Action française du 1er juillet
2. La troisième lettre de Marc Sangnier, publiée dans l'Action française du 15 avril 1905, nous était arrivée l'automne précédent. Des circonstances particulières m'avaient empêché de la publier plus tôt.
aux préparatifs de bataille. Que la guerre ait lieu ou non, elle est, elle a été, de l'avis général, possible et menaçante1. Les financiers eux-mêmes, qui se vantent de travailler à la paix éternelle et universelle, se voient contraints d'en faire un aveu public autour des corbeilles de Bourse. Quant aux démagogues, la plupart mettent une sourdine à leurs déclamations contre l'armée et contre la patrie. Les ministres de la République dreyfusienne, un Rouvier, un Martin, reparlent de Vamour sacré... Clemenceau fait le patriote, et Jaurès joue les Célimènes supérieures entre un cabinet qu'il protège et les passions populacières qu'il a mission de partager. Le professeur Hervé reste à peu près seul chef avoué de l'antipatriotisme républicain. A moins que Marc Sangnier...
Je gagerais que Marc Sangnier imiterait plutôt le jeu du misérable Jaurès, avec lequel il présente de curieux points de ressemblance dans le style, dans l'imagination et, ce qui n'est guère à l'éloge de Sangnier, dans la pensée. Rien n'est plus bas, plus vil, plus mou, plus clairement pareil à la condition de fille publique que ce qui tient lieu de pensée à M. Jean Jaurès. Ah ! que Sangnier se tienne en garde contre cette pente. Car son point faible est là. Comme Jaurès, s'il ne se surveille, il jouera oratoirement avec les réalités, les idées et les sentiments qui devraient lui être sacrés. Il jonglera avec le vrai.
Déjà, n'a-t-il pas écrit, dans le Sillon du 10 juin 1905, qu'il « s'affligeait de l'impuissance où nous paraissons êlre de
« NE JAMAIS VOULOIR CONSENTIR A ATTAQUER » Ses « VÉRITABLES
« idées »? — lui qui, pour nous répondre avec un peu d'aisance et de commodité, ne craint pas de nous attribuer des idées politiques qu'il doit pourtant savoir ne pas être les nôtres ! lui qui ne s'est jamais maintenu fermement dans aucune position définie! lui qui varie, tourne, change, déplace à chaque instant ce qu'il appelle ses doctrines, pour aboutir, sans plus, à multiplier les abus de mots, c'est-à-dire, en somme, les abus d'un talent, d'un trésor, d'une force qui pourraient rendre des services éminents à son siècle et à sa patrie !
Je n'ajouterai pas, n'en ayant pas le droit : à son Eglise. Mais, comme c'est à cette Église que je m'en remettais de juger les paroles imprudentes et dangereuses qu'il a écrites sur le patriotisme, c'est elle, un jour, j'en ai la confiance, qui jugera d'autres paroles, non moins imprudentes, non moins dange-
1. Nous étions, à ce moment-là, en plein incident de Tanger, à la veille de la démission de M. Delcassé.
reuses, publiées dans le Sillon du 10 juin, sans signature1 et donc sous la responsabilité de Sangnier, — d'un style qui ressemble beaucoup au sien, — relativement à l'Armée. L'Eglise se prononcera tôt ou tard, on n'en saurait douter, sur la question de savoir s'il est permis de dénigrer ce puissant service public, d'affaiblir ce précieux faisceau de forces nationales, sous prétexte que certains résultats, qui sont des biens incontestables, y sont obtenus par des mobiles insuffisamment purs, éthérés et parfaits. L'Eglise dira si l'on peut, en sûreté de conscience, troubler, au moyen d'une prédication mystique, la pratique de tels devoirs nécessaires et urgents. Si l'on a le droit de faire honte au soldat de céder parfois à la crainte de la hiérarchie militaire, l'Eglise permettra sans doute également d'accabler des sarcasmes d'une orgueilleuse et fausse pitié le fidèle tremblant qu'une simple attrition, une contrition imparfaite, jette aux pieds de son confesseur.
Je crois profondément que l'Eglise de France, je dis la plus étroitement liée à l'Église romaine, ne pourra tolérer des thèses d'anarchie, voilées de moralisme et glissées dans les insinuations que voici :
L'ouvrier, le soldai qui méprise le bourgeois el souvent le hait, a une sorte d'admiration pour l'uniforme galonné du jeune officier qui passe devant lui indifférent, d'allures sévères, pendant qu'il peine el souffre à faire la manœuvre... L'officier est souvent d'aulanl plus respecté qu'il est plus mal connu. Combien ne doivent tout leur prestige qu'au voile impersonnel qui les couvre el qu'à la participation qu'ils onl à ce réservoir immense de forces répressives qui est la discipline militaire !
Toutes les organisations, qu'elles soient spirituelles ou temporelles, ont le même intérêt à ne pas laisser décomposer le vivant amalgame de sentiments élevés et d'impulsions plus humbles qui assure à l'univers les immenses bienfaits de l'ordre. Dire au soldat ou au citoyen, au prêtre ou au fidèle : — vous obéissez par peur, peur du gendarme ou peur de l'enfer... honnir les mobiles de leur obéissance, même en ayant soin d'ajouter, comme l'écrivain du Sillon, qu' « au plus profond de ce vice » (préalablement bien flétri) se cache « la pâle fleur d'une timide vertu » : c'est peut-être disposer un très petit nombre à fournir une obéissance de qualité supérieure, mais
1. M. Marc Sangnier a revêtu ces pages de sa signature quand il en a fait un tirage à part.
c'est assurément prodiguer à la multitude des ferments de révolte fondée sur le respect humain. C'est cultiver au cœur des foules la pire vanité et le plus bas orgueil, et cela aux dépens de la sécurité, de la paix publiques. Encore un coup, j'attends avec tranquillité, de la place qui m'est assignée sous le porche, le jugement des autorités ecclésiastiques sur les tendances de cet esprit nouveau f. Ceux qui savent un peu de théologie et d'histoire sont aussi tranquilles que moi.
Mais, d'ici à ce que la catholicité se prononce, les citoyens sont mis à même d'admirer les vues de Sangnier en matière politique. Cet homme d'avenir a reçu de l'histoire future, celle qui se faisait à Berlin et à Londres, du temps qu'il parlait, le plus clair et le plus complet désaveu. Ce que Sangnier contre-
1. Mgr Turinaz. Yévêque de la frontière, a fait insérer, dans sa Semaine reliqieuse, l'avis suivant, à l'annonce d'un congrès du Sillon les 8 et 9 juillet 1905, à Nancy :
« Un congrès qui doit se tenir à Nancy, les 8 et 9 juillet prochain, est annoncé depuis plusieurs mois. Il est inutile de dire que les fervents catholiques qui organisent ce congrès n'ont pas même averti l'évêque de Nancy.
« Il y a sept ans, des tentatives du même genre avaient été faites et elles ont abouti à des résultats qui sont connus de tous. Ces tentatives avaient, il est vrai, obtenu une bénédiction de Rome, mais on a exprimé plus tard le regret d'avoir accordé cette bénédiction.
« Nous comptons plus que jamais sur le bon esprit du clergé et des catholiques. Ils savent que toute œuvre, toute action utile, trouvent dans l'autorité épiscopale non seulement une approbation, mais un concours actif, énergique et incessant. Les œuvres catholiques et sociales, les associations de piété et de charité, sont (les circonstances présentes obligent de le dire) plus nombreuses et plus prospères que nulle part ailleurs, en particulier les patronages déjeunes gens, les messes d'hommes, les fraternités ou associations chrétiennes d'hommes, les associations d'hommes de France, du Sacré-Cœur, et, de plus, une section de la Jeunesse catholique. Un progrès religieux très consolant et très puissant s'est manifesté et se inanifeste dans ce diocèse, surtout dans les villes et parmi les hommes.
« Les séminaristes sont non seulement instruits des questions sociales, mais ils reçoivent un enseignement pratique en dirigeant, sous l'autorité de leurs maîtres des catéchismes de tous les degrés, jusqu'au catéchisme de persévérance et d'honneur pour les garçons de la paroisse Saint-Pierre et en dirigeant un nombreux patronage de jeunes gens.
« Un conseil diocésain des œuvres d'hommes, divisé en quatre commissions, dont chacune a dans son ressort une dizaine dégroupes d'œuvres, se réunit cinq ou six fois par année, sous la présidence personnelle de l'évêque, et étudie au point de vue pratique la direction et la marche de toutes ses œuvres.
« A tout cet ensemble le très petit groupe qui organise le prochain congrès ne prend et n'a jamais pris la moindre part.
« L'évêque de Nancy se réserve de parler et d'agir quand il le jugera nécessaire. Il a eu, hélas ! trop raison depuis vingt-cinq ans sur toutes les questions qui intéressent la France catholique pour être pressé d'avoir raison une fois de plus. »
signait depuis quelques années, c'était la politique, d'abord nulle et ensuite folle, de la troisième République. La voilà jugée par l'événement. Tout le souhait que l'on peut faire est que ce verdict ne nous coûte point trop de sang ni de larmes, et encore qu'il soit compris, utilisé... D'après tout ce que j'ai vu jusqu'ici de Sangnier, je doute qu'il soit en état de pénétrer le sens antidémocratique des choses et d'en pratiquer la leçon. Il est trop engagé. Seule, une catastrophe religieuse ou un anathème formel pourront l'avertir. Hors ces deux cas, le son vineux des mots continuera de l'enivrer. Si la guerre éclate, il se croira en règle en accomplissant de son mieux son devoir devant l'ennemi : oubliant qu'il a assumé, en plus du devoir ordinaire, des responsabilités de chef. Si la guerre n'éclate pas, nous l'entendrons certainement déclamer à la manière de Jean Jaurès toute sorte de ridicules fanfaronnades sur l'opposition que le socialisme international, pour la première fois dans l'histoire du monde, aurait mise aux desseins d'un prince belliqueux : comme si, d'une part, la mobilisation des ouvriers allemands eût jamais fait un doute pendant la période aiguë du conflit! Comme si, d'autre part, c'eût été la première fois qu'une mutinerie des peuples ou la guerre à l'intérieur aurait contrarié la politique extérieure d'un souverain !
C'est parce que je tiens Marc Sangnier pour incorrigible, que je le tiens aussi pour infiniment dangereux. Avec toutes les misères de sa pensée, il a deux qualités réelles : l'éloquence de l'orateur et la générosité de l'homme d'action. Tout ce qu'on dira ou qu'on écrira contre lui ne fera pas que Marc Sangnier ne soit un jeune homme de bonne famille, doué d'un incomparable talent de parole, et qui dépense ce qui est plus que la vie pour les hommes modernes, sa fortune, une fortune qui, dit-on, est considérable, en l'honneur de ce qu'il croit vrai. Il se trompe tragiquement. En qualifiant son erreur, je ne veux pas qu'on en méconnaisse le péril pour le vain plaisir de le dédaigner. Ce jeune homme est une puissance. Mais il agit contre l'ordre social et même moral, contre Tordre politique, contre la France. Voilà pourquoi nous attirons sans cesse l'attention du public sur son action. Si elle n'a pas d'importance, qu'est-ce qui en a? Si elle en a, pourquoi s'étonner de la minutie de nos analyses ? On combat mal un adversaire si on ne le sait pas par cœur... Je reprends la lettre de Marc Sangnier.
XVII. — D'après le texte de Marc Sangnier publié dans V Action française du 15 avril et auquel j'ai partiellement répondu
le 15 avril et le 15 mai, « l'histoire que nous chérissons », dit-il avec condescendance, « prouve » surabondamment « que les organisations sociales et politiques sont essentiellement changeantes et variables, correspondant successivement aux diverses phases de l'évolution même des sociétés ». Sans trop souligner l'insignifiance profonde de la plupart des termes de cette sonore formule, nous ferons observer que l'histoire ne prouverait pas grand'chose, si elle ne prouvait que cela. Elle prouve aussi et d'abord le contraire, à savoir que bien des choses ne changent pas, dans l'organisation politique et sociale : c'est le précieux de son enseignement que de livrer à un historien philosophe ce que Le Play appelle « la constitution essentielle des sociétés ».
Il y a du changement dans le monde ? Les organes des sociétés changent avec les sociétés elles-mêmes ? On s'en doutait avant d'avoir étudié les preuves « surabondantes » que l'histoire en fournit. Il suffît de regarder autour de soi pour voir naître et pour voir mourir. L'histoire confirme cette vue de nos yeux. Mais l'histoire montre autre chose. Elle dévoile les conditions permanentes et universelles de la vie et du développement des sociétés, quelles que soient ces sociétés. « L'empire romain, l'empire franck », écrit Marc Sangnier (par un K, comme dans Jack d'Alphonse Daudet), « la monarchie carolingienne, puis la capétienne, ne pouvaient supporter une uniformité de régime. »Ces quatre types historiques si variés furent pourtant soumis aux mêmes lois organiques : ils naquirent, grandirent et déclinèrent de façon à porter témoignage en faveur de la même vérité politique. C'est l'hérédité collective d'une aristocratie recueillant la succession du sénat de Rome, qui donna la durée et la force à l'Empire romain ; des trois races de nos rois, celle qui fit la France fut précisément celle qui évolua dans les meilleures conditions d'hérédité monarchique l, lesquelles ont permis la régulière transmission, la continuité rigoureuse de nos desseins.
Si la France avait continué de s'étendre et de se fortifier
1. Voir la belle leçon de M. Auguste Longnon sur la formation de l'Unité française. Elle a été publiée dans l'Action française des 1er et 15 mai 1904 et à la Nouvelle Librairie Nationale.
sans ses rois, nous conclurions : — Fort bien, l'organe monarchique est devenu inutile... Elle s'est affaiblie et diminuée depuis la chute de la royauté, elle a repris des forces quand la royauté a été restaurée, elle a fait des chutes nouvelles quand la royauté s'est effondrée de nouveau. — Nous concluons de ces concordances que la France eut toujours un urgent besoin de ses rois ; par eux seuls, elle peut renaître, prospérer et grandir.
Mais j'avoue que les mots de renaissance et de décadence, de progrès ou de déclin, sont d'un vocabulaire qui touche bien peu Marc Sangnier. Il est parfaitement détaché de la politique, ce qui ne l'empêche pas d'en être enragé. Quelle que soit la fortune d'un peuple, il la conçoit comme une suite d'écroulements. Plus il voit de révolutions, plus il se réjouit. Un recueil de ses lieux communs oratoires pourrait offrir aux cliniciens les éléments d'une bonne thèse sur le Sadisme historique el mystique. Un chef de groupe ou de nation s'intéresse généralement à ce qui maintient et fait vivre les Etats. Sangnier ne se soucie que de ce qui les tue. Il n'a d'yeux, ni d'oreilles que pour le fracas de leur ruine ou pour l'œuvre de la corruption qui les consume.
Est-ce afin de mieux élever sa pensée vers « cet être immobile qui regarde mourir »? Il y a des croyants, aussi orthodoxes que Marc Sangnier peut l'être, qui se sont occupés d'histoire politique : Bossuet par exemple. Eh bien, Bossuet ne procède pas de la sorte. Avant de tout noj er dans le torrent providentiel de la mort, ce grand homme aimait à faire admirer, ici l'effort, là la sagesse, ailleurs la longue réussite des travaux humains. Il savait que le chef-d'œuvre de l'homme, ce n'est pas de changer ou de périr comme périt et change sans cesse l'univers : durer, continuer, résister aux forces mortelles, voilà la merveille sacrée. Bossuet l'admire et la montre en exemple en quelque lieu et chez quelque peuple qu'il la rencontre, les prêtres de l'ancienne Egypte ou le sénat romain, ou la famille auguste qui avait donné naissance à son roi.
Plus la loi de nature réitère l'application de la peine de mort, plus la loi d'un heureux labeur, d'une industrie adroite, d'une politique puissante excelle à reculer ces fatales exécutions. Les longues durées historiques méritent, dans le passé, une
admiration studieuse; dans le présent, notre dévouement filial. Qu'il y ait une France, que la France subsiste, que ce trésor territorial, intellectuel et moral soit descendu, à travers les siècles, jusques à nous, c'est un bienfait que tout citoyen et tout homme digne de ce nom doivent s'attacher à prolonger et à perpétuer. Que si la chute finale est inévitable, les ouvriers de la société future ont le devoir de travailler à l'avenir, non, comme on nous le fait dire avec une rare sottise, d'après les anciens plans, mais sur des plans conformes à ces grandes lois éternelles qui permirent aux anciens plans d'être suivis.
XVIII. — Sangnier « croit » que « la transformation sociale et l'évolution morale... nécessitent l'élaboration d'une organisation démocratique ». Nous avons déjà répondu à Marc Sangnier, à propos de ces deux mots juxtaposés, qu'autant dire : un cercle carré. On n'organise pas la démocratie. On ne démocratise pas l'organisation. Organiser la démocratie, c'est instituer des aristocraties ; démocratiser une organisation, c'est y introduire la désorganisation : organiser signifie différencier, c'est-à-dire créer des inégalités utiles ; démocratiser, c'est égaliser, c'est établir à la place des différences, des inégalités, des organisations, l'égalité qui est stérile et même mortelle. Si l'organisation démocratique de Marc Sangnier tend simplement à rendre à la nation française sa constitution organique, il faut lui rappeler que cette réorganisation, sans le roi, est une chimère, comme on l'a cent fois démontré.
XIX. — « Et cela » (son cercle carré) « en sociologie comme en politique », ajoute doctement Sangnier.
« Le patronat » ne lui paraît pas « plus éternel que la monarchie ». A quoi nous répondons : a) nous ne discutons pas du patronat ; b) nous n'avons jamais parlé d'éternité ou d'immortalité de la monarchie, mais de l'éternité ou de l'immortalité du gouvernement héréditaire, qu'il soit unitaire ou collectif, républicain comme à Florence ou monarchique comme à Paris ; c) nous parlons de la nécessité de la monarchie « pour la France » ; d) le régime du patronat et celui de la coopération ouvrière peuvent parfaitement coexister dans un temps et un pays donnés ; é) la coopération ouvrière, ou régime des républiques économiques, serait infiniment plus favorisée en Monar-
Désiocratie religieuse. «
chie qu'en République, pour des raisons que nous avons données en temps et lieu1.
XX. — Ici se place un mot qui a été relevé précédemment : « Vous jugez que l'évolution est autre. Nous apprécions différemment, voilà tout ». Une évolution, répliquions-nous, ne se juge pas : elle se constate. Si l'évolution des races humaines tend à constituer les nationalités ou à les dissoudre, — si l'Etat, comme la diplomatie, le patriotisme territorial, sont des survivances décrépites ou des idées en pleine vigueur, — si enfin le pouvoir royal diminue ou grandit dans le monde, ce sont là choses qui se savent et non du tout dont il soit possible déjuger ou d'apprécier suivant l'angle de nos dispositions personnelles. Il suffit d'ouvrir les yeux pour se renseigner là-dessus. Or, que disent, non pas nos dispositions, mais nos yeux ? Si la Norvège s'était séparée de la Suède en 1848, c'eût été, immédiatement et à grand fracas, la proclamation de la République : en 1905, les Norvégiens se résigneront peut-être à la République ; en attendant, ils multiplient les démarches pour avoir un roi-. Telle est l'évolution, Sangnier. Tel est le sens de l'évolution. En voulez-vous un bien autre signe? Regardez ce qui se passe chez les Anglais. Je ne vous décrirai pas le phénomène de leur renaissance monarchique. J'aime mieux céder la parole au correspondant du Journal des Débais, qui est un vieux libéral de solide doctrine. Il écrivait de Londres, à la date du 5 mai 1905, les notes suivantes qui ont paru dans le numéro du 7 mai :
Le roi Edouard a été l'objet d'une ovation de la part de la foule qui l'attendait. Le fait n'a rien d'extraordinaire, étant donnée l'affection des Anglais pour leur souverain. Mais ce n'était pas seulement le souverain que les Londoniens acclamaient hier, c'était le diplomate, l'homme de gouvernement.
Par une remarquable dérogation à la vieille doctrine constitutionnelle, le peuple anglais s'est accoutumé à regarder le roi Edouard comme le véritable auteur de la nouvelle orientation de la politique extérieure anglaise et à voir en lui le plus habile ministre des
1. Voyez notamment 1 Enquête sur la Monarchie et la République et la Décentralisation.
2. J'étais trop prudent : c'est la monarchie qui a triomphé en Norvège. Ces faits passés, qui étaient alors de l'avenir, ajoutent de nouveaux titres, des consécrations nouvelles à nos calculs.
Affaires étrangères et le plus éminent diplomate que l'Angleterre a eu depuis de longues années l. Il est inutile de rappeler que la politique actuelle de l'Angleterre est absolument conforme aux idées et aux sentiments populaires ; et il ne servirait à rien de se demander quelle serait l'attitude du peuple anglais si l'Angleterre se trouvait avoir une politique extérieure qui ne fût pas du goût de la nation. Mais il faut constater le spectacle très extraordinaire auquel nous assistons aujourd'hui, et qui est si peu conforme aux idées qu'on se fait de la constitution anglaise. Celle-ci, muette sur tant de points, déclare absolument la doctrine de la responsabilité ministérielle et de la toute-puissance du Parlement. M. Sydney Low, dans un livre récent, a démontré par des preuves irréfutables, que, à mesure que le Parlement britannique s'est démocratisé, il a perdu beaucoup de son autorité, el que, en cent ans, le pouvoir du ministère, du Cabinet, a augmenté au point que, à l'heure actuelle, il est à peu près tout-puissant. « La Chambre des Communes, dit-il, n'exerce plus d'autorité « sur le pouvoir exécutif, c'est le pouvoir exécutif qui exerce son « autorité sur la Chambre des Communes. »
Le fait est évident ; on en a pu voir la preuve dans la singulière situation politique de l'Angleterre depuis les élections générales en 1900.
Peut-on dire, maintenant, que le Cabinet ait abdiqué en faveur de la Couronne, et que la Couronne prenne aujourd'hui à la direction des affaires une part plus active qu'autrefois ? En réalité, non. Le pouvoir de la Couronne ou du souverain a toujours été réel, mais il s'exerçait secrètement el de telle façon que le pays n'en savait rien el ignorait jusqu'à l'existence de ce pouvoir qu'il n'hésitait même pas à nier de la façon la plus énergique. Quand, par hasard, on apprenait que le souverain, comme cela est arrivé il y a une cinquantaine d'années, insistait pour que le ministre des Affaires étrangères lui soumît les dépèches importantes, on criait à l'arbitraire. // se trouvait des gens pour déclarer que la Constitution était faussée, sinon violée.
De nos jours, depuis le nouveau règne plutôt, le public s'est aperçu de l'existence du pouvoir de la Couronne. Il n'en connaît pas l'étendue, car nul ne la connaît que le souverain et, avec lui, le premier ministre ; mais il voit qu'elle existe et il l'approuve. Et c'est en cela que gît le fait politique le plus extraordinaire auquel on ait assisté en Angleterre depuis bien longtemps. Il ne lui déplaît pas, comme autrefois, de voir le souverain prendre ouvertement une part active aux affaires du pays ; au contraire, il s'en réjouit et il lui attribue, peutêtre même, une influence et une action exagérées.
1. Du temps où cela aurait bien pu servir à quelque chose, mon ami Frédéric Amouretti ne cessait de nous avertir, par ses articles à l'Observateur français, à la Revue bleue, à la Quinzaine, au Soleil, à l'Express du midi, des grandes capacités diplomatiques d'Edouard VII, alors prince de Galles. Mais il était convenu à Paris que l'héritier de Ja fleine Victoria était et ne serait jamais qu'un « noceur » sans importance.
Rien n'est plus curieux que de voir les Anglais, jadis si jaloux de Vaulorilé du Parlement par lequel ils se flattaient de contrôler et même de diriger les actes du pouvoir exécutif, sauter allègrement par-dessus Vaulorilé parlementaire et la responsabilité ministérielle et ne plus voir que le souverain comme chef de la politique extérieure du pays et lui en attribuer P initiative et le succès.
Même phénomène en Belgique, en Italie. Je ne parle pas de l'Allemagne... Même phénomène en Amérique, où le nationalisme impérialiste tend à la dictature. Or, de tels phénomènes une fois reconnus et déterminés, il n'est pas deux manières d'en définir la qualité, le sens, par rapport à « l'évolution ». Evidemment les faits que nous articulons peuvent être faux. Mais, s'ils sont vrais, et ils le sont, ils enchaînent le jugement; ils ne permettent pas de dire, comme Sangnier : « Nous apprécions différemment, voilà tout ». Voire fantaisie est autre, Marc Sangnier, voilà tout. Seulement, vous le paierez. Car on paie toujours les erreurs. On paie plus durement les erreurs dans lesquelles il entre quelque chose de volontaire. Et l'on paie enfin le plus durement possible les erreurs dans lesquelles on a traîné les autres après soi.
XXI. — Sangnier croit pouvoir nous affirmer, par-dessus nos « divergences d'appréciation », qu'il nous sera impossible de lui prouver que les « sociétés humaines soient à tout jamais contraintes de se plier aux règles » de « notre » monarchie.
Une fois de plus, Marc Sangnier nous défie de soutenir une doctrine qu'il sait bien n'être pas la nôtre. Répétons que la monarchie n'est ni universelle ni éternelle. L'éternel, l'universel, c'est le gouvernement des familles : l'hérédité. La monarchie est nécessaire au point et au moment du monde qu'on nomme la France, et tant qu'on voudra une France, il faudra y vouloir un roi.
XXII. — « Il faudra bien », poursuit Sangnier, que ces sociétés « se soumettent aux exigences des lois naturelles... »
« Il faudra bien.. » Qu'est-ce qu'il en sait? Les lois politiques laissent à toute société le choix entre leur obéir ou mourir, et c'est la mort, la dissolution et la ruine que choisirent beaucoup de sociétés d'autrefois, la République de Pologne, la démocratie athénienne. Telle que Sangnier veut l'organiser, la société française ferait le même choix, « voilà tout ». C'est
d'un choix à la polonaise que nous voudrions précisément la garder !
XXIII. — Mais les lois naturelles, dit Sangnier, « régiront toujours nécessairement » les sociétés. Cette concession n'est pas très heureuse, car elle semble mise là dans l'intention de nous masquer une grosse méprise ; par là-même, elle nous l'indique.
Sangnier confond ici deux genres de « nécessités » : la nécessité pure et la nécessité conditionnelle.
C'est relativement à sa longue durée, à sa prospérité, à sa bonne police, à sa bonne administration — si l'on veut qu'elle dure, si l'on veut qu'elle prospère, si l'on veut qu'elle soit bien administrée ou bien policée, — c'est par rapport à ces conditions, qu'une société est « nécessairement » soumise à la loi naturelle du gouvernement des familles.
Cela n'implique pas du tout qu'elle ne puisse se donner un gouvernement démocratique et électif : cela veut dire que, du moment qu'elle adoptera ce gouvernement, elle renoncera implicitement à tout espoir de durer et de prospérer. Une nécessité naturelle rattache à l'hérédité politique le bien social : quand on renonce au terme hérédité, le terme bien social se dérobe du même coup. On est toujours régi par la loi naturelle, mais on est condamné par elle à mort.
XXIV. — « Je m'imagine avoir suffisamment prouvé que tout ce qu'il y avait dans la Monarchie de principes gouvernementaux essentiels se retrouve dans la démocratie organique (!) telle que nous la concevons... »
Imagination, comme l'écrit Sangnier, mais audacieuse. Il a dansé autour de ses affirmations. Il n'en a prouvé aucune ni suffisamment ni même insuffisamment. Ses lettres ont été démolies point par point, — et il n'a jamais répliqué qu'en avançant de nouvelles affirmations, auxquelles il ne sera que trop facile de répondre.
XXV. — « ... sans pouvoir, bien entendu, définir aussi exactement ce qui sera un jour que les monarchistes peuvent le faire de ce qui a été. »
Toujours la même prétention à escompter l'avenir. Quel avenir? Celui qu'on verra dans quatre mille ans? Vous n'y serez presque pour rien. Nous nous contentons, quant à nous,
de dire ce qui est en annonçant ce qui va être, et les événements confirment tous ces pronostics.
Nos lecteurs peuvent d'eux-mêmes vérifier si nous définissons « ce qui a été ». Nos doctrines sortent du passé comme le tronc sort de la terre, mais aucune n'a rien d'archaïque, aucune même ne se rapporte exactement à un moment donné du passé, et c'est à la situation d'aujourd'hui, complétée par les meilleures prévisions de demain, que nos institutions royales s'ajustent avec une précision remarquable. Rappelons, par exemple, la formule Philippe VIII, roi de France, protecteur des républiques françaises : elle a prévu, elle enveloppe les républiques du Sillon.
XXVI. — Comme les royalistes, « nous avons, assure Sangnier, un organe d'intérêt d'État ». — Nous vous avons prouvé, et vous n'avez rien répondu à nos preuves, que le premier caractère de votre organe d'intérêt d'Etat serait l'incompétence et, au sens étymologique du mot, Yinhabilelé.
« — Nous avons, poursuit-il, un pouvoir qui n'est pas astreint à la tyrannie des majorités numériques. » — Oui, l'élite des saints, qui sera tyran pour son compte.
— D'autre part, ajoute un ingénieux parallèle de Marc Sangnier, les royalistes « sont bien forcés de soutenir le pouvoir central par le consentement de l'opinion publique ». Exactement « comme nous », conclut Sangnier. En quoi Sangnier se trompe. Condamnés aux fatalités de la réélection, Sangnier et ses amis devront songer sans cesse à faire renouveler leur provision de crédit auprès de l'opinion publique ; il leur sera donc impossible de gérer avec indépendance, contre l'opinion ou même sans l'opinion, les intérêts d'Etat, comme le fit, par exemple, un Bismarck en Prusse avant 1866. — Au contraire, si l'on institue un gouvernement qui soit pur de démocratie, le consentement de l'opinion n'est plus nécessaire. Il suffira d'un assentiment, d'une simple adhésion tacite. — Mais, étant donné la France contemporaine, il est infiniment plus facile d'y établir la popularité personnelle d'un prince, c'est-à-dire de lui procurer l'enthousiasme de l'opinion, que d'obtenir le simple assentiment de l'opinion publique au gouvernement d'un Sillon. Le Sillon néglige toujours ce fait évident que, ce qui est populaire en France, c'est moins la République que l'anticlérica-
lisme. Nous aurions obtenu le plus en notre faveur avant qu'il eût la moindre chance d'espérer obtenir pour son compte, le moins. Or, ce minimum est aussi insuffisant pour lui que ce maximum nous est peu nécessaire.
— Les royalistes « n'échapperont pas plus que nous, moins que nous peut-être même, aux dangers des crises et aux catastrophes toujours possibles ».
Pure insinuation. Ou affirmation pure. D'où Sangnier tire-til ces belles pensées ? Evidemment les crises et les cataclysmes peuvent toujours ébranler un gouvernement. Mais plus l'opinion est maîtresse, plus le gouvernement est faible devant les crises. Ce n'était pas un gouvernement d'opinion qui félicitait Varron de n'avoir pas désespéré de l'Etat. Ce n'était pas un gouvernement d'opinion qui résistait, qui survivait à une guerre de Cent ans Mais on rougit d'avoir à prouver l'évidence.
— « Les uns comme les autres enfin, conclut Sangnier, nous sommes forcés de reconnaître que le pouvoir appartient toujours à la majorité dynamique de la nation l. »
Qu'est-ce que cela veut dire? En des termes moins fastueux, que le plus fort est le plus fort ? On le savait, Sangnier.
1. Dans l'intéressante brochure, Les idées du Sillon (Paris, Letluelleux). qui venait de paraître au moment où se poursuivait cette discussion, M. l'abbé Emmanuel Barbier écrivait à propos de la majorité dynamique : « Quand » Marc Sangnier « veut sceller par une formule quelqu'une de ses idées maîtresses, il ne craint pas d'attacher à certaines expressions une signification différente de celle que la langue a consacrée et même un sens opposé au véritable sens du mot. C'est une source perpétuelle de confusion... Majorité et minorité impliquent la notion de nombre. Le nombre et l'influence peuvent bien se faire équilibre, mais non se prendre l'un pour l'autre. Cette majorité dynamique est ce qu'on appelle en français : la force ou l'influence d'une minorité d'élite. »