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joie du tout ; c'était une pauvre âme désemparée, qui s’en allait à la dérive, et qui, si elle l'eût osé, dans la vielle maison, se fût enfermée pour pleurer.
Quand elle rentra au château, il faisait noir. | Elle avait pris le train pour ménaver leur uni-
| que cheval, et la montée était longue autant
que raide.
| À peine Julienne se fut-elle débarrassée de ses
| vêtements de voyage qu'elle redescendit dans | | la grande salle. Elle avoit besoin de revoir Jean ; Jean était la cause de sa profonde misère, mais il était aussi sa consolation.
Pendant les quatre années et demie qui s'étaient écoulées entre le retour du jeune warçon à Puygarrou & l'heure présente, il lui avait donné plus d'un souci; son caractère aventureux, son orgueil indomptable avaient plus d'une fois mis face à iace deux volontés aussi résistantes l’une que l'autre. Mais le cœur de Jean était tendre et il avait toujours fini par céder, sentant, au fond, malgré ses belles col*res, que sa tante voulait son bien et qu'elle le voudrait envers et contre tous, principalement contre lui-même,
Ce soir, la vierge-mère qui avait tout sacrifié à l’orphelin avait particulitrement besoin de sa présence. IT lui semblait que le voir auprès d'elle adouciesait sa peine, en lui rappelant son devoir.
Jean était dans la salle, en effet, et. comme toujours, il accucillit sa tante avec des caresses qui lui furent trèe douces. Mais elle n'était pas disposée à répondre aux questions banales qui accompagnaient ces rares escapades dans
ce qu'il appelait plaisamment ‘‘ la vie mondaine”.
— Tante, dit-il, pendant qu'on desservait leur frugal repas, j'ai une requête à vous présenter. Vous allez dans le monde, vous, et jamais vous ne m'emmenez avec vous !
— C'est parfaitement vrai, répondit Mlle de Puygarrou, non sans surprise. J'avais réservé la bonne société de Perpignan pour le moment où, tes classes étant finies.
— Pardonnez-moi de vous interrompre, ma tante chérie, maïs nous allons nous égarer et perdre du temps. Je voudrais vous parler de mon avenir.
Elle le regarda, interdite. Ce gamin avait donc songé à l'avenir ?
— Je vais avoir dix-huit ans dans peu de semaines. Il faut choisir ; c'est ce qu’on appelle, en style de chemin de fer, un embranchement,.
— Que veux-tu faire, dans l'avenir ? demanda Julienne, qui avait vite recouvré son sangfroid.
— Je veux vivre sur nos terres et diriger le domaine, quand vous aurez envie de vous reposer, ajouta-t-l avec une courtoisie toute espagnole. Et pour cela, il faut des connaissances spéciales, que vous avez, que je n'ai pas.
— Et ton service militaire ? demanda posément Julienne.
— Précisément, Je voudrais le faire à présent afin d’être libre par la suite.
- Ton idée est bonne ; j'y avais songé, ré soma sa tante. Je n’y vois pas d'inconvé nient.
- Vous - AppROUvez, alors ?
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devenir seule pendant trois ans, abandonnée à sa tristesse, que tout le travail du monde ne parviendrait pas à dissiper, surtout maintenant, alors qu'elle serait exposée à rencontrer Aymery et sa femme... à moins d'une claustration complète, ce qui n'était guère admissible ct ne serait pas plus gai ? :
— J'approuve, dit-elle avec un soupir.
Sa v'e n'était-elle pas faite de renoncements ? Un de plus ou de moins, qu'importait ? Elle n'en était plus à compter ses peines.
— Et alors, ma tante, puisque je suis décidé à endosser le harnais de combat, comme dirait mon professeur, donnez-moi un peu de distraction. Je ne vous en ai guère demandé jusqu'ié.,
C'était vrai. Jean avait accepté une vie presque cénobitique, à peine coupé çà et là par quelques visites à des parents ou amis de Perpignan, parmi lesquels il avait montré une préférence marquée pour la famille Carval, leurs cousins à un degré éloigné, mais plus amis que cousins.
— Tu as raison. Nous verrons un peu de monde ; cela te formera.
— Ch ! en ce qui concerne le régiment, moins je serai formé aux belles maaières, moins je cours de risques de me faire arriver des choses désagréables ! Heureusement, j'ai beaucoup vécu avec nos paysans, et c’est là la vraie école... Et à ce propos, ma tante...
— Quoi done ? demanda Julienne, voyant qu'il avait besoin d’être encouragé.
- À Banvuls. ils vont avoir leur bal de trois jours, porr le carnaval. Vous ‘pensez bien que ie ne vais pas vous demander de m’envover
danser pendant trois jours avec toutes les jolies filles du pays --- et encore beaucoup moins vous demander de m’accompagner. Mais mardi, si vous vouliez bien me permettre, j'aurais bien aimé voir cela, et aussi me dégourdir les jambes en dansant la catalane... Deux ou trois heures seulement, si vous ne voulez pas davantage... Voyez-vous, ma tante, quand je reviendrai dans trois ans, je serai un monsieur, je ne pourrai plus me mêler à ces plaisirs innocents, mais populaires, tandis que maintenant, pour une seule et unique pauvre petite fois.
Il jouait avec une écorce d'orange, restée sur son assiette, et parlait sans lever les yeux.
— [y a anguille sous roche ! pensa Julienne. Quelque amourette... et en effect, un si beau garçon ! Ce qui est surprenant, c'est que rien ne soit arrivé plus tôt.
— Tu y tiens beaucoup ? demanda-t-elle négligemment.
-- Pas plus que cela. . mais j'aimerais assez.
-—— Petit sournois ! pensa la tante en réprimant un sourire. Enfin, comme il doït s’en aller, cela ne tirera pas beaucoup à conséquence. — Veux-tu que j'aille avec toi ? demanda:t-elle.
— Ce sera comme vous voudrez, tante ; seulement, ce n'est pas trop votre place...
-- Tu as raison ; eh bien, va, mon enfant, et amuse-toi. La semaine qui suivra, nous ferons une tournée de visites dans Perpignan, et, dès mercredi, nous irons chez le tailleur, car tu grandis trop pour tes habits. On ne peut plus te considérer comme un moutard.
Jean se leva et vint embrasser Julienne par derrière, en lui passant les bras autour du cou. C'était une des cracieuses câlineries de son en-
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fance, qu'il avait négligé depuis quelque temps, et sa tante y fut très sensible.
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C'était un jour de fin de février, très doux, tiède et caressant comme les mains d'un petit | enfant sur la joue de sa mère. On cût dit que la nature voulait prendre congé de l'hiver, sans brusquerie ni secousse, comme il convient lorsqu'on est sûr de le retrouver.
Toute la nuit on avait dansé dans une grande salle de Banyuls qui ouvre sur le port ou plutôt sur la route qui sert de port. Les barques tirées haut sur le galet, à l'abri des tempêtes, avaient passé là toute la mauvaise saison et ne demandaient qu'à reprendre la mer.
Déjà, depuis deux ou trois semaines, leurs possesseurs tournaient autour, peignant ici, calfatant là, mettant les pauvres barquettes en me-
sure d'affronter à nouveau le gros temps, dan- | gereux en ce pays d'écueils et de roches sous- É | marines.
Vers trois heures, la porte de la salle de bal s’ouvrit @t, un par un, les couples sortirent, se tenant par la main.
Ils avaient dansé toute la nuit précédente, et avant d'entendre l'oraison funèbre du carnaval, prononcée par un vieux iovstic renommé pour ce genre d’éloquence, les danseurs infatisables venaient sur le quai, sous les platanes encore sans verdure, exécuter la catalane.
C'est une jolie danse des siècles passés, qu'on
| se représchterait mieux avec des feutres à plu-
DEL Tree efiet iipgetey mentor
mes et des robes à vertugadins qu'avec les toilettes modernes. De coquettes passes de menuet, des balancements sur place, où les jeunes filles apportaient toute la grâce, toute la coquetterie imaginables, réjouissaient les yeux d'un larue cercie de spectateurs.
Et vraiment, toute la courtoisie espagnole, toute Ja politesse française s'étaient réunies pour faire de cette sorte de pavane un spectacle rare, tel qu'aucune danse locale n’en offre ailleurs aux regards.
Les danseurs tournaient en sens inverse, se faisant des saluts et des grâces, et lorsque les couples assortis par leur volonté, au début de la danse, se retrouvaient dans l'anneau enchanté, c'étaient des grandes révérences, des tours de tête mignons sur un col qui semblait se dérober ; les mains se touchaient à peine, puis, après un demi-tour, le rite consacré rappelait les danseurs à leur devoir.
Un orchestre singulier, composé d'instruments modernes pour une part et d'autres très anciens dans le genre du rebee, accompagnaient d’une musique délicate de déploiement de grâces miwnardes.
De temps en temps, lassé, un couple s'évadait silencieusement du cercle, sans qu'on parût y prendre garde, et — ici disparaissait la poésie— en général, on allait prendre une consommation chez le cafetier voisin, ravi de l’aubaine annueile,
Jean avait v'te retrouvé Mariette ; ils avaient dansé ensemble la catalane, applaudis par l’assistance, fière de voir le jeune monsieur de Puvzarrou se mêler à ce divertissement popu-
laire.