‹ La démocratie libéraleChapitre 36 sur 39 · Goppée · texte numérisé non relu

Goppée

éminents qui ont gouverné l'Université ont compris que l'enseignement de l'enfance et de la jeunesse ne doit pas avoir un caractère purement scientifique. La science se fait par les livres ou les cours libres, dans l'enseignement proprement dit. Instruire l'esprit par l'observation, l'explication, la démonstration de la vérité pure, sans autre arrière-pensée. La science ne serait plus la science, s'il s'y mêlait une préoccupation quelconque, même la plus noble, qui lui fût étrangère. Dans l'enseignement classique, c'est autre chose. L'éducation y est inséparable de l'instruction. Il faut se garder d'y fausser la vérité par une raison quelconque, si respectable qu'elle fût, tirée de l'ordre moral. Mais il n'est pas défendu, en exposant la vérité, de la présenter sous un aspect qui réponde au double but de l'enseignement.

Éclairer l'esprit, former le cœur de l'enfant ou de l'adolescent : voilà la mission du professeur. C'est dans ce sens que les vrais maîtres de l'enseignement universitaire ont toujours dirigé les études classiques. Ils ont voulu que les vérités qui étaient enseignées par les professeurs des diverses spécialités, littérature, histoire, philosophie, pussent ^ aller jusqu'à l'âme, en passant par l'esprit. C'est ainsi que l'hisr toire peut être un enseignement patriotique, que la philosophie et la littérature peuvent être un enseignement moral. Voilà pourquoi l'histoire doit être présentée en tableaux saisissants qui , en frappant l'imagination, parlent au cœur. Voilà pourquoi la philosophie doit être résumée en corps de doctrines

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qui apprennent à nos élèves ce qui fait Thomme, dans le propre sens du mot, la liberté et le devoir.

Quand Victor Cousin envoyait ses professeurs occuper les chaires de l'Université, il ne leur demandait pas de faire de la pure érudition, historique ou critique; il leur imposait la mission d'enseigner une doctrine, j'entends une doctrine qui s'adressât à l'âme autant qu'à l'esprit. Faire des hommes avant de faire des savants , humaniores litterœ. A un de ses professeurs qui lui eût dit : « Je fais de la science et non de la doctrine », il aurait répondu : « Allez à l'Institut ou au Journal des savants ». Aujourd'hui Cousin ne trouverait guère de professeur de cette espèce. Cet enseignement fait par des esprits distingués, curieux, subtils, érudits et critiques de la meilleure école, peut faire des savants. Est-il propre à en faire des hommes? J'entends des caractères soutenus par la foi du devoir. En ce sens, je crains que notre enseignement universitaire ne soit sorti des traditions classiques. Je connais des professeurs qui s'en font gloire. Je préfère les pédants ou pédagogues qui y sont restés fidèles. Ceux-ci n'oublient pas l'âme des élèves qui les écoutent. J'en dirai autant de l'enseignement de l'histoire. S'il ne fait pas des patriotes, avant tout, je crains qu'il ne manque son principal but. Michelet, qui n'était pas un guide sûr, avait l'incomparable talent d'échauifer les âmes par la flamme de ses récits.

Notre gouvernement est bien d'avis de faire de l'enseignement une propagande. Mais c'est une pro-

pagande d'un ordre moins élevé qu'il entend faire. Ce n'est pas la morale qu'il vise; c'est la politique. Gomme il comprend tout dans un mot, République, la patrie, le devoir, la liberté, la science, il croit sans doute remplir une haute mission. Le ministre qui a présidé la distribution des prix du grand concours, l'année scolaire de 1890-91, a expliqué comment il fallait entendre cette mission, en revendiquant pour l'Université de l'État « le droit de former non seulement les esprits, mais les consciences ». Il a montré « combien il lui est nécessaire d'avoir une pensée commune, une unité de doctrine pour la formation de l'intelligence de la jeunesse française ». C'est le langage de la politique, non de cette philosophie qui voit par-dessus les calculs d'un parti l'importance capitale d'une éducation vraiment morale et nationale. Les grands ministres des régimes précédents avaient parlé autrement. On n'a qu'à relire, pour s'en convaincre, les discours des Guizot, des Villemain, des Cousin et des Salvandy, pour ne parler que des morts. Je préfère de beaucoup leur manière d'entendre la mission de notre Université. Le gouvernement actuel entend faire une Université républicaine avant tout, qui assure l'avenir de la République par les générations qu'elle élèvera. Il y a mieux à faire de nos jeunes gens. Créer et conserver à la France des âmes qui se retrouvent, sous tous les gouvernements, avec leurs doctrines et leurs vertus, supérieures à toutes les formes de gouvernement, à toutes les révolutions : n'est-ce pas là une

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mission plus haute et plus digne des instituteurs de la jeunesse française?

Après ce rapide coup d'œil jeté sur Thistoire de l'Université, posons la question de principe. Nous serons peut-être mieux en mesure de la résoudre. L'enseignement est-il un service d'État? Oui et non. Surveiller, inspecter, conférer les grades est un service d'État. Aucune autorité, si considérable qu'elle soit, n'est propre à remplir de telles fonctions. L'État dominant tous les intérêts, tous les droits individuels, a seul l'autorité nécessaire pour accomplir une pareille tâche. Se figure-t-on un inspecteur, un examinateur intéressé, dans l'exercice des fonctions, à favoriser ou à traiter sévèrement tel ou tel établissement d'instruction ou d'éducation privée? Personne n'a jamais nié que l'État fût le seul juge, en pareille matière. Nulle surveillance, nulle inspection, nulle collation des grades confiée à une maison ou à une société d'enseignement privé, ne serait acceptée par l'opinion publique ou par le jugement des intéressés, quelle que fût la réputation de capacité ou d'intégrité des hommes chargés de ces fonctions. On nous dira peut-être que, même pour ces fonctions, l'État perd de son autorité en devenant un parti, ou le serviteur d'un parti. Encore fautil reconnaître que ce malheur est une exception, et que, même en ce cas, l'inconvénient est moins grave, la partialité de l'État n'ayant jamais le caractère personnel de celle de l'intérêt privé. On contestera avec justice le monopole de l'État,

en ce qui concerne la collation des grades, tant que rÉtat enseignant fera concurrence à renseignement privé. C'est pour cela qu'on a imaginé les jurys mixtes empruntés à la Belgique qui a, comme la France, un enseignement d'État. C'était une mauvaise institution, ainsi que l'expérience Ta démontré, parce qu'elle devait avoir pour résultat d'abaisser le niveau des examens par la concurrence de juges complaisants. Les candidats incapables allaient en foule aux jurys mixtes, moins sévères que les jurys de l'État. Il est donc entendu que nul ne pourra enseigner sans diplôme de l'Etat. Le modeste instituteur sera soumis à la règle comme le professeur de faculté. Il n'y aura de différence entre eux que dans la nature des épreuves à subir. La règle doit être la même pour le maître qui soigne la santé de l'âme et de l'esprit que pour le médecin qui soigne la santé du corps. La société n'a pas moins besoin de bons maîtres que de bons médecins. L'État aura donc un corps d'inspecteurs et d'examinateurs qui rempliront leurs fonctions sur toute la surface du territoire, sans craindre d'être suspectés d'impartialité. Il le recrutera comme il l'entendra, un peu partout, mais particulièrement dans l'Université actuelle, qui aura reparu sous la forme d'une Association libre. Ce corps aura donc toutes les garanties nécessaires d'impartialité et de compétence. Quand on a résolu en principe la question de la séparation de l'Université et de l'Etat, tout n'est pas dit. Il reste la question d'opportunité? Est-ce bien à un conservateur qu'il appartient de la proposer?

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L'enseignement de TÉtat a-t-il fait son temps? Je suis de ceux qui le pensent pour deux raisons. La première est que l'Université, par les réformes mal entendues qui ont désorganisé et affaibli son enseignement, est moins en mesure de rendre les grands services qui furent sa raison d'être, avant qu'on eût fait sur cette illustre victime, comme sur une anima viliy les expériences que le besoin de faire du nouveau a inspirées à notre gouvernement républicain. Les familles commencent à éprouver ce sentiment, puisqu'elles détournent de plus en plus leurs regards de l'Université, quand le moment est venu de placer leurs enfants. Tous les rapports de l'inspection officielle s'accordent à signaler la décroissance de la population universitaire et la croissance de la popula-»tion cléricale. Les grands lycées de l'État conservent encore leur clientèle ou trouvent moyen de la renouveler. Les petits lycées se vident peu à peu, sans grand espoir de se remplir, parce que les causes de cette désertion sont profondes. Si ce double mouvement continue dans les mêmes proportions, l'Université n'aura plus d'autre clientèle que celle des fonctionnaires de tout ordre obligés d'envoyer leurs enfants aux écoles de l'État. Encore est-il vrai que les fonctionnaires les moins dépendants de l'État confient déjà leurs enfants aux maisons de leur goût et de leur convenance. L'Université, en devenant de plus en plus républicaine, n'aura plus, avec la clientèle officielle, qu'une clientèle qui ne lui enverra pas des sujets commodes à discipliner. Et encore n'aura-t-elle

pas tous les enfants des familles républicaines. On a beau être jacobin ou radical, il faut compter avec la mère qui veut que ses enfants soient, sinon chrétiennement élevés, du moins habitués à cette discipline qui fait respecter les maîtres et les parents. La politique n'est pas tout pour les familles. La morale aussi est un de leurs soucis. Le moment n'a donc jamais été plus propice pour opérer la grande réforme qu'imposera tôt ou tard la nécessité financière.

La seconde raison, c'est que la société française est plus en mesure maintenant que jamais de se passer de l'enseignement de l'État. J'espère que la séparation de l'Université et de l'État n'entraînera point la disparition du grand corps universitaire, et je dirai plus loin sur quoi se fondent mes espérances. Mais, en supposant cette fatalité, je crois que notre société actuelle aurait moins à en souffrir qu'on ne pense, étant mieux préparée que par le passé à cette séparation. Si l'opinion publique n'est pas encore ralliée à cette thèse libérale, elle y viendra quand elle verra à quel point la liberté est féconde, lorsqu'on lui donne l'essor. Notre société française montrera qu'elle peut se suffire à elle-même, pourvue qu'elle sera de toutes les ressources et de tous les moyens nécessaires.

Pendant de longs siècles, la protection de l'État a été regardée comme indispensable à la prospérité de l'industrie. La corporation des métiers semblait, sous l'ancien régime, une organisation dont elle ne pouvait se passer. On a vu, depuis que la Révolution a

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fait tomber toutes les barrières qui emprisonnaient ^activité individuelle, à quel point la liberté du travail a été féconde. Pourquoi le serait-elle moins pour la première des industries, pour l'art d'instruire et d'élever l'homme. Je reconnais que celle-ci demande des facultés et des aptitudes d'un ordre supérieur. Mais est-ce en France qu'on dira qu'elles font défaut, dans le pays des maîtres qui ont fait le plus d'honneur à l'enseignement du monde entier? L'enseignement libre trouvera tout d'abord à son service une armée de travailleurs, comme l'industrie libre qui s'est mise à l'œuvre, au sortir de la période révolutionnaire. Les soldats de cette armée sont tout prêts à reprendre l'œuvre d'instruction et d'éducation que leur aura léguée l'Université de l'État. Ils viendront de toutes parts, du clergé, des maisons de l'enseignement privé, mais surtout de l'Université actuelle.

Du clergé aussi? dira-t-on. N'est-ce pas le danger de la réforme que l'on propose? Ce ne sont pas les maisons de l'enseignement laïque qui couvriront toute la surface de la France; ce sont les collèges de l'enseignement clérical. Je n'ai pas cette crainte avec notre France nouvelle, telle qu'elle est sortie des entrailles de la Révolution de 89. Elle est restée plus catholique que ne le voudraient les sectaires de la libre pensée; mais elle est devenue foncièrement laïque. Le clergé aura sa part dans l'héritage qu'aura laissé l'État; il n'aura pas la plus forte part. Les maisons libérales d'instruction et d'éducation privée seront encore les plus nombreuses, parce qu'elles

répondront mieux aux besoins des classes qui font la majorité dans la nation. Non, le clergé n'arrivera point au monopole de l'enseignement, dans le nouvel état choses. Il y gagnera certainement, il ajoutera de nouvelles conquêtes à celles qu'il a faites, depuis la loi de 49 sur la liberté de l'enseignement. Mais j'ai la confiance que les écoles laïques auront toujours les gros bataillons, pourvu qu'elles donnent satisfaction aux familles, qui n'entendent pas qu'on exclue systématiquement l'enseignement religieux de l'école.

Ce n'est pas seulement l'initiative individuelle qui sera féconde par la liberté. L'initiative sociale le sera bien autrement. Aujourd'hui l'industrie et le commerce tendent de plus en plus à se développer par des associations. Pourquoi l'enseignement national n'aurait-il pas aussi les siennes? Le clergé a déjà donné l'exemple. J'entends bien qu'il a pu le faire d'autant plus facilement et d'autant mieux que c'est le corps où il y a le plus de discipline et de dévouement. Sous le régime de l'enseignement de l'État, n'a-t-on pas vu fleurir de grandes institutions, telles que Massin, Favart, Hallay-Dabot, Jauff'ret, Sainte- Barbe surtout qui a compté jusqu'à douze cents élèves? Je sais bien qu'elles profitaient de l'enseignement de l'État. Mais elles avaient toutes un enseignement intérieur qui suffisait aux examens du baccalauréat. L'enseignement de l'État était de luxe en quelque sorte, et seulement pour l'élite des élèves qu'on pouvait envoyer au grand concours, pour don-

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ner du lustre à la maison. Si TUniversité de l'État leur avait manqué, elles auraient suffi par ellesmêmes à tous les besoins de l'enseignement classique. Je sais qu'en fait d'associations, il faut surtout compter sur les calculs de l'intérêt privé. Les grandes associations du commerce et de l'industrie se sont fondées et se fondent tous les jours sur l'espérance de grands bénéfices. Le haut intérêt de l'instruction et de l'éducation à donner à notre jeunesse suffira-t-il à fonder des associations pareilles? D'abord je crois qu'il y aura toujours, en dehors même du clergé, de nombreuses vocations pour cette noble carrière. Mais les grandes maisons dont j'ai parlé ne travaillaient pas uniquement pour la gloire. Quelques-unes ont fait des fortunes qui auraient pu tenter même les actionnaires des sociétés de commerce et d'industrie. Dans les premiers temps du nouveau régime, il pourra y avoir des vides dans la milice enseignante. Mais ces vides se combleront à mesure que l'esprit d'association pédagogique se développera.

Toutes les grandes institutions d'enseignement libre sont tombées ou tombent chaque jour sous la concurrence écrasante de l'enseignement de l'État. Cet enseignement comptait encore quarante mille élèves. Il est descendu à moins de vingt mille, et deviendra avant peu une quantité négligeable, dans la statistique des établissements classiques libres. Il n'y a plus que l'enseignement des maisons religieuses qui prospère, et dont les progrès, de plus en plus

sensibles, commencent à inquiéter notre Université d*État. On en a tiré un argument contre la séparation de l'Université et de l'État. « Voyez, nous dit-on, ce que deviendrait l'enseignement laïque, s'il n'était une institution publique. On pourrait répliquer que ce serait encore la liberté qui en profiterait. Mais j'ai une meilleure réponse à faire à cette objection. Non, le clergé ne sera pas le seul à en bénéficier. On oublie que, si l'initiative privée, individuelle ou sociale, devient de plus en plus impuissante à créer des œuvres de ce genre dans notre pays, c'est que la concurrence de l'État est devenue de plus en plus écrasante. Notre gouvernement républicain a tellement grossi le budget de l'instruction publique à tous ses degrés qu'il a rendu toute concurrence impossible. Gomment veut-on que les écoles primaires libres luttent contre la gratuité? Gomment veut-on que les écoles secondaires fassent leurs frais, quand les lycées de l'Université ont peine à vivre avec les larges dotations de l'État? Rendez l'enseignement tout entier à la liberté, et vous verrez bien vite se relever ces grandes maisons dont je parlais tout à l'heure. Et vous en verrez bien d'autres s'élever, grâce à l'initiative des associations.

Petites et grandes maisons, tout cela ne sera que l'enseignement privé. Mais que deviendra ce grand corps enseignant, si respectable, si riche en traditions, si fier des hommes illustres qui ont fait sa gloire? Vat-il se dissoudre et se perdre dans les infiniment petits de cet enseignement privé ? En sera-ce fait pour

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toujours de notre chère Université? J'en aurais un profond regret, mais j'ai le ferme espoir que VAlma mater n'aura point ce triste destin. C'est encore l'association qui résoudra le problème de son avenir. Grâce à elle, pourquoi l'enseignement, émancipé delà tutelle de l'État, n'aurait-il pas ses Universités, comme le réclament en ce moment les partisans de la décentralisation universitaire, au sein même des commissions de l'État? Pourquoi même, grâce à l'association universelle, n'aurait-il pas sa grande Université, avec ses inspecteurs et ses recteurs, avec son conseil supérieur, même avec son grand maître, avec sa caisse centrale aussi? Car la question d'argent n'est pas indifférente en pareille affaire. La caisse n'est pas l'âme d'un pareil corps. Mais il ne peut vivre seulement d'idées généreuses et de nobles sacrifices. Quand le grand magicien qui se nomme le crédit, et qui a fait tant de merveilles dans l'industrie et le commerce, frappera tout à coup de sa baguette les éléments dispersés qui se trouveront à sa disposition au lendemain de la séparation de l'État et de l'Université, il en fera sortir presque subitement cette grande Université libre qui aura l'honneur de se gouverner elle-même.

Comment se gouvernera-t-elle ? par des conseils partout élus dans son sein. Si la République a peine à trouver un gouvernement dans le cahos du suffrage universel, il est à espérer que l'Université nouvelle le trouvera dans le suffrage éclairé de ses professeurs. Ainsi notre Université vivra toujours, pour nourrir

de son lait les enfants de notre France. Je ne me consolerais pas de sa disparition. J'ai, en tout, le goût, je dirais volontiers la passion de TUnité. Seulement, je ne la veux pas, comme Tentendent nos républicains, par la suppression de la liberté. Les maisons d'instruction et d'éducation privée ne me suffiraient pas, alors même qu'elles couvriraient le territoire pour répondre à tous les besoins de l'enseignement. Je préférerais de grands centres d'enseignement, comme les Universités de province, qui auraient leurs écoles supérieures, leurs écoles secondaires, leurs écoles primaires. Mais je voudrais surtout garder VAlma mater, qui a élevé tant de fortes générations. Rêve que tout cela, diront nos vieux universitaires, nés serviteurs de l'État, et qui veulent mourir à son service. Pourquoi donc un rêve? Si le régime de l'association, que nos Écoles démocratiques regardent comme la vraie solution du problème social , est possible, c'est surtout avec ces admirables ouvriers de la pensée et de la science qui mettent tant de dévouement au service de l'État. Que les ouvriers du travail manuel, avec leur ignorance, leurs préjugés, leurs instincts, parviennent difficilement à s'entendre pour l'organisation et la direction du travail, je le comprends, sans désespérer qu'ils y réussissent. Mais où est la difficulté avec nos professeurs et nos instituteurs dont le métier est d'enseigner la discipline, l'abnégation et le sacrifice? Faut-il se défier à ce point de la liberté, quand on en voit les merveilles dans les entreprises qui n'ont que l'intérêt matériel pour.

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mobile? Vraiment, il y aurait de quoi désespérer de l'avenir de notre race, si elle devait montrer si peu de virilité. Qu'en a donc fait cette centralisation, dont elle semble avoir pris tellement l'habitude qu'elle ne songe point à remuer bras et jambes sans la permission de l'État?

La nouvelle Université ne sortira point comme par enchantement du chaos. Elle trouvera tout préparé pour la transformation qui la mettra au monde : le crédit, le personnel, le gouvernement. Je viens de parler du crédit qui ne lui manquera pas. S'il est une entreprise d'association qui lui offre des garanties, c'est la grande œuvre d'instruction et d'éducation que l'Université libre aura à faire, avec les éléments de succès que lui léguera l'ancienne. Les cadres seront tout prêts. Un personnel de professeurs et d'administrateurs d'élite n'attendra que le moment de remplacer l'ancien. Comment un tel personnel ne serait-il point à la hauteur de sa tâche. Les sociétés ouvrières auront de bien autres difficultés à vaincre. La discipline, le travail, le dévouement a toujours été de règle dans tout corps enseignant. Dans les sociétés d'ouvriers, ce sera une difficile expérience à faire. Les organes du grand corps universitaire seront tout formés. Ils n'auront qu'à se réunir pour lui donner la vie et l'action. Professeurs et inspecteurs de tout ordre, recteurs, proviseurs, seront sous la main du conseil supérieur que l'élection aura nommés tout d'abord. M. Gréard retrouvera avec bonheur l'administration de sa belle Aca-

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demie de Paris. M. Jules Simon ne refusera pas rhonneur de présider ce conseil en la qualité de grand maître de l'Université nouvelle. D'autres vieux serviteurs de l'ancienne, beaucoup moins illustres, entreront volontiers dans ce conseil supérieur qui devra diriger le corps enseignant, pour l'aider à mener à bien cette grande expérience de la liberté. Cette Université sera une vraie République, dans le bon sens du mot. Elle pourra se gouverner ellemême, parce qu'elle trouvera dans son sein tous les éléments de gouvernement. Voilà l'avenir que je rêve pour elle. Ainsi délivrée de la tutelle des partis, mais toujours sous l'œil de l'État, elle n'en remplira que mieux sa grande mission.

J'ai parlé de crédit pour les grandes associations d'enseignement. Je n'ignore point qu'il ne s'accorde que sur garanties. Gomment s'alimenteront les caisses des Universités de province, et particulièrement de l'Université centrale, qui survivra à sa transformation? Quelle garantie pourront-elles offrir au crédit? A part les dons volontaires qui ne manqueront pas, je n'en vois pas d'autre que la rétribution scolaire pour tous les ordres de l'enseignement, facultés, lycées, collèges, écoles primaires. C'est dire que l'instruction gratuite aura fait son temps. Si l'obligation est un principe juste, la gratuité n'en est qu'une fausse et dangereuse application. J'entends bien que le pain quotidien de l'esprit ne doit point être refusé aux fils des pauvres. Mais ne leur était-il pas donné, avant la belle loi républicaine sur l'ensei-

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gnement laïque, obligatoire et gratuit? Il eût suffi, comme on l'avait déjà fait, d'imposer quelques centimes additionnels aux communes, en faisant peser cette petite charge sur ceux qui pouvaient la porter. Donc, toute instruction se payera, à tous les degrés de l'enseignement. On répondra, peut-être, qu'avec cette règle, si les élèves ne manquent point aux écoles secondaires et primaires, les auditeurs deviendront plus rares dans les Facultés. Tant mieux. Il y a beau temps que les Facultés sont accusées de ne répondre à aucun besoin sérieux de l'instruction publique. C'est injuste, aujourd'hui surtout que notre conseil supérieur a institué des bourses pour les candidats à la licence et à l'agrégation qui n'ont pas l'heureuse chance d'entrer à l'École normale supérieure. Nos Facultés ont maintenant un petit groupe d'auditeurs sérieux. Avec l'enseignement payé, nos Facultés verront déserter les bancs de nos amphithéâtres par les oisifs qui venaient s'y chauffer l'hiver, et par les amateurs d'éloquence qui venaient y entendre la belle voix de certains professeurs. C'est tout profit pour les auditeurs sérieux qui iront y chercher autre chose que de jolies phrases d'athénée. Les caisses universitaires s'en trouveront mieux aussi. Nous conserverons ainsi notre grande famille. Ce ne sera plus l'Université tour à tour impériale, royale, républicaine. Ce sera l'Université nationale , plus digne , que jamais de ce nom , parce qu'elle ne sera la servante d'aucun gouvernement. Une dernière question. La règle ici ne souffre-

t-elle pas des exceptions? N'y a-t-il pas des Écoles dont renseignement est reconnu fonction de l'État? J'en connais cinq, l'École des Chartes, l'École polytechnique, rÉcole Saint-Cyr, l'École navale et l'École forestière, véritables Écoles d'État préparant spécialement à des services publics. La première fait des bibliothécaires, la seconde, des ingénieurs, la troisième, des officiers de terre, la quatriènie, des officiers de mer; la cinquième, des fonctionnaires appliqués à un service d'État. J'ai beau chercher, en dehors de ces Écoles, celles qui en auraient le caractère. Je ne les trouve point. Ce n'est pas le Collège de France, ce grand laboratoire de la science libre, qui n'a jamais fait partie de l'Université, cet asile de la science pure, sans préoccupation aucune des intérêts moraux dont l'Université a toujours conservé le souci, parce que son œuvre est double, l'instruction et l'éducation. Ce n'est pas la Faculté de droit, puisque le droit s'enseigne fort bien dans les Universités libres. Ce n'est pas la Faculté de médecine, qui, rentrera aussi dans l'enseignement libre. Seulement, il ne faut pas oublier que, si l'enseignement du droit et de la médecine appartient aux Écoles libres, la collation des grades, là comme ailleurs, doit être réservée à l'État. Tout le monde peut enseigner ou pratiquer le droit, enseigner ou pratiquer la médecine, à la condition d'être licencié ou docteur, à la suite d'examens passés devant un jury d'État ^

1. Dans un beau zèle pour la chose publique, la République de 48 n'eut rien de plus pressé que de créer cette École d*ad-

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Que nos ministres des beaux-arts veuillent me pardonner, si je fais encore moins des beaux-arts que de l'instruction publique un service d'État. Ce sont assurément de nobles fonctions, dans la vie sociale, que ces arts de l'esprit et du goût qui honorent les loisirs d'une société d'élite, en élevant l'âme des classes populaires. Mais il y a longtemps qu'ils ont reçu le nom d'arts libéraux, comme les sciences et les lettres. C'est dire qu'ils appartiennent essentiellement au régime de la liberté. Quand ils restent fidèles à leur haute mission, on est moins choqué de les voir réclamer la tutelle de l'État. Mais rien n'est plus révoltant que de voir des jeux d'esprit, où s'oublient toute dignité et toute^moralité, se couvrir de ce nom imposant. Les beaux-arts sont un luxe magnifique dont une société peut être fière, mais auquel l'État n'a rien à voir. Il est de grandes nations qui s'en privent. Si les beaux-arts n'y fleurissent pas, comme chez nous, cela ne tient pas à ce que la tutelle de l'État leur manque, mais uniquement à ce qu'elles sont moins bien douées que nous sous ce rapport. L'art libre, d'ailleurs, comme l'enseignement libre, pourrait avoir son Conservatoire de musique et son Conservatoire des arts et métiers, par l'initiative des grandes associations.

ministration qui fui si heureusement remplacée, sous le second empire par TÉcole libre des sciences politiques. On voulait par là réduire autant que possible par le concours la part de la faveur dans la composition du personnel administratif. La République de 70 n'a pas pensé à la rétablir et pour cause. En tout cas le succès de l'École des sciences libres est un encouragement pour la création d'œuvres pareilles.

Reste rinstitut, qui me paraît beaucoup moins tenir à la tutelle de l'État que TUniversité, l'Institut, société libre, s'il en fût, choisissant lui-même ses membres, qui n'ont avec l'État aucune des attaches du fonctionnaire, l'indemnité annuelle n'ayant jamais été considérée comme un traitement. Créée institution de l'État par Richelieu, l'illustre compagnie sera toujours fière de son origine. Mais est-ce l'État qui fait honneur à l'Institut, ou l'Institut qui fait honneur à l'État? Je laisse à l'opinion publique à décider la question. En changeant sa modeste indemnité en un traitement qui eût égalé la large indemnité de nos conseils municipaux. Napoléon III eût mis la main sur l'Institut. La noble compagnie refusa le présent, au nom de sa dignité. Le conseil municipal n'eut pas la même raison de refuser le cadeau de l'État, entendant garder son indépendance toujours menaçante pour le gouvernement. Un prince dont nous avons l'honneur d'être les confrères, a fait à l'Institut le magnifique présent de Chantilly. Avonsnous réfléchi que la tutelle de l'État, s'il tombait en de pires mains, pourrait devenir dangereuse, malgré les précautions prises par les légistes, conseillers du prince? Je ne suis pas sans quelque inquiétude-à ce sujet, et j'aimerais mieux que la tutelle de l'État ne^ pût fournir un prétexte à un acte de spoliation, en une de ces crises révolutionnaires où un gouvernement cherche à se procurer des ressources à tout prix.

Ce n'est pas le gouvernement actuel qui fera la

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grande réforme de TÉtat et de l'Université juste en principe, devenue nécessaire en fait, sinon urgente, par rétat de nos finances. Notre République pourra supprimer un jour le budget des cultes sans indemnité, alors que Theure des larges économies aura sonné. Elle ne supprimera pas le budget de TUniversité, dont elle travaille à faire plus que jamais une administration politique à son service. Pourtant, si nos radicaux, M. Clemenceau en tête, arrivent au pouvoir, il ne faudrait pas répondre qu'ils ne rendissent à la liberté, sous la plus sévère surveillance, l'enseignement supérieur, peut-être même l'enseignement secondaire. L'enseignement des Facultés ne les intéresse pas du tout, ne pouvant que créer, dans la société française, une sorte d'aristocratie dont le nom seul excite leurs ombrages. Ils se soucient médiocrement de l'enseignement des lycées, parce qu'il est donné aux fils d'une bourgeoisie où ils ne comptent qu^un nombre restreint d'adhérents. C'est à l'enseignement populaire qu'ils tiennent par-dessus tout. Ils y trouvent des agents électoraux dans les instituteurs, et aussi de futurs amis dans les élèves qui reçoivent une éducation républicaine aux écoles de l'État. Le tribun qui mène nos nouveaux montagnards à l'assaut du pouvoir, et fait trembler la plaine des Parlements actuels, a déjà annoncé son plan de réforme scolaire: l'instruction intégrale, c'est-à-dire un enseignement unique où tout sera enseigné à tous, de manière à faire passer toute notre société sous le niveau si cher à notre

démocratie. Nos opportunistes n'en sont pas là. Ils entendent conserver l'Université tout entière sous la tutelle, et au besoin sous le joug de l'État, pour y servir surtout leur gouvernement.

La politique conservatrice ne consiste point à tout conserver. Elle conserve en prévenant les révolutions par les réformes. Sans parler d'autres causes graves de perturbation sociale, il saute aux yeux que la question financière prend chez nous des proportions de plus en plus menaçantes, et que si l'on n'avise, le déficit actuel aboutira tôt ou tard à une faillite de l'État. Si cela devait arriver, ce ne serait pas seulement la liquidation financière; ce serait la liquidation sociale, la révolution, dans le sens le plus complet, et peut-être le plus terrible du mot. Alors, après la période révolutionnaire, toutes les réformes se feraient brusquement, sans les transitions et les transactions qui ménagent les intérêts et adoucissent les souffrances. La Révolution de 89 en est un exemple. Si elle n'eût été qu'une grande réforme, que de maux elle eût épargné à notre France ! Cela veut dire que la réforme dont je viens de parler, quel que soit le gouvernement qui la fasse, doit être faite avec prudence, et ne pas y épargner le temps.

Quand donc cette grande question de la séparation de l'État et de l'Université sera mûre pour une solution, ne serait-il pas possible de préparer la transformation de l'Université actuelle en une grande institution libre, de façon à ce que tout fût prêt à l'avance, et qu'il n'y eût rien de changé dans notre grande

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Maison, pas même le nom? Nos professeurs toucheraient leur traitement à la caisse de l'association universelle : voilà tout. Les grandes réformes ne s'improvisent pas. Le nombreux personnel de notre Université ne peut passer d'un jour à l'autre du régime de la tutelle au régime de l'entière liberté. Il ne faut pas qu'il se réveille un matin, avec l'inquiétude de savoir où il pourra coucher le soir. Il faut que les choses soient arrangées de façon qu'il n'ait qu'à passer d'un lit à l'autre; autrement, on ferait de cette réforme une œuvre de révolution. Mais, si elle doit se faire avec tous les ménagements et toutes les précautions nécessaires pour opérer la transition, si nos professeurs n'ont qu'à passer d'un lit défait à un lit tout fait, où sont les fonctionnaires qui tiendront à l'étiquette de l'État au point de lui sacrifier leur liberté? Ne plus se sentir sous la tutelle d'un gouvernement tour à tour clérical, despotique, jacobin, révolutionnaire, toujours tenu de se conformera ses allures, de se plier à ses exigences, qui ne se réjouirait d'une telle indépendance !

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