‹ La démocratie religieuseChapitre 7 sur 128 · Action française du 15 juillet · texte numérisé non relu

Action française du 15 juillet

2. Aujourd'hui représentant de Monseigneur le duc d'Orléans dans les Vosges.

m'ont assuré d'un assentiment chaleureux, et les catholiques m'ont adressé les témoignages d'une approbation à laquelle je ne saurais songer sans fierté. « C'est parfait », m'écrit notamment un prêtre du sud-ouest, qui veut qu'on le sache notre ami, « vous avez parfaitement raison quand vous dites : « Notre « philosophie de la nalure n'exclut en rien le surnaturel. « Pourquoi donc le surnaturel de Marc Sangnier ne sous- « entend-il pas la nalure P » Saint Ignace a dit cette parole, qui a été une des forces de la Compagnie de Jésus, si conforme à votre conclusion : « Priez Dieu comme si vous ne comptiez « pas sur vous. Travaillez comme si vous ne comptiez pas « sur Dieu. »

De son côté, M. René de Marans m'a adressé une page des plus intéressantes, qu'il me paraît nécessaire de communiquer au public, avec l'autorisation de l'auteur.

Monsieur,

Je lis dans YAclion française votre article sur « le dilemme de Marc Sangnier ». Voulez-vous me permettre d'y ajouter quelques réflexions qui me sont suggérées tout naturellement par mon origine intellectuelle et par mon habitude de fréquenter les milieux chrétiens sociaux ?

Il y a deux choses contenues dans le dilemme de Marc Sangnier. La première c'est qu'il y aurait opposition naturelle entre « le positivisme monarchique de YAclion française » et le « christianisme social », et qu'entre les deux il faut choisir. Vous répondez à cette mise en demeure, et, contre votre réponse, je n'ai rien à objecter. Je crois que « positivistes monarchistes » et chrétiens sociaux, s'ils n'ont point absolument les mêmes principes, sont d'accord et ne peuvent faire autrement que d'être d'accord dès qu'il s'agit de réalisations et de doctrine appliquée. Je puis d'ailleurs vous apporter en confirmation mon exemple personnel. C'est parce que, tout jeune étudiant, je m'étais nourri des idées de Vogelsang, de Hitze et de La Tour du Pin, qu'ensuite j'ai lu avec avidité VAction française, que je l'ai comprise et aimée.

Mais dans le dilemme de Marc Sangnier il y a autre chose : c'est que le « christianisme » social est représenté par le Sillon. A cela vous ne répondez point, et, sans doute, c'est à un « chrétien social » qu'il appartient de le faire. Je trouve, moi, que la prétention de Marc Sangnier est singulière, et je ne suis pas seul, je crois, à la trouver telle.

Je sais bien que, aux yeux de beaucoup, le Sillon représente la

suite de ce qu'on a appelé le mouvement social catholique. Mais, c'est là une dangereuse équivoque. Les « chrétiens sociaux » de France, d'Autriche, d'Allemagne, etc., ont fait une constatation sur laquelle ils reviennent sans cesse : l'état de désorganisation générale dans lequel se trouve notre société occidentale, par suite de la dissolution des liens sociaux. Ils ont demandé une chose principale : l'organisation d'institutions permanentes, capables de* secourir la faiblesse des hommes. Et ils ont rencontré en face d'eux un ennemi acharné : le monde des conservateurs et des catholiques libéraux soutenant que lorsque chacun, patron ou ouvrier, ferait son devoir et pratiquerait la vertu, la question sociale serait résolue. Que l'on compare tout ceci avec le thème bien connu du Sillon, et l'on verra que, si le Sillon a le droit de poser un dilemme, c'est au nom du christianisme individualiste et libéral, et non pas au nom du « christianisme social ».

Aussi les jeunes « chrétiens sociaux » et non seulement ceux qui sont d'accord en tout avec moi, mais aussi ceux qui, pour des raisons ou des prétextes divers, refusent d'étendre à la politique leurs sages raisonnements sociaux, voient, de plus en plus dans le Sillon, non un allié, mais le pire des adversaires, le continuateur du préjugé individualiste contre lequel nos maîtres, les fondateurs et les chefs de l'école sociale catholique de France, ont lutté pendant trente ans.

Un seul dilemme existe, mais entre ceux qui veulent faire reposer la société sur la vertu des citoyens et ceux qui au contraire veulent appuyer sur une organisation sociale la faiblesse des hommes. Les chrétiens sociaux, historiquement et rationnellement, se rangeront pour ce dernier parti avec V Action française, le Sillon sera malheureusement de l'autre côté et en assez mauvaise compagnie.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes bien dévoués sentiments.

R. de Marans.

Il n'est pas besoin d'exprimer tout le prix que j'attache à l'approbation de ma thèse du 1er juillet par un jeune écrivain catholique tel que M. de Marans. Mais peut-être lui suis-je encore plus reconnaissant d'avoir senti et dit, comme il l'a très bien fait, qu'il ne m'appartient pas d'examiner jusqu'à quel point l'action de Marc Sangnier se rattache aux principes et à l'école du christianisme social. Ce sont là des difficultés intérieures particulières aux catholiques et dans lesquelles on ne saurait intervenir du dehors sans commettre une véritable faute de goût.

Marc Sangnier ne peut être pour nous — les libertins de l'aile gauche — que ce qu'il dit, croit et veut être. Nous le

jugeons, nous l'estimons et nous l'aimons d'après la cocarde qu'il arbore ou, si ces métaphores belliqueuses déplaisent, d'après le Symbole qu'il récite tout haut. C'est le Symbole catholique. Nous vénérons de tout notre cœur ce Symbole. Quiconque le profère est qualifié par nous d'ami. Nous ne pouvons l'entendre sans nous rappeler les grands jours de la civilisation, une forme splendide donnée à l'univers, et la puissante discipline imposée aux âmes. Rien d' individualiste , rien de libéral, là-dedans ! Les plus violentes passions du catholicisme, comme la Charité, sont justement nommées Vertus à cause du rythme secret qui les mesure et les défend ainsi de déviation ou d'excès... Le mysticisme catholique est lui-même régi, policé, soumis à des lois. L'Eglise contrôle les visions et les extases de ses héros, sa discipline condescend aux dernières moelles de l'être. Elle forme, proprement, la cité de l'ordre, dont tous les mouvements peuvent être dits des progrès. Elle est une société de sociétés, dans laquelle la solitude même se hérisse de saintes fortifications tutélaires. Je ne sais pas d'enchantement comparable à celui de la considérer en moraliste, en politique, en critique et en historien.

Nous avons le devoir de nous attacher à cet élément, à ce signe et à ce symbole : le catholicisme couvre tout, sauve tout. Aussi n'irai-je point me mêler de décider qu'un groupement comme le Sillon relève du « christianisme » « individuel » et « libéral », ou de dire qu'un tel christianisme n'est pas catholique. Mais, nous voulons le déclarer, en dehors du vaisseau catholique, il n'existe point de secte chrétienne qui nous satisfasse ou nous rassure au point de vue politique, esthétique, moral et national.

Ces sectes ne sont ni françaises ni, au grand sens du mot, humaines. Nous sommes dans la nécessité rigoureuse de les traiter en ennemies. Le christianisme non catholique est odieux. C'est le parti des pires ennemis de l'Espèce. Tous les faux prophètes jusqu'à Rousseau, jusqu'à Tolstoï, ont été de fervents chrétiens non catholiques. Il ont semé la barbarie et l'anarchie. Nous ne pouvons pas les aimer, ni les tolérer, quelque nom de Dieu qu'ils invoquent. Le huguenot Guillaume Monod se disait christ ou inspiré de christ. Nous n'avons jamais contesté les mérites de ce saint homme, qui furent sans

doute très grands. Mais les extases qu'il prêchait ne servirent, en somme, ni les citoyens ni l'Etat : et le ciel et la terre, le bon sens et le goût étaient également importunés de ses rêveries. Le frein catholique manquait à son exaltation religieuse. C'est pourquoi lui manquèrent les mesures de la raison. Nous ne voulons encourager aucune folie.

On ne saurait rêver d'alliance ou d'entente politique avec une secte dans laquelle d'abominables inepties ne sont point réprimées ou le sont mollement. Il nous faut les garanties du catholicisme, seul mode organique et organisateur du christianisme. Ces garanties existent en France depuis Clovis. Clovis ne se fit pas simplement chrétien : il évita expressément l'arianisme des Burgondes et des Byzantins, il se fit catholique, catholique romain. Mais, quand elle coupa la tête au successeur et à l'héritier de Clovis, la Révolution n'était point du tout anti-chrétienne ; elle était protestante et anticatholique. Nous ne nous allierons qu'avec des chrétiens catholiques, pour refaire ce qui fut fait depuis Clovis et bassement défait par la Révolution.

Page 1