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CHAPITRE III

A ses jours de domination, l'Église catholique lut une mère qui n'eut pas toujours la main douce pour ses enfants rebelles. Elle se croyait le devoir de les livrer, au besoin, au bras séculier qui, torturait et brûlait les corps pour sauver les âmes. Même dans les temps moins durs pour la libre pensée, la philosophie n'a pas toujours eu à se louer de la tolérance du clergé. Nous en savons quelque chose, nous autres qui avons pris la liberté de traiter à notre façon certaines questions qui touchent à l'orthodoxie religieuse.

Quant à moi, on voudra bien me rendre cette justice que je n'ai jamais eu, dans tous mes livres, que des paroles de respect et d'amour pour le christianisme. Enfant du peuple, du grand peuple des paysans, si je ne suis point un fils des Croisés, je suis encore bien moins un fils de Voltaire. Je n'ai jamais eu la

dévotion bourgeoise qui a fait de cet homme Tidole de nos lettrés. Si charmant qu'il fût, son esprit n'a jamais fait mes délices. Quand on répète que c'est l'esprit français par excellence, on fait tort à l'esprit français. On oublie Pascal, Montesquieu et bien d'autres. Si français, d'ailleurs, qu'il fût par l'esprit, l'auteur de la Pucelle, le courtisan de Frédéric l'était beaucoup moins par le cœur. Voilà pourquoi les prêtres qui m'ont bien connu ne m'ont jamais confondu avec les ennemis du christianisme, malgré toutes mes hardiesses philosophiques. Aujourd'hui c'est encore un libre penseur qui vient revendiquer le droit commun, pour le prêtre comme pour le philosophe, et soutenir la thèse de la séparation de l'Église et de l'État. Les raisons politiques qui militent en faveur de l'union m'ont toujours paru d'un ordre inférieur, que priment les plus hautes considérations philosophiques et religieuses. Que peuvent avoir de commun l'Église et l'État, dans la société que nous a faite la Révolution de 89? J'entends bien que les deux puissances n'ont qu'à gagner à vivre en paix, et en bonne amitié, s'il est possible, comme les deux sœurs immortelles dont aimait à parler Victor Cousin. Mais la religion et la philosophie vivent, à l'état de puissances spirituelles, dans les pures régions de la pensée, tandis que l'Église et l'État sont deux personnes en chair et en os qui ont leurs intérêts à part. Elles ne peuvent vivre bien ensemble qu'à la condition que chacune reste chez soi. La formule de l'illustre homme d'État qui se nommait Cavour n'est pas encore assez

libérale pour moi : l'Église libre dans l'État libre. Je veux l'Église libre à côté de l'État libre.

Quand Napoléon, je l'ai dit à propos de l'Université, refit notre société française, il mit la main sur tout pour faire de tout un instrument de règne. En signant le concordat de 4801 avec Pie VII, il ne faisait que suivre la tradition monarchique de François P% qui conclut avec Léon X le concordat de 1516. En cela, comme en tout le reste, il voulait remettre l'ordre dans cette société, en en tirant profit pour son gouvernement tout personnel. Les deux puissances se mirent assez facilement d'accord, malgré les exigences impérieuses du premier Consul. Ni le souverain pontife, ni le grand empereur n'aimait cette Révolution avec laquelle le chef de l'État voulait en finir, et dont le chef de l'Église avait tant à se plaindre. Pie VII avait la constitution civile du clergé en horreur, et Bonaparte n'en voulait pas plus que lui. Seulement, il tenait beaucoup à ce que les prêtres assermentés rentrassent dans le nouveau clergé avec les prêtres insermentés. Pie VII s'y résigna avec peine. Les premières années du concordat furent véritablement la lune de miel des contractants. Malheureusement, avec le tempérament de Napoléon, le divorce était inévitable. Le maître de la France et de l'Europe parlait toujours de son clergé, comme de son Université. Louis XIV disait : l'État c'est moi ». Napoléon pouvait ajouter : « l'Église c'est moi ». Il entendait que tout marchât partout à l'ordre. Il ne voyait dans le clergé qu'une sorte de gendarmerie

sacrée, et ne se gênait guère pour le dire *. Ce n'est ni de la papauté, ni du clergé que vinrent les difficultés. Le prêtre n'était pas moins soumis que le professeur. C'est la politique extérieure qui brouilla les deux puissances. Le doux pontife et le violent empereur finirent par ne plus s'entendre sur la question des États du Saint-Père. Napoléon voulait être empereur des Français et roi d'Italie. Son rêve était d'attirer le pape à Paris, en le comblant d'honneurs, et de faire de Paris la Rome du monde catholique. Le Saint-Père ne pouvait y consentir. C'est alors que Napoléon, perdant toute mesure, traita Pie VII à peu près comme Philippe le Bel avait traité Boniface VIII. Si un de ses lieutenants ne porta pas la main sur le pape, comme autrefois Guillaume de Nogaret, le pontife n'en fut pas moins emprisonné à Saverne d'abord, puis à Fontainebleau où Napoléon fit tout pour le réduire à merci. Comediante, iragediante : soupirait Pie VII. Voilà un homme qui a réussi dans tous ses projets d'ambition, au delà de ses espérances, et qui détruit, dans un mouvement d'humeur, tout l'échafaudage de ce concordat qui lui avait conquis la France religieuse. N'est-ce pas l'histoire du grand Nabuchodnosor, changé en bête par l'orgueil?

Le premier essai de la vie commune n'était pas encourageant pour le gouvernement qui succéda à l'empire. Mais ici les conditions d'alliance du trône et de l'autel n'étaient plus les mêmes. L'empire était

\. Bignon, baron de l'Empire.

un fils de cette Révolution qu'il devait combattre. L'empereur s'en vantait au besoin, et le faisait sentir au Saint-Père. Les Bourbons et le pape se revoyaient en vieux amis. Et pourtant l'épreuve ne fut guère plus heureuse. Le clergé trouva dans la Restauration un gouvernement trop complaisant pour la popularité des deux puissances. Circonvenu par les dévots, comme il fut assailli par les ultras, ce gouvernement ne sut résister ni aux menaces des uns, ni aux caresses des autres. Il n'avait pas une origine populaire. Il devint bien vite suspect à cette France nouvelle, lasse de l'empire, mais qui ne s'était pas jetée dans les bras de la Restauration. En France, pour qu'on prenne en défiance le gouvernement des Bourbons, il n'est pas nécessaire qu'il soit clérical ; il suffit qu'il en ait l'air. La Révolution de 1830 se fit au double cri de : vive la Charte! à bas les calotins! Voilà un gouvernement auquel l'alliance de l'Église et de l'État n'a point porté bonheur, pas plus qu'elle ne fut heureuse pour le clergé qui n'y gagna qu'une désastreuse impopularité.

Pourquoi le clergé retrouva-t-il, sinon la faveur, du moins la bienveillante estime de l'opinion publique, sous la monarchie de Juillet? C'est qu'il fut visible qu'il n'avait à en attendre que justice et respect. Le sac de l'Archevêché montra à quel point le peuple de Paris lui gardait rancune. Ce fut une bande de sacripants qui pilla la demeure de monseigneur de Quélen. Mais le peuple laissa faire, non sans quelque satisfaction. La bourgeoisie elle-même n'éleva pas la

voix. S'il- y eut réclamation au Parlement, ce ne fut pas pour le clergé, mais contre un ministère qui manquait au premier de ses devoirs, qui est de maintenir Tordre dans la rue. On savait, d^ailleurs, que le clergé restait boudeur, sinon opposant. En remplissant tous ses devoirs, et en ne faisant plus parler de lui, il rentra peu à peu dans la confiance du pays. Le gouvernement nouveau le protégea plus qu'il ne le surveilla, comptant sur sa sagesse, après la leçon que lui avaient donnée les événements. S'il n'y eut pas une tendre amitié entre les deux puissances, il y eut accord : ce fut un mariage de raison : protection de l'État; bonne volonté de l'Église. La nouvelle monarchie n'eût pas souffert un autre sac de l'Archevêché, avec des ministres comme Casimir Périer Guizot et Thiers. Et, comme le conniibium avait assez bien réussi, ni l'un ni l'autre des conjoints ne songea à reprendre sa liberté. Sous ce régime, quelques voix éloquentes réclamèrent la liberté d'enseignement. Personne ne demanda la séparation de l'Église et de l'État. La révolution de Février montra à quel point le clergé était rentré en grâce avec l'opinion publique. On l'appela partout à bénir les arbres de liberté. Ce qu'il fit sans se faire prier, il faut le reconnaître. Ne s'est-il pas rallié un peu vite au gouvernement du 2 Décembre? C'est ce qu'ont trouvé ses plus illustres chefs. Sur le cadavre de la République qu'il avait acclamée, il entonna, monseigneur Sibour en tête, le Domine^ salvum fac imper atorem avec un entrain qui choqua ses meilleurs amis. Cela valut, par paren-

thèse, au malheureux archevêque de Paris les grosses injures des Châtiments. Il semblait que le clergé eut hâte de profiter de la popularité du nouvel empire. Aujourd'hui que Talliance de TÉglise et de TÉtat, sous la République opportuniste et quelque peu radicale, est devenue un mariage forcé, de généreux prélats soupirent après le divorce. Mais l'État n'entend point de cette oreille. De même que, sous l'empire, il veut avoir la main sur le prêtre, comme sur le professeur et l'instituteur. D'autre part, comment vivra le prêtre, s'il n'y a plus de budget des cultes? Notre bon peuple de clercs recule devant cette perspective. Si l'État lui assurait une rente suffisante pour l'entretien du culte, ce ne serait que justice, puisque le clergé a été dépouillé par la Révolution de ses biens, qui étaient aussi les biens des pauvres. Ce serait d'autant plus justice que ce n'est pas de l'État que le clergé tenait ces biens. Ils lui étaient presque tous venus en don des familles pieuses qui l'avaient enrichi pendant de longs siècles, comme dispensateur des charités publiques et privées. Pourquoi y avait-il, sans compter les écoles et les hospices de l'État, des écoles et des hospices cléricaux en très grand nombre sur tout le territoire de la France? Parce que le clergé était riche de donations faites pour élever les enfants, soigner les malades, secourir les pauvres. Une rente faite au clergé pour l'entretien du culte, au lieu d'un traitement qui fait du prêtre une espèce de fonctionnaire de l'État : voilà ce qui assurerait son indépendance et sa dignité. Une

République vraiment libérale, ferait cette réforme dans l'intérêt du clergé et de l'État, devenus libres l'un vis-à-vis de l'autre. Mais le gouvernement républicain n'entend pas raison chaque fois qu'on lui parle de tout ce qui tend à supprimer la tutelle de l'État. Et pourtant quelle est la raison d'être de cette tutelle, en ce qui concerne le clergé? Quand il s'agit de l'enseignement, on comprend que le gouvernement hésite à l'émanciper, parce qu'il y a une apparence de service officiel. Si ce n'est pas vraiment une fonction d'État, on conçoit que l'État Tait réclamée jusqu'ici, dans un grand intérêt social. L'enseignement est une œuvre d'un tout autre ordre que l'industrie. Mais le culte? En quoi ressemble-t-il à un service d'État? N'est-ce pas le Christ qui a dit : c< Mon royaume n'est pas de ce monde ». L'État, c'est la force au service du droit, quand ce n'est pas le droit à la merci de la force. L'Église, c'est l'esprit, c'est la grâce, c'est l'amour, c'est Dieu. Qu'est-ce que le service de l'État a de commun avec ces saintes choses? Où les deux puissances peuvent-elles se toucher? J'admets parfaitement que la police des églises regarde l'État, comme la police des écoles, comme la police des théâtres, comme la police de toutes les maisons où l'on peut se réunir en grand nombre et où l'ordre peut être troublé. Mais au delà rien n'est affaire d'État. Je ne vois qu'une œuvre religieuse qui puisse être considérée comme un service d'État : ce sont les missions étrangères. Il y a là, en effet, un intérêt national de premier ordre. Quelle figure ferait

la France dans le monde, auprès de l'Angleterre, si nous n'avions partout, à côté de ses comptoirs, des maisons d'instruction et d'éducation qui répandent, avec le nom de la France, sa langue, sa religion et les meilleurs fruits de sa civilisation? C'est l'unique point de rapprochement entre l'Église et l'État. Je ne vois, pour les deux puissances de questions communes à régler qu'au ministère des relations extérieures.

Si c'est pour intéresser notre gouvernement à son œuvre de civilisation africaine que le cardinal Lavigerie exhorte tous les catholiques à se rallier à la République, il prend une peine inutile. Il peut être sûr que tout ministre des affaires étrangères d'un gouvernement quelconque lui ouvrira, sans compter, la bourse de l'État, du moment qu'il s'agira d'une œuvre aussi nationale que religieuse. Déjà Gambetta n'avait-il pas dit que la politique de guerre au cléricalisme n'est point un article d'exportation? Pourquoi mêler la politique à la grande œuvre à laquelle le cardinal se dévoue? ce Monseigneur, vous êtes un grand apôtre. Vous en avez toutes les vertus, la foi qui remue les montagnes, la prudence qui écarte les difficultés, le courage qui surmonte les obstacles, la parole qui entraine les foules. Vous êtes le saint Bernard de la plus généreuse des croisades. Mais avant de prononcer ce grand discours sur la nécessité pour tous les catholiques de crier vive la République, avec accompagnement de la Marseillaise y n'eussiez-vous pas bien fait de consulter le Saint-Père? Êtes- vous sûr d'avoir compris toute sa pensée? Peut-être sa

haute sagesse vous eût-elle fait réfléchir sur toutes les conséquences de l'initiative que vous avez prise. Il eût pu vous dire que, parmi les catholiques qui vous écoutaient, il y avait des citoyens qui ont conservé le culte de la liberté, de la justice, de l'honneur, et l'espérance que cette tradition revivrait un jour. »

Je comprends le langage d'une droite constitutionnelle se ralliant à la République, bien que je n'en voie pas la nécessité. Les conservateurs royalistes, comme les autres, n'ont jamais fait de la forme de gouvernement une question électorale. Seulement, quand on les a interpellés sur leurs sentiments, ils ont franchement avoué leur foi monarchique. Pouvaientils faire autrement? Mais pourquoi mêler la religion à la politique? Pourquoi faire intervenir l'Église dans la lutte des partis? Pourquoi prêcher l'union catholique sous le drapeau de la République? L'Église n'est pas indifférente sans doute aux questions politiques et sociales qui passionnent les partis, puisqu'elle vit dans la société. Mais est-ce à elle à donner le mot d'ordre à ses fidèles pour les luttes électorales? Qu'a-t-elle de mieux à faire que de prier Dieu, à l'exemple de Moïse, pour le triomphe de la justice, en laissant toute liberté à ses amis de combattre à leur manière. Je ne vois jusqu'à présent qu'un résultat de cette bénédiction donnée à la République : la division et la dissolution du parti conservateur, au nom de l'union catholique. Dire à tous les catholiques indistinctement : « Faites-vous républicains.

pour la cause de la foi », c'est trop oublier que le royaume du Christ est d'un monde supérieur aux luttes de parti.

J'entends bien qu'il ne faut point abuser de la parole du Christ. Sans se confondre jamais, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ont des intérêts communs. ^D'autre part, la liberté et la justice sont des choses qui rentrent, en certaine mesure, dans le royaume de Dieu, qui, par conséquent, intéressent l'Église. Il n'est pas de bon chrétien qui puisse oublier qu'il a une patrie à servir, un honneur à garder, un droit à faire respecter, s'il a une foi à sauver. Et si nos catholiques en venaient, sur les conseils d'étroits dévots, à se désintéresser de toutes les questions qui ne touchent point directement à leur religion, quel esprit libéral et généreux pourrait s'intéresser à leur cause? Aussi est-ce avec une profonde tristesse que j'ai vu réduire par un organe trop connu de la presse cléricale le programme de Y Union catholique au respect des droits et des intérêts de l'Église, sans réserve aucune pour les questions de justice, comme la proscription des princes. En tout cas, le moment serait mal choisi pour inviter les catholiques, le clergé en tête, à crier vive la République. Depuis qu'on les pousse à se rallier au gouvernement républicain, a-t-il fait quelque chose pour les intérêts qui leur sont chers? a-t-il laissé dormir la loi qui prescrit de laïciser jusqu'à extinction de toute école religieuse? N'a-t-il pas, au contraire, fait appliquer cette odieuse loi des accroissements par succession qui ruine les

maisons de charité? Quels sont donc les signes de paix religieuse qu'aperçoit le cardinal Lavigerie à notre horizon politique? Notre gouvernement ne vient-il pas encore d'envoyer en police correctionnelle un archevêque qui n'eût que le tort d'exprimer un peu vivement ses sentiments de prêtre et de français?

J'ignore quelle est la pensée des hauts dignitaires de l'Église, et du cardinal Lavigerie en particulier, sur le concordat. Ce que je sais bien, c'est à quel point le modeste personnel du clergé souffre d'un état de choses où il ne trouve pas de garanties pour son indépendance et sa dignité. Il n'est pas de jour que je n'entende ses plaintes et son grand désir de sortir enfin d'une situation qui fait du prêtre une espèce de fonctionnaire de l'État. Et quel fonctionnaire! toujours suspect, et le plus souvent traité en ennemi d'autant plus dangereux qu'on le soupçonne de cacher son hostilité. Tous les gouvernements, même les plus respectueux des droits de l'Église, ont laissé entrer la politique dans le choix des évêques. Il est difficile de résister au plaisir d'avoir des amis dans le gouvernement de TÉglise. On dit que la République, qui veut avoir ses évêques républicains, comme elle a ses généraux, n'a pas la main heureuse dans tous ses choix, et qu'il s'est glissé, grâce à la politique, dans les rangs de la haute hiérarchie sacerdotale, quelques prélats qui n'honorent point le clergé par la dignité de leur caractère et la pureté de leur vie. Je n'en crois rien. Mais avec la sépa-

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ration, aucun scandale ne sera à craindre de ce côté. Quand l'Église choisira ses évêques, on peut être assuré qu'elle n'ira pas les prendre dans les rangs de tel ou tel parti. Elle a des traditions dont elle ne s'écarte jamais. Elle résume d'un mot sa conduite envers tous les gouvernements : rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

J'ai dit les raisons pour lesquelles le clergé doit désirer la séparation de l'Église et de l'État, sous le régime républicain, comme sous tous ceux que l'avenir lui réserve de traverser. Je n'ai pas besoin d'insister sur celles qu'a l'État de former le même vœu. Si le joug de l'État est parfois lourd pour TÉglise, l'histoire nous apprend que l'Église ne rend pas toujours la vie commode à l'État. Elle est susceptible et fière de ses prérogatives. Elle prend les choses de haut, même dans les affaires où les grands intérêts religieux ne sont point engagés. Si l'État a trop souvent opprimé l'Église, l'Église n'a pas toujours négligé l'occasion de dominer l'État. Quand le prince est un mécréant, cela va mal pour l'Église. Mais, s'il est dévot, cela ne va pas bien pour l'État. Et quand je parle du prince, j'entends tout le gouvernement. En France particulièrement, d'ailleurs, c'est toujours un danger pour un gouvernement d'être trop bien avec l'Église. La neutralité est difficile à garder; bien mieux vaut, surtout pour l'État, que chacun reste chez soi. Tout gouvernement qui ne veut point faire de l'Église un instrument de règne, a tout intérêt

à n'avoir point à se mêler de ses affaires, et à la laisser aussi libre dans le choix du personnel que dans Tadministration du matériel. Traiter, dans des conditions de parfaite indépendance, des affaires communes, c'est le plus sûr moyen pour les deux puissances de vivre en paix.

Tour à tour opprimé et caressé par les gouvernement qu'il a vu passer, notre clergé doit comprendre que c'est dans la liberté seule qu'il doit désormais chercher la satisfaction de ses vrais intérêts. Toute attache à n'importe quel gouvernement le rend, sinon incapable, certainement moins digne de remplir sa haute mission. Il faut donc qu'il s'attende et se prépare, sous un régime ou un autre, à cette séparation qui est la conditiou nécessaire de son indépendance et de sa dignité. L'acheterait-il au prix du pain quotidien? je crois fermement qu'il saurait faire, au besoin, ce sacrifice. « C'est une croix de bois qui a sauvé le monde d, a dit le comte de Montlosier. Je ne sais si le clergé émancipé de l'État portera une croix d'or ou de bois. Mais je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter du sort que la liberté réserve à son personnel, alors même que l'État supprimerait le budget des cultes, sans laisser à ses ministres une indemnité ou une rente annuelle, comme le fera la République, si elle se charge de faire cette grande réforme. Il suffit que, par la suppression de l'Université d'État, et par la liberté d'association, le clergé ait le champ libre pour son œuvre d'instruction et d'éducation, qui est une partie de sa

tâche, aussi légitime et aussi nécessaire que le service du culte.

Le clergé n'a point la prétention de partager avec l'État le monopole de l'enseignement. Il veut seulement avoir sa place, pour ses écoles, à côté des écoles privées et des écoles de la nouvelle Université, affranchie de la tutelle de l'État. Le clergé enseignant aura, pour vivre, la rétribution scolaire des nombreuses familles qui lui confieront leurs enfants. Comme il pourra lutter à armes égales contre la concurrence des autres écoles, ses maîtres seront assurés du pain quotidien. Eux aussi auront des traitements pour leurs services dans l'enseignement, et des pensions de retraite, quand la vieillesse ou la maladie ne leur permettra plus d'enseigner. Mais le clergé desservant, de quoi vivra-t-il? D'aumônes, comme les ordres mendiants? Ce n'est plus de notre temps. Le clergé portera sa croix, mais il ne mendiera pas. Il puisera dans la caisse de cette grande association des familles chrétiennes qui a créé et entretient partout les écoles des frères de la Doctrine. Quand il s'agira du culte, les millions ne manqueront pas dans cette caisse alimentée par la foi de tout un peuple. Nos prêtres vivent de peu. Ils n'ont pour famille que leurs mères ou leurs sœurs qui les soignent et les servent. Le budget de la France catholique dépassera toujours leurs besoins. Je ne leur ferai pas l'injure de croire qu'ils n'accepteront pas avec joie une séparation qui délivrera l'Église de la tutelle de l'État. Ils voient déjà maintenant quel prix

met l'État au pain qu'il leur laisse. Écouteront-ils les conseils des chefs qui leur demandent une soumission h rÉtat républicain?

Nos radicaux parlent beaucoup de la séparation de l'Église et de l'État. Mais ils la veulent à des conditions qui rendraient au clergé sa liberté fort dure. D'abord, ils n'entendent pas remplacer par une indemnité le salaire qu'ils lui accordent de si mauvaise grâce. Ils lui feront donc payer fort cher son indépendance. Encore s'ils lui laissaient pleine et entière la liberté d'initiative et d'association. Je crains que nos jacobins ne l'entendent pas de cette façon. Ils ne croiraient trop prendre de précautions contre les ennemis de ce qu'ils appellent la société moderne. Enfin, ils entendent maintenir l'Université de l'État, pour ruiner toute concurrence. Permettront-ils même, dans leur loi d'association, s'ils en font une, aux sociétés de posséder? S'ils ne le font pas, ils ôtent aux prêtres les moyens de vivre autrement que d'aumônes, à moins que notre société catholique ne crée un budget des cultes permanent. Je pense qu'elle aurait la volonté et la puissance de faire ce grand effort. Je comprends néanmoins que, dans ces conditions, le clergé n'envisage point un pareil avenir sans crainte.

C'est la nécessité qui posera le problème, alors que l'État à bout de ressources devra chercher où sont les grandes économies à faire pour combler le déficit et prévenir la banqueroute. Ce n'est pas le budget des cultes seulement qui sera immolé sur Tautel du

sacrifice, c'est le budget de l'instruction publique, c'est le budget de l-'assistance publique, c'est toute espèce de budget destinée à des œuvres qui ne sont point à la rigueur des services d'État. Dieu veuille que ces réformes soient accomplies par des mains prudentes et libérales qui ne tranchent pas les questions d'une façon révolutionnaire. En tout cas, quelque situation qui lui soit faite, le clergé sera toujours à la hauteur de sa mission. Le concours de toute la France catholique lui est assuré. Les philosophes eux-mêmes, si pauvres qu'ils soient, ne refuseraient pas leur modeste contribution au budget d'un Clergé libre. S'ils avaient à rédiger la loi qui assurerait la liberté d'association pour toutes les œuvres qui ne rentrent point dans le service de l'État, et qui doivent être laissées à l'initiative des individus ou des sociétés, j'espère que le clergé leur ferait l'honneur de croire qu'ils ne lui mesureraient pas la liberté des œuvres qui rentrent dans sa mission.

Malheureusement ce n'est pas la philosophie qui sera. chargée de cette tâche; ce sera la politique, qui ne s'inspire pas toujours des principes du droit commun. Souhaitons que cette loi soit faite dans l'esprit de sage équité qui a dicté ces paroles, à propos de la tendance des catholiques allemands à se rallier au socialisme d'État, a Quand l'État sera tout, est-ce que l'Église sera quelque chose? S'il règle jusqu'à la minutie les rapports des hommes entre eux; s'il enrégimente tous les citoyens pour les autres services que le service militaire; s'il devient

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le grand patron de toute industrie et de tout commerce; s'il enferme la nation tout entière dans une grande Chartreuse dont il soit le général, l'État pourra faire bon marché de l'Église comme de la liberté. Église et liberté deviendront des expressions n'ayant d'autre sens qu'un sens historique. L'Église et la liberté courent donc le même danger.... Le parti catholique français n'a pas intérêt à se séparer des libéraux. Il doit, au contraire, et il peut les aider à obtenir une loi large et féconde sur la liberté d'association * ». On ne peut mieux dire. Seulement, comment espérer que le prêtre soit libre et fonctionnaire en même temps? C'est une question que je me permets de poser au clergé et à M. Léon Say, avec l'espoir qu'ils en viendront tôt ou tard à la vraie solution, la séparation de l'Église et de l'État.

La question du clergé m'amène à dire toute ma pensée sur le christianisme. Je ne signerais peut-être pas le symbole de Nicée, dont j'ai admiré la théologie, dans un de mes livres. Mais, en relisant l'Évangile, comme je le fais tous les ans dans la grande semaine, je me sens redevenir chrétien. Toute religion vit de foi. La nôtre vit de foi et d'amour. On n'a qu'à méditer sur la doctrine, la vie et la mort du Christ, pour en être pénétré. Cette psychologie sublime est, au fond, la vraie théologie chrétienne. Ce pauvre juif de Galilée qui s'en va mourir à Jérusalem, la ville des prêtres et des docteurs, après avoir prêché

i. Lettre de M. Léon Say aux Débats d'octobre 1891.

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la bonne nouvelle, est nourri de la moelle des prophètes. Mais il est plus grand qu eux tous, parce qu'il a trouvé dans un cœur vraiment divin Finspiration qui en a fait sortir une religion nouvelle. Ce Dieu que la tradition mosaïque a Mi apparaître sur le mont Sinaî, dans la majesté terrible du tonnerre et des éclairs, l'étemel, le fort, le jaloux, Timplacable dans sa justice, le Seigneur Grand Jéhova en un mot, Jésus le retrouve au fond de son cœur sous un nom qui dit tout, le Père. « Ne parlez pas de ma bonté, dit -il à ses disciples. Mon Père seul est bon. » Ce n'est pas ce Dieu- là qui a pu dire : € allez, maudits, au feu étemel. »

Ah! comme j'entre bien dans la pensée de notre grand Pascal, quand il affirme que Dieu se sent et ne se raisonne point! Il était d'une autre École que ces Pères d'Alexandrie, saint Athanase, saint Clément et Origéne, et que ces grands théologiens du xvn* siècle, Fénelon, Malebranche et Bossuet. Les Alexandrins ont fait du Dieu de l'Évangile le Dieu de la Trinité. Fénelon en a fait la Suprême Raison, c O Raison, Raison, n'es-ta pas le Dieu que je cherche b, tout en retrouvant le Père au fond de son cœur, dans ses élans d'amour! Bossuet contemplait surtout en Dieu l'Être parfait. Malebranche le concevait sous l'attribut de l'ordre dans la grâce. Pascal croyait peu à la métaphysique, et ne souffrait la raison que dans la science. Sa théologie était tout entière dans son cœur. C'est au cœur qu'il réservait la connaissance de Dieu. Son mysticisme, si l'on peut donner ce nom

à sa foi ardente, n'avait rien de transcendant. Il voyait ce Dieu tout entier dans le mystère de la pas^ sion. Ce n'était pas assez pour Pascal de le sentir, de l'aimer, dans la personne de Jésus. Il voulait souffrir avec lui et partager sa croix; c'est pour cela qu'il traitait son corps avec tant de rigueur. Il s'enfonçait dans la chair les pointes d'un cilice, désespéré de ne pouvoir faire davantage pour le Dieu de son amour. S'il eût été un chrétien de la primitive Église, il eût couru au martyr, comme le Polyeucte de Corneille. J'ai vu, dans une maison de la rue Rollin, la petite chambre où il a dit : « je mourrai seul », l'âme aussi malade que le corps. C'était la cellule d'un cénobite. J'espère mourir entouré des miens, mais mon der* nier regard sera pour le Christ mourant, dont j'aurai devant moi l'image *. Le chrétien de notre temps a renoncé à la haire et à la discipline. La dévotion ne va plus jusqu'à se mortifier.

Le lecteur me permettra cette profession de foi que Pascal n'aurait pas trouvée suffisamment orthodoxe, mais qui rapproche ma religion de la sienne, sous la réserve d'une liberté philosophique qu'on ne connaissait pas de son temps. Dans mes plus grandes audaces de pensée, je ne suis jamais resté rebelle à ce côté du christianisme qui en fait le fond. La scène de Socrate dans sa prison est belle. Il en est sorti une grande philosophie. La scène de Jeanne

l. Quels artistes qu'un Munkacsy et un RossinilJ'ai toujours la scène du Calvaire dans Toeil, comme j'ai la lamentation du Stabat dans Toreille.

312 LA DÉMQGRATIE LIBÉRALE.

d*Arc sur son bûcher est sublime. Il en est sorti un peuple. Mais rien n'égale la scène du calvaire dans la mémoire des hommes, parce qu'il en est sorti la religion du sacrifice et de Tamour. Les religions de l'antiquité sont filles de l'imagination. Le brahmanisme n'est qu'un rêve perpétuel où les hautes conceptions de la métaphysique ont peine à se faire jour. Le bouddhisme, si pure que soit la vie, si belles que soient les maximes du maître dont l'Inde a fait un Dieu, aboutit à un état de l'âme qui n'est même plus un rêve, puisqu'il est le néant. Qu'est-il sorti de l'enseignement de Bouddha? Une société sans mouvement et sans vie, qui ne compte que par le nombre dans l'histoire de l'Humanité. Tout autre est le pagar nisme du monde grec. C'est la religion des fêtes perpétuelles. Ses dieux sont vivants, resplendissants de beauté, de jeunesse, de bonheur. Assis, dans leur Olympe, à un banquet perpétuel où l'ambroisie et le nectar leur sont servis par la main de jeunes dieux et de jeunes déesses, c'est à peine si la sévère Pallas vient tempérer les éclats de leur gaieté. Voilà ce qui ravissait Michelet, quand il eut abandonné la religion de la douleur. Le judaïsme n'est plus une religion d'imagination. Mais il est triste et dur comme le cœur des prophètes qui l'a engendré. Le christianisme est la vraie religion du cœur. Il en a l'ineffable douceur. Que dit Jésus, en mourant? «c Mon Père, pourquoi m'avez- vous abandonné? Mais que votre volonté soit faite! » Quel est le prophète qui ait jamais trouvé de telles paroles?

Un des maîtres de ma jeunesse, Jouffroy, qui a expliqué comment les dogmes finissent, concluait en disant que le christianisme serait la dernière des religions. N'était-ce pas lui promettre d'immortelles destinées, s'il est vrai que l'homme soit né religieux. Notre philosophe n'était pas loin de le croire, vers les dernières années de sa vie. Le christianisme a passé par bien des phases, traversé bien des crises. Gardera-t-il tous ses dogmes? je n'en sais rien. L'heure ne viendra-t-elle pas pour lui d'en finir avec la métaphysique alexandrine, avec la théologie scolastique du moyen âge, avec l'orthodoxie byzantine, avec le protestantisme de Calvin, avec le catholicisme romain, et de se retremper aux sources toujours vives et jaillissantes de la doctrine évangélique, de manière à ne plus faire qu'une Église vraiment catholique, avec un pontife comme Léon XII ï? Quoi qu'il en soit, il restera toujours la religion de l'Homme-Dieu. Quelle doctrine ira jamais plus à l'âme, quel symbole ira plus au cœur que la religion de l'Évangile et le symbole de la croix I Ce n'est point à coup sûr le Panthéon d'Auguste Comte, où je ne trouve qu'une liste de grands hommes de toute espèce, où je voudrais voir en tête notre adorable Jeanne d'Arc, ce Le ciel et la terre passeront, a dit le Christ, mais mes paroles ne passeront point ». Non, divin Maître, tant qu'il y aura des fils d'Adam pour les recueillir. Voilà comment, en moi, le philosophe est resté chrétien. Si dans ma pensée. Dieu le Père habite toujours les espaces infinis, toujours

aussi je vois Dieu le Fils sur ce chemin de la Croix où le suit mon cœur.

Si Moïse est monté au Sinaï pour en rapporter à son peuple les Tables de la loi, Jésus est monté au Calvaire pour y mourir par un acte d'amour qui devait engendrer un monde nouveau. C'est pourquoi le mosaïsme a fini avec son peuple, tandis que le christianisme ne finira qu'avec l'Humanité. Il y a bien encore des juifs en grand nombre dispersés dans les cinq parties de notre globe. Il n'y a plus de religion juive. Le judaïsme n'a survécu qu'en ressuscitant dans le christianisme. Les nouveaux prophètes de ce petit peuple, qui fut grand par la foi, nous annoncent en vain que l'avenir du monde est à lui. C'est à son héritier qu'il appartient. « Aimezvous les uns les autres a dit le Christ! » Il a dit aussi : « Laissez venir les petits à moi y>. C'est pourquoi sa religion est de tous les temps? C'est le règne de la justice, de la paix entre les hommes dans ce vieux monde, que le socialisme chrétien espère transformer en terre promise par les œuvres du libre amour.

Quel que soit l'avenir du christianisme, il est visible que son œuvre n'est pas finie. Il a commencé par le monde païen, où il a semé les germes d'une société nouvelle, sur les ruines de l'ancienne. Mais cette semence avait besoin d'une autre terre pour produire tous ses fruits. Le christianisme a poursuivi sa tâche dans le monde barbare dont il a fait l'éducation. C'est l'Église du Christ qui a nourri de

son lait cet enfant robuste et brutal qui se nomme le moyen âge. Si l'enfant, en grandissant, a de plus en plus manqué de respect à sa mère, c'est que, dans sa jalouse tendresse, elle ne pouvait s'habituer à le traiter en homme, comme l'eût voulu ce christianisme immortel qui devait survivre au moyen âge. A-t-il fini sa tâche? La civilisation dont nous sommes si fiers réussira peut-être à universaliser le bienêtre dans nos sociétés modernes. Elle pourra faire de cette terre que nous foulons aux pieds un lieu habitable. En fera-t-elle jamais un Éden? Et quand il n'y aura plus de misères à secourir, n'y aura-t-il pas toujours des douleurs à consoler. Qui les consolera mieux que la religion de la croix? Et si la civilisation a encore tant à faire, quelle puissance y suffira, à défaut du christianisme? Est-ce la philosophie? Nos philosophes ne le pensent pas, si belle qu'ils lui fassent la part. Est-ce la politique? Nos politiques le pensent peut-être. Mais leurs œuvres ne nous font pas espérer pareil avenir. Serait-ce l'industrie, que Ton proclame la reine de la civilisation, et qui travaille, il faut le reconnaître, de façon à mériter ce beau titre? Mais faut-il répéter ce quia été dit tant de fois et par des bouches autrement éloquentes que la mienne, que l'homme ne vit pas seulement de pain. Qui lui donnera le pain de l'âme, sinon la parole divine? Alors, s'il reste tant à faire pour que cette noire doctrine du désespoir ne gagne pas les âmes de notre temps, peut-on affirmer que l'œuvre du christianisme est finie, et que l'Église

du Christ n'a plus qu'à fermer ses temples et ses écoles?

Je livre ces réflexions aux libres penseurs qui croient à la toute-puissance de la science. Pour moi, la question est résolue. Il faut que le cœur s'unisse à la raison, que la philosophie s'associe à la religion, pour que l'Humanité, peuples et individus, puisse accomplir sa destinée sur cette terre. C'est une douce chose de philosopher en paix dans les dernières années de grâce que nous laisse la nature, qui a toujours été si bonne mère pour moi. Mais ce ne seront pas les philosophes, encore moins les politiques, qui sauveront tout seuls une société si malade. Il lui faut encore d'autres médecins. Il est nécessaire de faire appel à toutes les puissances morales qui la gouvernent, en ce moment suprême. La question sociale fait l'objet des discours des Parlements, des discussions des Académies, des conférences des Athénées, des enseignements des écoles, des déclamations des clubs, des conversations des ateliers. Comment ne s'aperçoit-on pas, partout où. l'on en parle, que le nœud de la difficulté est surtout dans la morale? Que peuvent faire les merveilles de l'industrie, sans les miracles de la charité. Et qui fait surtout ces miracles? Je sais bien que la charité n'est pas seulement une vertu chrétienne, qu'elle jaillit d'une source qui est le cœur humain. Mais qui la fait jaillir avec le plus d'abondance, sinon la religion du cœur par excellence, le christianisme?

C'est pourquoi je veux un clergé indépendant de

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l'État et des partis qui le gouvernent, étranger aux passions, aux luttes, aux intrigues, aux misères de la politique, travaillant librement à Tœuvre de paix sociale, de concert avec notre Université libre ellemême. C'est la seule attitude qui convienne à sa sainte mission. Si le malheur des temps lui imposait la condition de servir pour vivre, il se souviendrait du beau vers du poète :

Et pr opter causait vivendi perdere vitam.

Il n'aurait pas besoin qu'on lui rappelât la courageuse résistance du clergé catholique allemand aux lois du CuUurkampf. Le prince de Bismarck croyait avoir trouvé l'infaillible moyen de courber Véchine cléricale. « La persécution sanglante, les cachots, la prison, n'ont pas tué l'ancienne Église, disait la Splenersche Zeitung. Essayons une cure de faim. » Que lui répondait un bon curé de paroisse? « Je ne crains pas cette cure de faim dont on nous menace. J'ai confiance en mes paroissiens, et je sais que, dans chaque chaumière, il y a un pot au-feu dans lequel je pourrai tremper ma cuillère. » Au besoin, nos curés de village pourraient en dire autant. Mais notre France catholique épargnera un tel souci à son clergé d'autant plus aimé et respecté qu'il aura mieux su gardé son honneur. Les Dupanloup n'ont jamais été rares dans ses rangs. Ce n'est ni de l'archevêque de Paris ni du Saint-Père de Rome que viendra le mot d'ordre de la soumission à tout prix.

Dans une instruction pastorale, l'évêque Parisis,

qui n'était pas tendre pour les libres penseurs, disait à propos de la séparation de l'Église et de l'État : oc II est libre à chacun de voir des inconvénients dans la protection de l'État, comme il est libre à d'autres d'y trouver des avantages. Ce qui est sûr, c'est que les moyens extérieurs de coaction ne sont pas nécessaires à la société divine que le Fils de Dieu a fondée. Cette société a la vie en soi ; elle n'a besoin, au dehors, que de la liberté de son extension pour éclairer, vivifier, régénérer le monde. » Mais quelles belles paroles que celles-ci! « Fondée à son origine, dit monseigneur de Ketteler, sans l'appui de la force physique, par la seule efficacité de la parole et de la grâce, par les vertus des chrétiens et le sang des martyrs, c'est par les mêmes moyens que l'unité de foi doit être rétablie et qu'elle le sera certainement ». Et les faits répondent à ces espérances d'une manière triomphante. « Six millions d'âmes dans la Grande- Bretagne et dix millions, aux États-Unis, sans parler de cette Allemagne catholique qui a eu raison du chancelier de fer : voilà la moisson de l'Église sous le régime de la liberté *. » Enfin, notre clergé entendra la voix du primat de l'Angleterre, le cardinal Manning, qui voit dans l'indépendance, sinon dans la séparation proprement dite, la vraie solution du problème des rapports de l'Église et de l'État. Que le clergé vive des seuls dons des fidèles. Tant qu'il sera payé par l'État, il n'est sûr ni de son indépen-

1. Véglise et la liberté, p. 86, 4» édit., par Georges Romain.

dance ni de sa dignité. La liberté complète d'association : c'est là tout ce qu'il lui faut pour vivre et faire ses œuvres de bien *. od

S'il est toujours bon d'écouter ses amis, il est parfois utile d'entendre ses adversaires, a La grosse difficulté, disaient-ils en pleine Assemblée nationale, c'est d'octroyer cette liberté, sans qu'elle puisse se retourner contre nous. La République ne doit pas donner des verges pour la fouetter. C'est ce qu'elle ferait, si les sociétés religieuses, déjà si fortement unies par la puissance hiérarchique, pouvaient tout d'un coup, sous la garantie de la loi, prendre leur envahissante expansion, captive, embastillée par les régimes précédents. L'Église est la plus formidable Internationale qui soit au monde. Déchaînée et libre, elle dominerait et absorberait toutes les forces vives de la société civile; elle serait vraiment reine du monde, et les fils de Voltaire n'auraient plus qu'à se faire moines et à baiser la mule du pape ». Les fils des croisés ne sont plus de ce monde. Les fils de Voltaire sont toujours nombreux et puissants. L'Église catholique se souvient des rudes leçons de l'histoire, et comprend que la liberté de tous est la plus sûre garantie de sa propre liberté.

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