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Mme de Morillac se sentit tout à coup l'âme pleine du fiel le plus concentré, La comparer, elle, fine plante de serre chaude, avec cette noiraude Espagnole... Car, maluré sa haute taille et l'élégance de sa démarche, le type maure <e retrouvait chez Julienne dans toute sa pureté,
Jean toisa la nouvelle venue ; il se déclara que jamais celle-là ne compterait parmi ses amies ; il espéra sur-le-champ qu'il en serait de même avec sa tante,
— Âymery va rentrer, dit Céphise à Julienne:
il est sorti avec Armand. pour Voir un cheval... Je sais bien que voir un cheval est une occupation très absorbante, mai< tout à une fin, cependant, et d'ici dix minutes J'espère les voir apparaître.
Lubine avait serré résolument les lèvres ;: cette visite n’était pas de son coût. On avait trop parlé de la demoiselle de Puvæarrou, dans la maison; on en avait fait une sorte d’héroine...
Lubine n'avait point de voût pour l'héroïsme et Julienne avait trop crand air. On n'a pas le droit d’avoir si grand air que cela
La porte s’ouvrit. Carval entra le premier, toujours pressé, s’excusant d'avoir tardé ; à peine avait-il terminé sa phrase qu'Avmery pParut dans l’embrasure de la porte.
Si accoutumé que l’on puisse être aux surprises dont la vie n'est guère économe, on n'est pas toujours sur la défensive ; l'existence serait, un martyre.
En face de lui, debout, comme lui-même, aussi belle, moins fraiche un peu, mais avec plus de noblesse et de dignité encore que jadis, ce tenait l’objet de son premier amour, la toujours ai-
mée, toujours regrettée Julienne, et personne nc l'avait averti de cette rencontre ! :
Aymery savait bien qu’un jour ou l’autre ils se trouveraient face à face ; mais aïnsi, en présence de sa femme, en présence de l'enfant dont l'existence avait détruit leur bonheur, il se trouvait désemparé,
— Qu'as-tu donc ? lui dit Armand.
— J'ai mal à la tête. Ce soleil du Midi... je m'en étais désaccoutumé... Je m'y referai. Pardon, mademoiselle... nous avons été amis autrefois, du vivant de votre frère... Vous en souvient-il ? ,
Julienne s'était assise, sentant la terre manquer sous elle.
Bravement, elle tendit la main à Morillac.
— La légende prétend que chez nous on n’oublie jamais rien. Ce n’est pas à moi de la faire mentir. Oui, monsieur, vous avez été l’ami de mon frère et aussi le mien. et vous l’êtes resté.
Carval, à demi au courant de ce drame intime, admirait la supériorité des femmes dans les situations difficiles et se disait qu’en pareille circonstance il se fut trouvé bien embarrassé.
Déjà Julienne s'était tournée vers Lubine.
— Ce pays vous plaît-il, madame ? lui disaitelle,
— Pas du tout, répondit sèchement la jeune mariée, J'y suis venue enfant, puis on m’a emmenée à Paris, et, si j'avais été libre de choisir, ce n'est pas de ce côté que j'aurais dirigé mon Voyage de noces. Mais on fait bien rarement ce qu'on aimerait à faire.
Cette remarque était si juste, à plus d’un ti-
tre que personne ne trouva rien à répondre. Seu-
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le, la toujours bonne Céphise entreprit de sauver la situation.
— Le père de notre cousin Aymery tenait à nous faire connaître sa bru, dit-elle avec douceur ; il nous l’a envoyée, messagire de bonnes nouvelles... Il avait tant à cœur de voir son fils marié ! Je crois qu'en se refusant plus longtemps à lui donner cette satisfaction, Aymery eût positivement abrégé ses jours.
— M. de Morillac est un bon fils, dit Julienne de sa voix pleine et grave. Il existe de bons enfants, quoi qu'on en dise et médise.…..
— Je ne crois pas qu'aucun pays soit mieux partagé que la France à ce point de vue, dit Armand, saisissant la balle au bond. C'es surtout chez nous que se voient les sacr'fices les plus généreux, accomplis silencieusement et sans le moindre espoir de récompense. Pour ma part, j'ai vu dans ma propre famil!'e
— Armand, de grâce ! implora sa temme.
Carval baïsa la main de celle qui avait rem pli son devoir filial jusqu'au delà du moment Où Ja coupe déborde, et il n’ajouta plus un .not.
— Nos enfants nous récompenseront, dit Céphise en souriant.
— Le croyez-vous ? ft Lubine avec un maurvais sourire,
Elle sentait une corde tendue quelque part dans le salon, et sa plus grande joie eût été de la faire éclater ; mais où la prendre ?
Elle avait entendu parler des circonstances difficiles qui avaient précédé le mariage de sa cousine, ct s'était dit maintes fois qu'à sa place, si elle ava't vraiment su grande envie d’épouser Carval, ce n’est ni père ni mère qui l'en cussent empéchée,
Mais le ciel, qui la connaissait bien, l'avait faite orpheline de bonne heure, de sorte qu'elle n'avait eu aucun sacrifice à accomplir. Et ce n'est pas Carval qui lui eût inspiré nine folle passion...
Elle reporta son regard félin sur le mari qu'elle avait choisi parmi un certain nombre de prétendants ; car Mlle de Santès possédait — outre sa figure, charmante lorsqu'elle le vouiait, sa taille et sa démarche élégantes toujours — une fortune très suffisante pour attirer les épouseurs,
Pourquoi avait-elle distinguée Aymery de préférence à tout autre ? e
Probablement à cause de son extrême distinc-
tion, de l’incontestabhle beauté de sa personne, ct peut-être, obscurément, parce qu’il ne se souclait pas beaucoup d’elle, parce que le vieux marquis la recherchait pour hru, et que c'était, presque un bon tour à jouer à Aymery que de l'épouser, alors qu'il se montrait si peu désireux de le faire.
Epouser les gens malgré eux, c'est un plaisir, sans doute ; seulement il est de courte durée : l'avenir ne tient pas les promesses que le présent s’est bien gardé de faire ; c'est une jouissance négative.
Et cependant, parcevue à vingt-six ans, Mlle de Santès se devait à elle-même de ne pas rester vieille fille: Aymery en valait un autre, pour l'usage qu’elle comptait faire de lui: un mariage de convenance, sans amour, sans bonheur, avec les agréments que procure le monde à une femme mariée... c’est là ce qu’elle avait espéré ; elle l’avait obtenu... Mais pourquoi cet-
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te atmosphère de drame, où elle se mouvait mal à l’aise ?
Lubine était un oiseau de volière ; elle n’aimait ni le plein air, ni les grandes échappées du ciel bleu ; vraiment, c'était une malchance que son mari eût l’esprit autrement tourné.
Tant d’aimables jeunes gens se fussent accommodés d’un attelage à deux où chacun ne s'occupe que de soi, comptant sur l'autre uniquement pour le souci des convenances !
Jean écoutait aussi et regardait. 11 n'avait pas eu besoin de plus de soixante secondes pour deviner le rôle qu’Aymery avait joué dans la vie de sa tante ; car son cœur était précoce, et, en tout ce qui touchait à Julienne, d'une sensibilité qui approchait la divination.
— S'il s'est marié uniquemeut pour faire plaisir à son vieux père, pensait le jeune homme, on pourrait plus facilement lui pardonner... Notre cousin Carval a raison ; la France est un pays d’héroïsmes ignorès ; ma tante s’est «sacrifiée pour moi; Céphise s’est sacrifiée pour tous les siens ; M. de Morillac a bien pu se sacrifier pour contenter une lubie de son père. Et pourtant, s’il avait attendu encore un peu, s'il était venu ici quelquefois, s’il m'avait vu, il aurait compris que je n'étais plus un obstacle. Cette femme me déplaît au delà de ce que je puis dire ! ajouta-t-il à ses médit: ions. Je la crois mauvaise comme tout ce qui est mauvais. Qu'elle ne s’avise pas de faire souffrir ma tante Julienne, seulement ! Car c’est à moi qu'ellé aurait affaire, et je la ménagerais pas!