‹ La demoiselle de Puygarrou [microforme]Chapitre 13 sur 43 · PR EC ACT · texte numérisé non relu

PR EC ACT

Mariette était peu connue, son père ne la laissant jamais sortir seule et sa nourrice ayant trop à cœur de conserver l'horneur et le renom de sa petite perle pour la conduire aux fêtes locales. Mais c'était la première fois, une fois n’est pas coutume, et l’on aurait le temps de médire pendant tout le carême.

Après une demi-heure de danse, Jean sortit du cercle, emmenant sa danseuse; mai. au lieu de se diriger vers le café, il l’entraîna doucement vers les sentes étroites, débordantes d'arbres en fleurs, où les haies tiennent lieu de murailles, où, ce jour-là, aucune tête ne se lèverait curieusement à leur approche.

Et, pour plus de sûreté, ils gagnèrent la garrigue toute proche. Catherine avait retrouvé quelques amis de son jeune temps ct croyait les jeunes gens fort absorbés par la danse.

Ils s'assirent sur les cystes brûlés du soleil, qui embaumaient leurs vêtements au plus léger fro'ssement.

— Mariette, dit Jean, j'ai dit à ma tante que ie veux devancer l'appel ; elle y consent. Et toi, m’attendras-tu trois ans ?

— Je t'attendrai toute ma vie, répondit Mariette, dont les yeux profonds s'étaient soudain creusés par une angoisse mortelle. Mais toi, me seras-tu fidèle ?

— En douterais-tu ? En ce cas, Mariette, mieux vaudrait nous dire adieu ici méme, car ma vie t'appartient et je ne la reprendrai pas. Jamais un Puygarrou n’a changé de parole.

— Cela, c'est vrai, dit lentement la jeune fille. S'il n’y avait que toi...

ils avaient commencé, mais ils se sentaiont

Ils se tutoyaient, sans savoir à quel moment

mt

plus près l'un de l’autre depuis qu’ils avaient cessé de se dire : vous.

— Je sais qu'il y a des obstacles. Ainsi, ma tante veut que je voie un peu de monde avant d'entrer au régiment.

— Tu vois ! fit douloureusement la fillette.

— Crois-tu que cela puisse me faire changer ? Et ne vaut-il pas mieux que j'aie vu le monde, en effet, pour dire en face à ma tante Julienne : ‘* Mariette, ma fleur des bois, m'est plus chère que toutes vos plantes d’orangerie ? ”

Elle conservait une expression de doute sur son front plissé, sur ses lèvres rouges un peu boudeuses.

— Mariette, fit-il, donne-moi un baiser !

— Non ! pas ici ! répondit-elle avec fermeté. Tu ne m’embrasseras plus que lorsque je serai ta fiancée aux yeux du monde entier.

— Mariette, tu sais bien que c’est impossible! implora Jean. A quoi bon nous refuser la coupe des délices au moment où nous allons être si longtemps séparés ? Qui sait quand un jour comme celui-ci reviendra pour nous ?

Il avait passé un bras autour de la taille de la jeune fille et l’attrait à lui.

Elle résista avec une ferme douceur.

— Non! dit-elle. Tant que nous n'avions pas goûté au baiser...

Elle cacha sor visage empourpré sur l’épaule du jeune homme.

— Nous ne savions pas. reprit-elle ; maïintenant, je sais. Je veux rester pure et fière. Je veux vue tu me prennes avec mon honneur de jeune fille, et ie baiser... C’est un piège, Jean... tu le sais comme moi ! Nous sommes des gens

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ne

de la campagne, nous savons, nous voyons ce qui se passe autour de nous...

Elle ne put achever.

— Tu ne m'aimes pas, fit Jean, plein d'amertume, en dénouant ses bras.

Elle lui saisit les deux mains, et le regarda dans les yeux :

— Ose le dire ! fit-elle, avec un mélange d'’orgueil, de colère et d'amour. Ose dire que je ne t'aime pas ! C’est parce que je t'aime trop, Jean, que j'ai peur de toi, comme j'ai peur de moi. O mon Jean ! si tu savais !

Ils restèrent immobiles, seuls, sous le ciel, l’âme pleine d’une joie indicible, mêlée d'une indicible souffrance.

Ceux qui ont été jeunes, qui ont aimé, qui onË craint pour leur amour et qui ont craint de voir leur pur amour s’avilir, ceux-là seuls savent ce qui se passait entre ces jeunes créatures, trop tôt mûries par le soleil du Midi, mais prétes à tous les sacrifices, comme à tous les dévouements.

— Mariette, fit Jean très bas en retirant <es mains qu’elle avait prises, ce soir, je vais parler à ma tante Julienne. Elle est infiniment bonne et juste, tante Julienne ; elle put comprendre tout... j

Mariette le regardait d’un air de doute. Soudain son jeune et charmant visage s’illumina,

— Sais-tu qu'elle a aimé quelqu'un autrefois, la demoiselle de Puygarrou, quelqu'un qu’elle n’a pas pu épouser ?

— Pourquoi ? demanda Jean stupéfait. Si belle, car elle est encore si belle ! Elle paraît à peine vingt-cinq ans ! Et elle était riche alors!

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Pourquoi ne se serait-elle pas mariée à celui qu’elle aimait ?

— Je ne sais pas... je suis jeunette, on ne me dit pas tout, et puis il y a des choses que j'ai entendues et oublices ; mais je suis sûre qu’elle a connu le mal d’a'mer et que c’est cela qui la rend si bonne et si charitablè à tous ceux qui soutfrent !

— C'est bon ! fit Jean. Ce soir, je lui parleral, ou demain matin s’il est trop tard aujourd'hui. Tu as bien fait de me le dire... Et puis, Marietie, je te vénère..…. tu #s raison ; pas de baisers entre nous... c'est bien cruel, mais cela vaut mieux. D Mariette, le jour où tu entreras dans le vieux château à mon bras, dans ta robe blanche, il redeviendra aussi jeune que nous-mêmes !

— Si mon père y consent ! soupira Mariette.

C'est un homme fier ; il ne voudra peut-être pas... Jean, je t'aime... Adieu !

Elle s'enfuit, comme un jeune animal des bois, qui retrouve partout son chemin, et courut rejoindre sa nourrice.

— Vite, Catherine, dit-elle ; nous serons grondées, il est tard.

— Te voilà aussi pressée de repartir que tu l’étais d'arriver ? fit la bonne créature.

— Je ne voudrais pas fâcher mon père, avoua la jeune fille. Il n'aura que trop de raisons d’étre mécontent. Et je l’aime tant, car il est si bon pour moi ! Vite, Catherine, vite !

Elles se précipitèrent vers la petite station où le train arrivait presque en même temps qu'’eiles, sautèrent dans le wagon et rentrèrent au logis. Le père ne leur fit aucun reproche.

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Il était tard, en effet, lorsque Jean revint au château ; la montée était lonvue ct fatigante, et, de plus, il avait l'esprit préoccuné de tant de choses œue la marche lui semblait deux fois plus péni-he qu’à l'ordinaire, quoiqu'il eût pris le même train que Mariette, il ne l'avait pas mécme aperçue, dans la foule venue pour assister à la fête et qui regagnait les logis disséminés à la montagne.

— T’es-tu b'en amusé ? demandä Julienne.

Elle avait les yeux las et battus, comme après de longues veilles, ou de longues larmes. Jean la regarda avec attention.

— Vous êtes très fatiguée, ma tante chérie ?

demanda-t-il d'une voix tendre comme à l'époque où il était petit enfant.

— Je suis fatiguée , je vieillis, Jean !

Il la regarda, incrédule.

Triste, lasse, oui, cela se pouvait ; v'eille ? non, assurément !

— Vous vieillissez, tante ? mais quel âge avez-vous donc, pour dire des choses si extraordinaires ?

— Fais le compte toi-même, mon petit, répondit-elle Quand ton père est mort, tu allais avoir dix ans, j'en avais vingt : il a fallu me faire émanciper pour me conférer le droit d’être ta tutrice... Mon pauvre Jean !….

Les beaux veux graves et doux de Mlle de

ue : .

Puygarrou se rempliseaiont d’une roste de lar-

mes ; Jean haïisa les joues mates, un peu amaigries en ces derniers jours, mais d'un ovale tou-

mt à

jowis parfait, ‘un ton admirablement pur et chaud,

— Eh bien, fit-il, si j'avais dix ans alors, je vais en avoir dix-huit bientôt, et vous vingthuit ; vous êtes encore une jeune fille, tante Julienne, et une très belle personne, On est f'er de vous, dans le pays, vous savez ! Si l'on osait, vous seriez cataloguée parmi les ‘‘choses à voir” dans les guides ‘

Mile de Puygarrou sourit faiblement. Jadis, elle avait eu l’orgueil de sa beauté, pour celui qui l’aimait, mais depuis elle y était devenue fort indifférente.

— Va ie coucher, mon mignon, dit-eile. Demain nous causerons de beaucoup de choses le tailleur, pour t’habiller convenablement et...

— Et vous, tante, vous n'allez pas garder éternellement ces roles noires ou à demi noires ; Ça ne vous va pas du tout, vous savez ! Et nous ne sommes pas en deuil que je sache!

— Hélas ! pensa Julienne, c’est le deuil de mon bonheur que je n'ai jamais cessé de porter. Tu as raison, fit-elle à voix haute ; je ferai aussi un peu de toilette ! Nos affaires ne sont plus si mauvarïses et il faut hurler avec les loups...

— Avec les loups-garous ! conclut joyeusement Jean, quise sentait le cœur très allégé. Hein, tante, ai-je été assez bête ? Vous souvenez-vous ? Quand on pense que je vous ai infliwé le souci d'élever, à vous toute seule, un méchant gamin comme moi...

Jul'enne regarda gravement son neveu.

— Vois-tu, lui dit-elle, ce iour-là a été un des plus mauvais de mon existence ; maïs je crois, en vérité, que par la suite il s’est trouvé être

l’un des plus heureux. Sans toi, mon cher pe tit, ma vie ici eût été solitaire...

— Vous vous seriez marié e, tante !

considérément le jeune baie.

jeta in-

— Non! répliqua-t-elle brièvement, Allons dormir. !

— À demain les affaires sérieuses s'écria

Jean.

Pour monter l'escalier, Julienne avait pris une bougie dans un chandelier de forme très ancienne et il la suivait à peu de distance.

— C'est pourtant vrai ! pensa-t-il, que pas une femme au monde n’est aussi belle et n’a aussi grand air que ma tante Julienne. Je voudrais bien savoir pourquoi elle ne s’est pas inariée. Bah ! Je le saurai une fois ou l’autre. Eïle me traite encore en enfant, mais, dès de-

‘" cela va changer.

Le lendemain matin, vers sept heures, la tante et le neveu se retrouvèrent dans l'immense salle à manger, où le soleil entrait joyeusement, ïetant d’éclatants reflets sur la orande table de châtaignier, où bien des générations avaient pris leurs repas avant eux. |

Lorsque le déjeuner fut expédié, et la table soigneusement, essuvée, Julienne regarda Jean. 11 décrivait avec le bout de son doigt des signes mystérieux sur le bois poli et ne semblait pas disposé à parler le premier. Sa tante entama la conversation.

— Tu avais quelque chose à me dire ? fit-elle,

Il se leva et vint s’asseoir près d'elle.

— Oui, tante, quelque chose de très sérieux. D'abord, si vous n’y mettez pas d’obstacle, je voudrais m’engager dès mes dix-huit ans accomplis, afin d’être prêt pour le labeur à venir. J'aurais ainsi une longue jeunesse devant moi...

Mlle de Puygarrou demeura pensive un instant.

— À cela, je ne saurais voir d’obijection, ditelle. Tu es solide et bien bâti; le régiment achèvera ton éducation, et, d’ici au jour de ton entrée, tu auras le temps de voir un peu de monde, de façon à constater la différence entre les bonnes et les mauvaises manières. Tu ne me reviendras pas trop lourdaud, dis ?

— Je vous remercie, ma tante, fit gravement Jean.

Il attendit encore un instant un secours mystérieux qui ne venait pas, et, enfin, se décida :

— Ma tante, dit-il, je voudrais me marier.

Un obus éclatant aux pieds de Julienne l’eût moins stupéfiée que cette simple déclaration.

— Tu veux te marier ? Toi ? bambin ! Mais tu n'as pas seulement l’âge !

— Dans quelques semaines, j'aurai l‘âge de me faire tuer ! répondit le héros inconscient.

Quand on peut mourir, on peut aussi se marier, je suppose !

— Mais le mariage, c’est pour toute la vie !

dit Julienne, à court d'arguments devant cette simple logique.

— La mort aussi ! fit-il posément.

Ils restèrent silencieux. Quelque chose de très solennel planait au-dessus de leurs têtes, sous les poutrelles du haut plafond.

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— Qui est-elle ? demanda la tutrice.

— La fille d’un petit propriétaire voisin, Mariette Gaudens. Personne n’a rien à dire contre elle ni contre sa famille ! fit Jean, se dressant sur ses ergots,

— Laissons là sa famille et elle-même ; c’est de toi qu'il s’agit. Tu crois l'aimer

— Je l’aime.

Julienne haussa les épaules.

— Tu l’aimes ! Sais-tu seulement ce que c’est que l’amour ? A dix-sept ans ! Ah! ils sont bien tous les mêmes ! A dix-sept ans comme à vingt-cinq, à vingt-cinq comme à trente! … L’amour... Je la plains, cette pauvre enfant, si elle t'aime ! Elle est douce, bien élevée ; elle a dixsept ans à peine et tu veux mettre dans sa vie un chagrin dont peut-être elle ne se cousolera jamais ?

Jean Gemeurait stupéfait. Il s'était attendu

à un mauvais accueil, mais il avait pensé, très sincèrement, que Mariette supporterait tout le blâme ; il se trouvait désarmé en voyant la colère de sa tante se tourner contre lui seul.

Julienne se leva et commença de marcher dans la vaste salle, où le soleil dessinait son ombre errante sur le plancher ciré, lorsqu'il passait devant la fenêtre, à temps régulier, comme le battant d’une horloge.

— Tous les mêmes ! fit-elle, tous égoistes, tous pleins d’oubli, incapables de fidélité ! Tu lui as dit que tu l’aimes, et qu’elle doit t’attendre, elle t’attendra. Pendant ce temps, tu en auras trouvé une autre, dix autres, tu auras couru de la brune à la blonde, — je sais comment vivent les hommes, — et, finalement, lorsque tu reviendras, lorsqu’elle t’aura. gardé tou-

en

te la tendr. : et la pureté de son premier amour, tu en épouseras une autre, — plus riche ou plus jeune !

— Ma tante ! s’écria Jean, debout, furieux de cette insulte imméritée

— Oui, plus riche, où qui semblera plus riche, continua Julienne, suivant l’idée qui la torturait depuis plusieurs jours. Je te crois de bonne foi à présent, Jean ; si je te laissais faire, tu t’engagerais de bon cœur à épouser cette fillette, — si son père n’y met pas obstacle, car M. Martel Gaudens est orguecilleux...

— Comme nous ! dit Jean.

— C'omme nous, soit ; il n’a pas tort, s’il n’est pas plus orgueilleux que nous. Mais toi! dans trois ans, tu considéreras ton engagement comne un bien lourd fardeau et tu feras tout au monde pour t'en délivrer... Je connais la vie !

Elle parlait avec une prefonde amertume.

- Faut il crelle aït € . lement souffert!

ensa ‘Jean ne se doutait pas qu’il ravivait la blessure,

— Vou aissez la vie, tante, fit-il docilement ; m: 1 nuissez aussi les Puygarrou, Ceux idèles !

— Oui, fit ie en s’arrêtant, le Puygarrou sont Îide Mais c'était dans :s temps anciens ; sait ‘e que la vie moderne, comme on a dit, va fa de toi ? Seras-tu fidèle, toi ?

— Devant Dieu dit Jean en levant sa main.

Sa tante rahai la n. #sain enthousiaste.

— Pas de sermei ‘erments deviennent des sacrilèges. Ti connaître ton esprit. Tu ne peux que trois ans de vie au dehors fer 1 seras à peing un homme, à ton ret: tenant, tu n’es

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qu'un enfant ! D'autres plus âgés que toi, plus sages, plus...

Elle s'arrêta ; le souvenir de son amour lacéré l’étou‘fait. Elle défit une agrafe au haut de son col eù reprit :

— D'autiss ont cru pouvoir être fidèles et ne l'ont pas été. 11 ne faut Pas se lier par des serments, sous peine de devenir un traître ! Et voilà ce que notr: famille n'a Jamais connu : la trahison !

Elle s’assit dans le grand fauteuil de famille. près de la cheminée, où brûlaient quelques ti SOnS ; Car les matinées sont fraiches en saison, même sur ces rives privilégiées.

— Jean, dit-elle, écoute-moi. Tu me forces à te révéler ce que je ne voulais te dire que plus tard ; mais, pour agir en homme, ii est nécessaire que tu connaisses la vérité, Assied -toi.

Il obéit, inquiet, redoutant quelque tastrophe.

— Lorsque j'allai te chercher à Paris, jadis, lorsque tu avais rendu ton séjou : su lycée possible, et même dang, ‘1x, pa:

enfantin — je dirais ridicule Pas corrigé...

Jean baissa la tête. Julienne continua :

— Je compris qu'aussi longtemps que tu te croirais supérieur à ceux qui t’entouraient, par la race ou la fortune, tu ne ferais rien de bon; que ton caractère prendrait le dessus sur ton cœur, et que, si je voulais faire de toi un homme digne du sang de mon frère, ton père, Jean, il fallait Commencer une vie nouvelle.

Le jeune homme écoutait, cherchant confuxément à comprendre. ,

— Le mal était diminué par le seul fait de

cette

imton orgueil » Si tu ne t’en étais

ET

ton retour en ce pays, où tu redevenais le petit Puygurrou, où personne ne ferait attention à toi plus qu'auparavant, Restait l’autre danger : la fortune. Tant que tu te croirais riche, tu agirais en garçon riche, qui sera un homme riche... Pour toi, pour tous, 11 fallait que notre maison semblât déchue de sa prospérité, et alors...

— Vous vous êtes sacrifiée, tante ! s’écria Jean tombant à ge'oux devant elle. Vous m'avez fait croire et vous avez dit aux autres que nous n'avions plus qu'une modeste aisance et depuis cinq ans. Oh, tante ! comment vous re mercier, comment vous bénir assez pour tant de généreux dévouement ! Vous avez fait cela, sans vous démentir un seul jour !

Il baisait la vilaine robe noire qu'il avait maudite tant de fois, et qui, maintenant, lui semblait le drapeau du sacrifice et de l’abnégation. |

Julienne mit une main sur la tête de son neveu.

— Relève-toi, dit-elle : on peut entrer.

Il obéit et se tint devant elle, le sœur plein à éclater.

— Oui, reprit Mlle de Puygarrou, je l’ai fait, et Je l’aurais continué encore des années, si tu ne me forçais toi-même à te dire la vérité.

me remercie pas, mon neveu. J'avais promis à Guillaume, quand il mourut, de faire de toi un homme, un homme de notre race ; ce que j'ai fait là était bien peu de chose. S'il n’y avait eu que cela !

Une ombre de larmes réprimées passa dans lès YeUX Surnaturellement agrandis de Julienne, et

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Jean, qui l’examinait, commença à comprendre, quoiqu'il ne sût rien encore.

— Si tu avais suivi le chemin tracé, je ne t’aurais parlé qu’en te rendant tes comptes de tutelle ; mais tu as choisi une autre voie ; force m'est de te dire la vérité. Tu n’as jamais été ruiné, et notre train de vie diminué nous a permis de faire des économies considérables ; non seulement tu n’es pas appauvri, Jean, mais tu es riche, plus riche que ne l’était ton père.

— Et vous, tante ? hasarda timidement le jeune homme.

— Moi aussi, naturellement ! fit Julienne avec indifférence.

Il marchait à son tour, dans la grande salle, émerveillé de ce qu'il venait d’apprendre, effrayé aussi, car il sentait bien que son esprit brusquement surpris n’embrassait pas toutes les conséquences de ce bouleversement de sa vie. Il s’arrêta.

-— Tante, tante ! Je ne puis vous dire, non, je ne puis pas. jamais une mère, la meilleure et la plus tendre des mères, n'aurait fait mieux que vous. Vous m'avez lié à vous par une chaîne de reconnaissance que je porterai jusqu’au tombeau...

— J'avais promis, répéta simplement Julienne.

Il demeura un instant silencieux ; puis, soudan, une lumière éclatante se fit en lui.

— C'est pour cela que vous ne vous êtes pas mariée ! s’écria-t-il en se laissant tomber sur un tabouret bas, tout auprès d’elle, et en appuyant sa tête sur les genoux de sa ‘ plus que mère”.

Elle ne répondit pas.

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— C'est pour vous Consacrer entièrement à moi, pour qu'aucune part de vos soins ne fût distraite de mon éducation, que vous avez...

dites-le-moi, tante, je suis un homme, je puis entendre et garder un « ecret, — vous avez refusé le bonheur qui venait à vous ! On m'en avait parlé, je n'y avais Pas pris garde... Tante, c'est pour moi ?

Elle fit un signe de tête ev demeura muette.

Comment parler ?

— Vou aviez peur que votre mari ne m’aimât pas assez ?

— Non ! Je savais qu'il t’aimerait tant que Lu serais seul et qu’il serait bon pour toi, Mais J'avais peur qu'il ne préférât ses autres enfants, Ceux que nous aurions pu avoir, répondit-elle les yeux perdus dans le vague, immobiles, immenses, des yeux où tenait tout l’amour, tout le regret d’une vie manquée.

— Mais maintenant, tante Julienne, je suis un homme : votre tâche est finie, vous êtes libre ; qui vous empêche ?

— Îles marié, dit-elle simplement,

— Îl est marié ? s'écria Jean, bondissant à travers la salle. I] s'est marié ? [l n’a pas pu attendre quelques années, sachant quel trésor vous étiez ! 11 a renoncé à sa part de paradis ? C'est un indigne ! C'est un inf...

— Tais-toi ! fit Julienne, se dressant devant lui ; tu ne sais pas de qui tu parles.

Jean se tut.

+ C'est Vrai: jene paie rien de cet homme, Pas même son nom : mais le le saurai demain, si je le veux, et rien ne m'empêchera de dire que c’est un être inférieur, un homme de rien !

— Serais-tu un homme de rien situ renonçais

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aujourd’hui à Mariette Gaudens ? demanda Mlie de Puygarrou.

Tout son sang venait de lui monter au visage, et jamais elle n’avait été plus belle.

— Je ne renoncerai jamais à Mariette, déclara Jean. Vous croyez m'en détacher, précisémer.

par cet exemple: la famille, les convenances, les nécessités sociales, tous ces beaux arguments qu’on invoque pour se défaire d’une situation devenue embarrassante... Mais moi, tante Julienne, je suis un Puvearrou, comme vous, et quand nous aimons, nous aimons. Si peu digne qu'il soit de vous, cet homme, je le vois sur votre visage, je le lis dans vos yeux, que vous détournez en vain, vous l'aimez encore et vous l’aimerez toujours...

— C’est moi qui lui airendu sa parole, malgré ses supplications, dit-elle; ;l a attendu très longtemps. Pour que j’eusse cessé de l’aimer, il eût fallu qu'une action honteuse le rendit indigne de mon estime ; je n'ai rien de pareil à lui reprocher, fit Julienne, de son air hautain.

— Son mariage ne l’a pas rendu indigne de vous ? cria Jean.

— Non! I a obéi au désir de son père, qui voulait le voir marié avant de mourir — et son père est très vieux.

Jean demeurait troublé : un monde de pensées nouvelles se heurtait en lui.

Il ne savait rien de la vie, et la vie venait d'entrer brutalement en lui, comme par la ,breche d'un mur de forteresse après l’assaut.

— Tu vois, reprit Julienne, qu'on peut être forcé de faire des choses contraires à son désir, à ses promesses parfois, sans Ôtre pour cela

un malhonnête homme ou même un être faible et impulsif, Sois indulgent avec les autres, mon enfant ; la vie te prépare peut-être de bien cruelles épreuves, et tu n'es pas sûr d’en sortir vainqueur. Tu auras aussi besoin d'indulgence.

La tête basse, plongé dans <es méditations, le ieune nomme essayait de trouver son chemin.

Instinctivement, il revint à son amour.

— Fante, dit-il, Puisque vous connaissez celle que j'aime, vous savez qu'elle est digne de nous. Sans doute, elle n'est pas de noble extraction, mais, telle qu’elle est, bien peu pourraient lu: être comparées.

— Tu ne sonves plus aux rois maures ! fit Julienne avec une ombre de sourire.

Jean, à son tour, rougit violemment. Cette parole était la punition de toutes ses erreurs d'adolescent.,

—… Les rois ont épousé des bergères, réponditil fièrement, Dites. tante, vous ne m'avez pas répondu ?

— Mon petit, on ne se marie pas à dix-sept ans, ni même à dix-huit, pour peu qu’on ait un crain de plomb dans la cervelle, Tu ne sais rien du monde, tu as rencontré une enfant charmante...

— N'est-ce pas qu’elle est charmante ? Vous Eh convenez ? fit Jean radieux.

— Je te l'accorde. Mais dans trois ans et demi, quand tu reviendras du service, tu commen ceras à peine à connaître la vie ; voudrais-tu te marier à ce moment-là ? Et elle, crois-tu qu'elle t’attende si longtemps ?

— J'en suis sûr! fitil avec une admirable confiance.

— Pauvre petit ! dit Julienne attendrie et

amusée à la fois. C’est qu’il le croit ! Eh bien, voyons ! Veux-tu me promettre de :e plus parler d'amour à Mariette avant de partir pour t’engager ? D'ici là, tu auras vu le vrai monde, celui dans lequel tu es appelé à vivre, — car, non eniant, nobl:sse oblige.

— Et si je vous fais cette promesse — vous savez que je la tiendrai, tante Julienne.- -m'a corderez-vous la permission de considérer Mariette comme ma fiancée pendant ces trois années de service ?

— Non! dit Mlle de Puygarrou avec une étrange fermeté. Ce serait commettre une bien mauvaise action envers elle, la pauvre enfant. A son âge, sait-on seulement ce qu’on veut ?

Vous devez vous considérer cemme entièrement libres vis-à-vis l’un de l’autre. A ton retour, si tu n’as pas changé d'il'e, on pourreit voir ce que dira Martel Gaudens.

— Vous consentiriez, vous, tarite ? s’écria joyeusement le jeune homme.

Toute difficulté lui semblait vaincus, st sa tante n’apportait pas d’ob tacle:

— Moi ?

Julienne regardait toujours au loin, de ses grands veux si beaux, dont le feu semblait s’étre amorti.

— Moi, je sais ce qu’il en coûte d’avoir un rêve et de l’avoir détruit de ses propres mains... Oui, Jean, de mes propres mains. Nul autre que moi n’a touché à mon bonheur et, «i je l’ai vu crouler en ruines, c’est que je croyais bon qu’il en fût ainsi... Où prendrais-je le courage d'empêcher les autres d’être heureux ? Si tu crois que ton honheur soit d’épouser Marictte, je r : m'y opposerai pas. Mais son père sera

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