Action française du 15 juillet
2. Robert Dreyfus, jeune écrivain juif, auteur d'études sur La vie et les prophéties du comte de Gobineau, avait imaginé de nous mettre à l'école d'un visionnaire envers lequel nous n'avons jamais éprouvé qu'une indifférence tempérée ça et là par une juste horreur : naturellement, c'était pour mieux nous réfuter que M. Dreyfus nous attribuait des idées qui n'étaient pas les nôtres et qui en étaient même très exactement le contraire.
la négation, proviennent de lui. Nous admettons parfaitement une hérédité et une tradition morales, mais il n'admet, lui, que cela. Il nie l'hérédité et la tradition du charnel, du matériel, ou du moins n'en tient aucun compte — et nous sommes bien obligés, quant à nous, de voir l'évidence.
XXVIII. — Là-dessus, Marc Sangnier produit un extraordinaire enchevêtrement de confusions et de coq-à-l'âne :
Mais, m'objectera-t-on, les peuples vivent et évoluent dans le temps et sur la terre. Ce n'est pas une société d'àmes, une église que nous voulons constituer, mais un Etat temporel.
— Sans doute, mais [et Sangnier, d'un vol preste, va s'enfuir à d'autres sujets! sans doute, mais [se répond-il] j'ai, quant à moi, la naïveté de croire que tout l'effort de l'humanité, aidée et soutenue par les forces internes du christianisme, doit justement consister à dégager les peuples des tyrannies charnelles, pour les élever peu à peu jusqu'aux franchises de l'esprit.
En se plaçant à ce point de vue, un théologien répondrait à Marc Sangnier, qu'en effet l'homme chrétien doit travailler à s'affranchir des tyrannies de la chair, mais qu'il ne doit pas commencer par se considérer, lui-même ni ses semblables, comme s'ils s'en étaient d'ores et déjà dégagés. La besogne libératrice est-elle à faire, ou est-elle faite? Si elle n'est qu'à faire, les contraintes et les précautions du passé doivent être maintenues contre la matière et la chair tant que celles-ci conserveront leur puissance. Si elle est faite... Mais ici Marc Sangnier dit seulement que l'on doit la faire. Il ne nous dira le contraire que plus loin.
Je le répète : assurément, une humanité affranchie des « tyrannies charnelles » serait plus maîtresse de soi, par là même digne de plus de liberté. Mais il ne suffît pas de lui donner en fait plus de liberté pour l'en rendre digne, pour l'affranchir des tyrannies charnelles. De ce que vous disposerez de plus de puissance, il ne s'ensuit aucunement que vous saurez mieux l'employer ; mais, de ce que vous faites un bon emploi de votre puissance, il s'ensuit que vous avez chance d'employer mieux tous les surcroîts que vous en recevrez. Il faut donc rétablir l'ordre des conditions que Sangnier a interverties arbitrairement. La liberté morale est condition de la liberté politique, mais la liberté politique n'est pas également
condition de la liberté morale. Allégez l'âme de son corps : il sera temps ensuite d'alléger le corps des contraintes réelles. Mais Marc Sangnier raisonne, s'il raisonne, à peu près comme le maître qui dirait à son élève : — Supposé que vous ayez des ailes, vous pourriez vous passer de la garde de ce balcon ; retirons cette garde, lancez-vous dans l'espace. . . L'enfant serait brisé, le maître châtié pour un homicide par imprudence. Les imprudences de Sangnier nous coûteront malheureusement plus d'une vie d'homme.
Mais Sangnier veut prouver que les ailes ont poussé :
Consultez toujours l'histoire. Comparez les anciennes civilisations à celles que le christianisme a rendues possibles. Comparez l'idée même que les Juifs se faisaient du Vrai Dieu, de l'autorité et du pouvoir parmi les hommes, à celles que nous sommes devenus capables de nous en faire aujourd'hui. Cela, sans doute, est de la vulgaire et banale observation historique, mais il ne faudrait pourtant pas qu'à force de raffiner on arrivât à méconnaître ce qui est évident.
Méconnaître quoi ? Et qu'est-ce donc qui est évident ? Qu'il y a du progrès dans le monde ? Que ce progrès est moral ? Que le christianisme y a contribué ? Non point seulement Bossuet, qui concluait à la monarchie, mais Auguste Comte, qui ne concluait pas à la démocratie, ont écrit des pages de la plus profonde sagesse en conformité avec l'objection de Sangnier. Mais en quoi sa « vulgaire et banale observation historique » confirme-t-elle les conclusions politiques de Sangnier, c'est là ce que Sangnier oublie de démontrer. Qu'on se fasse, de nos jours, une idée plus douce ou plus humaine de l'autorité, cela ne contredit en rien cette vue cependant simple, et vulgaire, et banale aussi, qu'il faut une autorité « parmi les hommes », ni cette autre vue, qui apparaîtra, je l'espère, avant peu de temps, non moins simple, non moins banale : que les conditions politiques et économiques du peuple français exigent, si l'on tient à l'existence et à la puissance de ce peuple, que l'autorité y soit monarchique et développe la tradition de Hugues Capet, de saint Louis et de Henri IV.
Avec des mots, des phrases, avec des inflexions de voix, avec des mouvements oratoires, Sangnier espère-t-il boucher l'interstice de ses idées? Espère-t-il nous dérober l'évidence de ces lacunes? J'en suis bien désolé, mais son thème fondamental,
le thème sous-jacent et répandu dans toutes les parties de ce qu'on peut nommer avec quelque indulgence son argumentation, son idée fixe que le perfectionnement moral, l'ascension chrétienne des hommes les rendrait de moins en moins aptes à tout système autre que le système républicain, est une idée fausse. Elle est fausse absolument pour beaucoup de raisons dont je peux énumérer quelques-unes.
La première raison est qu'il n'existe point de relation directe entre la perfection morale et la perfection des formes politiques, celle-ci étant liée à des objets bien étrangers à la moralité des hommes, par exemple à la condition géographique ou économique de leur terroir. La deuxième raison est que l'état républicain démocratique n'est pas une forme politique perfectionnée, mais bien rudimentaire ou décadente. La troisième, que, si la République réclame en effet beaucoup de vertu de la part des républicains, cela tient justement à ce qu'elle est un gouvernement faible et grossier, que ses vertus intrinsèques sont médiocres, et que sa pauvreté naturelle ne saurait être compensée que par la bonté des individus, à condition pourtant qu'ils soient déjà eux-mêmes bons, et aussi que cette bonté puisse se déployer utilement, ce qui n'a pas lieu dans certaines Républiques où toute bonté d'ordre catholique est proscrite nominativement. La quatrième, qu'il n'y a pas, en fait (« consultez l'histoire », Sangnier), de liaison réelle entre le développement de la vertu « chrétienne » chez les particuliers et le retrait des institutions monarchiques dans l'État : quand la France fut-elle plus croyante et plus vertueuse qu'aux xiie et xme siècles ? c'est aussi le moment où elle fut le plus monarchique, le plus féodale, le plus « corporative » et le moins individualiste, c'est-à-dire le plus étrangère au système démocratique républicain cher à Sangnier, le plus éloignée du système qui tend à porter au maximum « la conscience et la