que celle de bien enseigner, il n'eut guère à se plaindre du gouvernement. Seulement, il restait toujours suspect à la Congrégation qui voulait des assurances sur des choses qui la touchaient plus que la politique. Les grands postes de l'Université étaient pour les amis du clergé. Plus tard notre gouvernement républicain fera exactement la même chose pour les siens. C'est que, grâce à la Congrégation, la Restauration était devenue, elle aussi, un gouvernement de parti, en dépit des bonnes intentions de l'auteur de la Charte. Sa domination s'étendait sur toutes les administrations de l'État. L'Université en souffrit plus que les autres, en raison des rapports plus fréquents, plus délicats et plus difficiles des deux grandes puissances morales du pays. Plus tard la concurrence créa des difficultés d'un autre genre. Mais à cette époque, l'Église aspirait plutôt à dominer l'Université qu'à la remplacer dans l'œuvre de l'enseignement et de l'éducation. Avoir la main dans le gouvernement de l'Université par des chefs à sa dévotion : voilà tout ce que voulait le clergé d'alors.
Sous l'empire et même sous la Restauration, TUniversité était restée chez elle. Sous la monarchie de 1830, elle entra de plain-pied dans le monde de la politique, comme dans le monde de la littérature. Cette monarchie, que La Fayette proclama la meilleure des Républiques, fut l'âge d'or de l'Université. La révolution de Juillet fit ministres, conseillers , inspecteurs généraux , les universitaires qui avaient défendu la liberté sous la Restauration. Guizot, Villemain, Cousin, Dubois entrèrent au pouvoir par la porte de l'opposition. L'origine du nouveau gouvernement assurait la sécurité, même la faveur aux libéraux. Sa politique ne pouvait inspirer aucune défiance aux conservateurs. Louis-Philippe fit asseoir isur les bancs de nos lycées des enfants qui y trouvèrent des camarades empressés de les recevoir. Libéraux, conservateurs, même républicains, pourvu qu'ils ne fissent point de barricades, pouvaient vivre côte à côte, enseigner en toute sécurité, sous cette monarchie bourgeoise et parlementaire. Ils pouvaient même écrire et parler de tout, de politique, de philosophie, de religion comme de littérature, sans craindre d'être inquiétés, ni même avertis, à moins de scandale. La politique fit invasion dans l'Université, mais non pour la diviser, comme elle avait fait sous la Restauration. On se sentait libre, quelle que opinion qu'on eût et qu'on exprimât. Quel heureux temps, et comme on a plaisir à le rappeler! J'en étais et j'en jouissais pleinement. Il n'y a rien de meilleur pour la grande famille universitaire qu'un régime de
l'université. 261
liberté. On y peut rester bons collègues, bons camarades, et bons amis, dans la diversité et même dans l'antagonisme des opinions. Du moment qu'on se sent opprimé par tel ou tel parti, on se sépare et on s'enferme dans une sourde hostilité, ou tout au moins dans une inquiète défiance.
« La France s'ennuie », a dit Lamartine à propos de ce gouvernement. C'est pour cela qu'elle a fait une révolution. Il est possible que la France n'ait pas senti tout le prix d'un règne qui a affranchi la Belgique, malgré les puissances du Nord, conquis et pacifié l'Algérie sous les regards jaloux de l'Angleterre, resserré les liens d'amitié entre les deux branches de la Maison de Bourbon, en deçà et au delà des Pyrénées, fait partout aimer en Europe la France de la paix et de la liberté, mérité enfin le témoignage d'un homme d'État *, premier ministre de Nicolas, qui a dit que ce roi avait plus fait pour notre force et notre puissance par sa politique de paix que d'autres par leur politique de guerre. Ceux-ci n'ont pas ménagé à la France les distractions et les surprises. Espérons qu'elle s'en souviendra. J'ai vécu sous ce régime, et je puis attester qu'aucun gouvernement n'a été plus fécond en réformes heureuses dans toutes les branches de l'enseignement public. Il a créé l'enseignement primaire par la loi Guizot. Il a comblé les lacunes de l'enseignement secondaire, en fortifiant les études grecques, en développant les études