‹ La démocratie libéraleChapitre 35 sur 39 · De Nesselrode · texte numérisé non relu

De Nesselrode

historiques, en faisant entrer les sciences en plus forte proportion dans Téconomie générale des études classiques, en multipliant les chaires de langues vivantes. Et quel éclat il a donné à renseignement supérieur par les leçons de professeurs tels que Jouffroy, Saint-Marc Girardin, Ozanam, Jules Simon, Pouillet, Dumas, Orfila, et tant d'autres dont notre Université a conservé la mémoire. L'Université eut pour grands maîtres les premiers hommes de ce temps par le talent et l'éloquence . Elle eut un conseil supérieur qui la gouverna avec une autorité et une compétence que nul conseil n'a possédée ni avant ni après lui. Qui a parlé de son autocratie? Les journaux plutôt que les professeurs. On a vu ce que l'Université a gagné au gouvernement des bureaux. Je laisse à juger à nos vieux professeurs qui ont vécu sous ce régime, si cette réforme a été un progrès ou une décadence. L'autocratie de ce grand conseil ne nuisait qu'à l'avancement des médiocres et des intrigants. Il a laissé toutes les études de l'Université en pleine prospérité. On s'est plaint surtout du despotisme de Cousin. Il en avait les allures. Au fond, nul ne fut plus juste pour le mérite et le talent. Il était devenu un spiritualiste ardent, intraitable sur la personnalité divine, qu'il avait quelque peu compromise dans la célèbre phrase qu'on lui jeta si souvent à la tête. A un certain moment de sa carrière philosophique, il n'avait pas pour le panthéisme de ses maîtres allemands cette sainte horreur qu'il a si éloquemment exprimée depuis. Il n'aimait pas qu'on évoquât à tout propos ce spectre

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de sacristie. C'est sans doute pour racheter ce péché de jeunesse qu'il multipliait les anathèmes contre les penseurs plus ou moins hardis qui émettaient des doutes sur le Dieu personnel. Il faisait cela partout, dans les salons, à l'Institut, comme dans l'Université. C'était oublier que la philosophie est une science, qu'elle en a tous les droits et peut en prendre toutes les libertés. Il n'en fut pas moins un admirable directeur de l'enseignement philosophique dans l'Université. Il y créa Tunité de doctrine. Cela peut être un obstacle aux progrès de la science; c'est une condition nécessaire de l'éducation morale de la jeunesse. Cousin était tout le contraire d'un esprit étroit, lui qui professait l'éclectisme. Il n'avait rien d'un chef d'École, ni l'originalité de doctrine, ni la vigueur de pensée, ni même l'autorité du maître qui s'impose par la seule force de la vérité. Son spiritualisme s'en tenait aux grands points de la doctrine, un Dieu personnel, une âme immortelle, une volonté libre, une loi absolue du devoir. Quand il parlait de son régiment, n'entendant pas qu'on sortit des rangs, c'était surtout de la philosophie universitaire qu'il s'agissait. C'était aussi un peu de la philosophie académique; tant il avait l'habitude de les confondre. Il m'honorait d'une amitié toute particulière, dont il m'a donné tant de preuves. Seulement, il me ferma les portes de l'Académie des sciences morales, a Vous êtes injuste envers votre maître, me dit-il, si vous pensez qu'il vous a oublié. Tout ce que je vous reproche, sans amertume, vous le savez bien, c'est de

ne. plus être de notre École. Vous n'écrivez pas trop mal. Faites-nous de bonne littérature, et nous serons heureux, mes amis et moi, de vous recevoir à l'Académie française. » J'eus le chagrin de lui succéder, dans la section même à laquelle il appartenait.

Où en est l'enseignement de l'Université sur toutes les grandes questions morales et sociales dont la solution intéresse si profondément l'éducation de notre jeunesse? Si je gardais rancune à Cousin, c'est que je ne me souviendrais plus des services rendus à l'Université par sa direction. J'insiste moins sur l'Université du second empire, fidèle image du premier, avec la différence des temps et des mœurs. On y fut plus libre, comme on le fut dans toute la France elle-même, malgré la restauration des institutions impériales. Le neveu n'avait rien du tempérament de l'oncle, et puis les générations de notre temps n'eussent pas supporté un despotisme aussi brutal. Quant à l'Université, pourvu que le professeur ne se fît pas agent électoral au service de l'opposition, il pouvait vivre tranquille. Du reste, c'est une justice à rendre au second empire qu'il n'était point un gouvernement de parti. Tous les fonctionnaires, sans distinction d'opinions, étaient traités selon les règles de la justice administrative, chacun arrivant à son tour au poste que lui méritaient ses services et son talent En fait de réformes universitaires, le second empire n'a fait que la bifurcation qui fut abandonnée, après une assez courte expérience. Il supprima l'agrégation de philosophie, comme par un souvenir du premier

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empire. S'il ne supprima point l'enseignement philosophique lui-même, il le réduisit aux proportions d'un traité de logique, toujours sous l'inspiration de la pensée napoléonienne. Il rétablit l'agrégation de philoi^ophie, sur le conseil de son plus libéral ministre. Toujours sur l'initiative de M. Duruy, il créa l'enseignement professionnel, avec l'École normale de Gluny qu'on vient de supprimer. Ce ne serait pas être juste envers le laborieux ministre de l'instruction publique que d'oublier tout ce qu'il a fait pour combler les lacunes de l'enseignement primaire, après l'excellente loi de M. Guizot. Il est une autre loi qui date des premiers jours du gouvernement de Napoléon III, alors qu'il n'avait pas encore les ministres de son goût et de son choix. C'est la Législative de 49 qui a eu l'honneur d'inscrire dans notre législation cette liberté d'enseignement que beaucoup de nos républicains méditent de supprimer.

Voilà l'Université, sous les gouvernements qui se sont succédé depuis le premier empire, sympathique aux uns, suspecte aux autres, mais toujours assez libre, dans ses fortunes diverses, pour poursuivre son œuvre d'instruction et d'éducation nationale. La République de 70, il faut le reconnaître, ne lui a pas rendu la vie dure, tout en la faisant trop douce à ses amis. Peut-être peut-on lui reprocher d'avoir quelque peu énervé la discipline par des règlements de tolérance plus goûtés des élèves que des professeurs, et d'avoir affaibli les études classiques par la multiplication des cours et l'allégement des devoirs. Ce qu'il

y a de certain, c'est qu'elle ne lui a pas rendu service en y mettant l'esprit de parti. Gela fait que notre Université aussi connaît cette race de politiciens qui se glisse partout. Plus qu'aucun autre gouvernement, la République veut faire l'Université à son image. Le premier empire ne demandait que le respect et l'obéissance, comme dans la caserne. Notre gouvernement républicain veut l'amour et le dévouement, comme dans une loge maçonnique. Il exigerait volontiers le culte d'une religion qui n'a rien de commun avec le christianisme. Il entend fonder, dans notre Université, une tradition républicaine, en vertu de laquelle on fasse de tout enseignement, littéraire, historique, philosophique, scientifique même, une glorification de nos institutions.

On ne peut reprocher à ce gouvernement d'avoir ménagé les réformes à notre Université. lia touché à tout, à la discipline, aux études, à l'organisation du travail, au régime hygiénique. Il n'oublie rien de ce qui touche à l'âme et au corps de nos enfants. Mens sana in corpore sano, Y réussit-il de façon à donner toute satisfaction aux familles? Je le crois pour tout ce qui regarde la santé du corps. 11 a partout mis en honneur les exercices gymnastiques, au point de leur distribuer des prix sur le théâtre même où l'on couronne le travail, l'intelligence et le talent. Il a ouvert à l'air et à la lumière ces classes sombres, ces études tristes où notre jeunesse apprenait à détester l'école dont on avait fait une prison. Je suis loin de dire que tout cela n'a été fait que sous la République.

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Mais elle a l'honneur d'avoir beaucoup amélioré, en <îe sens, le régime universitaire. Voilà pour le corps. En peut-on dire autant de l'âme et de l'esprit? C'est Jules Simon qui a commencé la réforme des études classiques par la suppression des discours et des vers latins. Je ne sais si cela était bien du goût de Thiers, qui tenait aux vieilles traditions. Je suis bien sûr que Cousin ne le lui eût jamais pardonné. Jules Simon a fait une autre réforme bien moins contestable : c'est de donner plus de place aux explications et moins aux devoirs écrits. ïl était choquant que des élèves couronnés au concours général ne pussent expliquer tout au moins les auteurs latins à livre ouvert. Mais il avait fait cela avec la judicieuse réserve qui est une des qualités de son esprit. Il n'avait pas entendu réduire, comme on l'a fait, le travail personnel. Surtout, il n'avait pas voulu exercer les facultés passives aux dépens des facultés actives, en multipliant les exercices de mémoire qui ne laissent plus le temps à l'intelligence et à la réflexion de se développer. C'est ce qu'on a fait après lui, sans garder de mesure. Tout apprendre, sans prendre le temps de réfléchir, n'est-ce pas la meilleure méthode pour faire de nos élèves des perroquets savants? Cela se pratique admirablement dans nos écoles primaires, d'où nos enfants sortent, je ne dis pas avec des clartés de tout, comme disait Molière en parlant de l'instruction des femmes, mais avec des mots empruntés à toutes les sciences de notre temps, politique, économie politique, psychologie, physiologie,

histoire générale, qu'ils répètent avec une imperturbable assurance. Ils croient réellement tout savoir.

On a réduit le temps des études grecques et latines dans notre enseignement classique. On ne commence plus le latin qu'en sixième et le grec qu'en cinquième, comme si la mémoire des enfants ne se prêtait pas merveilleusement à l'étude simultanée et comparée des langues. Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est la diversité encombrante d'enseignements où se perdent les études grecques et latines. Il faut entendre nos vieux professeurs se lamenter sur la décadence des études. On se plaint, dans les commissions du concours général, de la faiblesse, de l'incorrection des compositions grecques et latines. Et, bien que la composition française n'ait pas baissé au même niveau, on trouve que l'érudition n'y a pas aidé au développement du talent.

A quoi servent le grec et le latin à la plupart des élèves? Telle est l'objection banale. Nul n'a mieux fait comprendre la supériorité des études classiques que M. Fouillée, un philosophe de grand esprit. <c Si, au sortir du lycée, les bacheliers se baignaient dans un Léthé qui leur fît oublier tout ce qu'ils savent de grec et de latin, en ne leur laissant que le développement cérébral acquis, cet oubli ne prouverait nullement l'inutilité des études anciennes. En fait, le matériel des langues disparaît peu à peu de la mémoire; mais celui qui s'y est exercé l'esprit n'en conserve pas moins un esprit exercé; ce truisme est trop oublié de nos iconoclastes en pédagogie. Nous n'avons

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jamais rencontré ce fruit sec qui, de la culture classique, n'aurait pas conservé la plus petite goutte de sève intellectuelle... N'est-on pas homme et citoyen, avant d'être ingénieur, homme amoureux du bien et du beau, capable d'autre chose que d'une routine de métier. Ce que vous appelez les moments perdus, c'est l'essentiel de la vie humaine ^ » Garder une place dans l'esprit pour les lettres, ce n'est pas seulement, comme le dit un poète de nos jours', « garder le coin vert où poussent les fleurs de l'imagination qui parfument la vie et l'embellissent ». Le coin vert est aussi le champ de culture pour toutes les facultés de l'esprit. C'est là que se fait le mieux leur éducation. Comme l'explique si bien M. Fouillée que j'aime à citer en cette matière, « un professeur d'élite, devant le plus mauvais élève, exerce encore une action dont il n'a pas lui-même conscience. Si ce maître a l'amour du beau, le culte de l'art, s'il a l'enthousiasme des grandes idées, le feu sacré, pour le dire en un mot, il n'est pas possible que ses pires élèves n'en reçoivent pas, à leur insu, une impression salutaire. Une explication d'auteurs grecs et latins faite par un tel maître produit sur leur cœur un tout autre efîfet qu'une froide leçon de morale, parce que c'est de la morale vivante, telle que l'histoire, l'éloquence et la poésie savent l'enseigner ».

Voilà ce qu'on fait de l'esprit de nos enfants. Et que fait-on de leur âme? De tout temps, les hommes

1. Fouillée, L* Enseignement au point de vue national, p. 163.

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