RESPONSAR1LITÉ CIVIQUES DE CHACUN
De son principe faux, Sangnier ne tire même pas des conséquences logiques ; car enfin, si le catholicisme a perdu du terrain en France depuis l'âge d'or de saint Louis, ne conviendrait-il pas, tout d'abord, de reprendre le terrain perdu et puis d'en regagner quelques pouces encore, avant de nous décréter dignes du régime républicain ? Sangnier aurait dû commencer
par ramener l'homme intérieur au niveau spirituel et moral du contemporain des croisades. C'est seulement après avoir opéré cette réforme individuelle, que son principe l'autoriserait à remettre aux surhommes une fois obtenus les franchises civiques dont ils seraient devenus dignes. L'injustice qu'il fait aux chevaliers et aux servants d'un âge héroïque, au profit du moderne babouin dégénéré, a pu se présenter parfois à la pensée de Marc Sangnier, il en aura senti l'inconséquence secrète. Je trouve dans le compte rendu qu'a donné M. Georges Hoog du IVV Congrès des Cercles d'études el Instituts populaires de France, tenu à Paris les 25 et 26 février dernier, la trace de cette inquiétude chez Sangnier. Comme d'autres philosophes chrétiens se sont demandé si la méchanceté des foules n'entraînerait pas au rétablissement de la servitude antique, Sangnier a quelquefois entrevu dans ses cauchemars la possibilité d'une Restauration consécutive à nos désordres et à nos folies. Le texte qu'on va lire témoigne du degré de sa résignation et de l'ingénieuse consolation qu'il s'est inventée :
Congrès des Journalistes.
Séance du 24 février. Deuxième séance.
... Le Sillon est-il républicain ? demande quelqu'un. Démocratie et République ne se complètent point nécessairement ; Démocratie et Monarchie ne sont pas incompatibles.
— Le Sillon ne fait pas actuellement de politique militante. Il n'en est pas moins animé d'un esprit républicain.
— Mais alors, reprend l'interlocuteur de Marc Sangnier, que feriezvous si la Monarchie était rétablie en France ?
— Ce que je ferais ? dit en substance notre ami. Je vais vous le dire immédiatement. J'irais au-devant du roi, entouré de tous mes camarades du Sillon, et je lui dirais : « Sire, vous savez combien amère est notre douleur, car votre présence même sur le trône de France n'annonce-t-elle pas la faillite de nos plus chères espérances ? Mais nous sentons trop la raison d'être de la nouvelle situation, pour vous en vouloir le moins du monde. N'est-ce pas l'anticléricalisme démagogique qui, en accaparant la Démocratie française, vous a rendu nécessaire en ce pays ? N'est-ce pas parce que le peuple n'avait point les épaules assez robustes pour supporter le lourd fardeau du gouvernement, que vous en avez repris la charge ? N'est-ce pas parce qu'il n'était ni assez conscient, ni assez capable de responsabilité que vous nous êtes revenu, Sire, vous, noble cerveau de la pensée nationale ? Mais le Sillon progressera,
soyez-en sûr. En développant au sein des masses populaires la conscience et la responsabilité civiques, il les rendra dignes de la vraie Démocratie. Et puisque, dans votre premier acte officiel, vous avez tenu à manifester vos tendances démocratiques (!), nous sommes persuadés que vous vous réjouirez de notre labeur, et que votre plus grande joie sera de redevenir inutile lorsque nous aurons consacré dans les lois cette République démocratique que nous réaliserons d'abord dans les mœurs. Nous ayant ainsi prouvé votre grand amour du peuple et de la Démocratie, nous serons heureux de proclamer bien haut que vous avez, par votre retraite même, magnanimement mérité de la patrie.
Cette petite drôlerie causa, paraît-il, de grands rires l. Elle était cependant fondée sur les jeux de mots les plus bas. Mais pourquoi Marc Sangnier a-t-il oublié de pousser son hypothèse jusqu'au bout ? Peut-être se fût-on plus amusé encore si Sangnier avait rapporté la réponse du roi de France. Elle est écrite page 158 du dernier recueil des contes de Jules Lemaître (En marge des vieux livres : U école des rois), au testament de Balthazar, le roi mage, le roi savant : « Le jour où il sera dûment constaté que tous les hommes sont bons et qu'ils sont égaux en vertus et en lumières, je prie celui de mes successeurs qui régnera à cette époque d'abdiquer le pouvoir et d'établir dans le pays le suffrage universel et la République. .. » La réplique royale offre cet avantage évident d'être juste : car (c'est ce que Sangnier ne voit ni ne comprend encore) l'absurdité de la démocratie ne vient pas du tout du peu de vertus ni
1. Pour donner à ces rires un pendant exact, ne peut-il se trouver quelque plaisantin de Genève ou de Lédignan qui conseille à Marc Sangnier de porter au Pape le petit discours qu'il a préparé pour le roi ?
« Si vous existez, Très Saint Père, c'est que la catholicité a encore besoin d'un centre vivant et d'un visible Saint-Esprit. Mais le Sillon progressera, soyez-en sûr. En développant au sein des masses chrétiennes la conscience et la responsabilité religieuses, le Sillon les rendra dignes du christianisme intégral. Nous sommes persuadés que vous vous réjouirez de notre labeur et que votre plus grande joie. Très Saint Père, ce sera de devenir inutile quand nous aurons réalisé dans nos cœurs cette infaillible vie du Christ que traduit provisoirement l'infaillible parole du Siège romain. Votre retraite magnanime viendra alors sceller de l'anneau du pêcheur la réalisation des immenses progrès que le Sillon aura inspirés aux âmes humaines, au fond desquelles Dieu vivra et parlera. »
Je ne dis pas que cette parodie protestante serait de très bon goût. Je dis qu'elle est possible et qu'elle porterait. Marc Sangnier ayant dit, ayant écrit et ayant fait le nécessaire pour qu'elle porte. Tous ceux, catholiques ou non, qui ont horreur du protestantisme en subodorent le fumet à chaque feuille du Sillon.
du peu de lumières des particuliers, mais de la distribution inégale de ces vertus et de ces lumières, quelles qu'en soient, au reste, l'abondance et la pénurie. Le progrès, tout progrès, complique, diversifie, différencie ; il détermine des inégalités croissantes : plus la fortune, l'instruction, la moralité populaire se développeront sous la monarchie, et moins ces progrès auront chance de rendre la monarchie inutile : elle en deviendra même de plus en plus nécessaire pour empêcher entre les possesseurs de tant de biens l'établissement d'un conflit constitutionnel — c'est-à-dire le gouvernement des partis, la République ! — Les consciences et les responsabilités civiques auront toujours besoin d'un juge incontesté, d'un arbitre inflexible, pour être empêchées de se tromper de domaine et d'entreprendre sur la compétence et sur l'autorité limitrophe. Sangnier s'exprime comme si l'insouciance civique et l'intérêt personnel étaient les seuls faibles de l'homme : qu'il me permette de le lui rappeler humblement, il y a l'ignorance, il y a la présomption, il y a la légèreté et l'orgueil.
J'ai déjà expliqué tout cela avec détail dans les réponses aux lettres que nous adressait Marc Sangnier en premier lieu. Qu'y a-t-il répliqué ? Exactement rien. Cela ne l'empêche point de chanter victoire.