L. ranversation lait, dans le salon, cahin
aha, chacun sentant qu’il y avait quelqu'un le trop et que la situation était insoutenable.
Julienne se leva.
— Quand viendrez-vous dîner ? lui demanda Céphise.
— Un jour ou l’autre... Leissez-nous un peu respirer, répondit Mile de Puygarrou. Nous avons vécu très retirés, absorbés par l’éducation de Jean, et maintenant que cinq ou six mois seulement nous séparent du jour où il rejoindra son régiment, je m'imagine que nous ne viendrons jamais à bout de ce que nous avons à faire.
— Cela, déclara Armand, c'est une défaite.
Parlons mieux : voulez-vous venir la semaine prochaine, jeudi ?
Julienne hésitait. Comment supporter un pareil supplice, et, d'autre part, comment s'en débarrasser ?
— Ma tante, dit Jean, nous n'avons rien à faire jeudi.
Il examinait tout le monde, désireux de pénétrer le mystère de ces âmez: qui le touchaient de si près.
— Eh bien, jeudi, c'est entendu, conciut Céphise. Et, avant ce jour, nous irons vous ren: dre visite. Vous- habitez toujours la vieille maison ?
-- Oui, répondit Julienne. Depuis que les Puygarrou ont retrouvé leur ancienne splendeur, — elle masquait son trouble sous une feinte gaieté, — j'ai fait donner congé à nos locataires, qui sont partis. Vous retrouverez le v'eux lois tel qu’il était autrefois. Et de méie, vous y serez jes bienvenus, monsieur et madame de Morillac..
Elle embrassa Mme Carval et sortit avec Jean, laissant dans l'air l'impression d’une
À eo me UNE
Pad à cote me ve eo se mr
chose tragique, accomplie en silence, malvré Île sourire de ses lèvres et de ses veux.
— Quelle provinciale ! murmura méchamment Lubine.
— Ne dites pas cela, cousine, fit Céphisè, prévenant un brusque mouvement des deux hommes. Vous ne connaissez pas Mile de Puygarrou ; elle peut manquer de queique vernis parisien, mais son âme est fort au-dessus de toute mesquinerie.
Lubine se leva et secoua dédaisneusement les plis de sa robe.
— C'est possible ! fit-elle. Quoi qu'il en soit elle ne me plaît guère. Je la crois très pos use.
— Elle ? s’écria Carval. Cousine, vous y mettez de la malice ou de l'esprit de contradiction, ce qui revient au même, Julisnne est aussi simple que digne dans ses actions et ses moindres paroles, Nous l'aimons Ecaucoup et depuis très longtemps ; vous nous feriez de la peine en ne partageant pas n: Hiiments à son égard...
— Qui sont aussi ceux de mon mari, je «u.
pose ? fit Mme de Morillac d’un air pincé.
Aymery garda le silence. [1 souffrait une intolérable torture, et chaque parole de sa femme y ajoutait un aivuillon.
— Vout l'aimerez quand vous la connaîtrez, conclut Céphise avec son infatigable optimisme. Je ne vous donne pas quinze jours pour en être plus enthousiaste que nous-mêmes !
Lubiñe ne dit risn. Sou système était de se
prendrait encore.
Jean était chez son tailleur — car il avait un tailleur, le meilleur de la ville, et la préoccupation fuüuule de sa toilette l'aidait de temps en temps à chasser des pensées plus lourdes et plus craves ; Mille de Puycarrou se trouvait seule au
louis.
Peux jours seulement s'étaient écoulés depuis qu'elle avait rencontré «1 brusquement Aymery, et son âme inquiète ne s'était pas encore remse d'une secousse si violente.
Oisive, contre son habitude, les mains molles, Julienne songeait au passé.
Le matin même, elle avait fait dans la maison le ‘tour du propriétaire ?”, et tant de souvenirs s'étaient trouvés évoqués au cours de cètte inspection, en apparence purement matériclle, que son âme en demeurait vaincue, sans force et sans résistance.
Elle entendit retomber le heurtoir dans la maison sonore, le heurtoir maïntenant doublé d'une sonnerie électrique. C'était une visite: il fallait subir cet ennui; n'était-elle pas venue exprès pour cela ? Oh ! q'iand Jean serait au réciment, comme elle retournerait au vieux chàteau vivre avec ses souvenirs el ses tristesses !
On Jui présenta une carte, qu'elle ne prit pas la peine de regarder. Que lui importait l'hôte ? nel qu'il fût, il venait mal à propos.
Le carré de bristot à la main, Jul'enne entra dans le crand salon, où elle avait donné l’ordre d'introduire le visiteur,
Le jour était gris et terne; les grands rideaux tombant du haut plafond obscurcis-
saient encore le peu de lumière qui jetait par-ci Par-là, sur l'or d’un cadre ou la facette d’un cristal, une paillette brillante. l
Julienne regarda celui qui l'attendait ct demeura immobile. La femme de chambre avait refermé derrière elle le battant de la porte...Le visiteur inattendu était Avmery.
I s’inclir orofondément devant elle, attendant un m n geste. Elle ne dit rien.
— Je n'aurais pas dû venir, n'est-ce pas? fitil de sa voix profonde, cette voix prenante qu’elle connaissait trop bien, qui remuait en elle un monde de douleurs et d’angoisses.
— Non, fit-elle, vous n’auriez pas dû venir... seul, au moins.
Il restait indécis.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle avec une violence contenue. Pensez-vous que ma coupe ne soit pas encore pleine ? Que vous ayez quelque chose à ajouter au chacrin que vous m'avez fait ? Pourquoi êtes-vous venu ? Vous le savez kien.…. il ne fallait pas venir !
Elle appuya ses deux belles mains an dossier d’un fauteuil et le regarda désespérément. Il s’approcha d'elle et la fit asseoir tout en restant debout.
— Je suis venu, dit-il, parce que la situation ne pouvait se prolonger ainsi. Nous devons nous revoir en public ct, avant cela, n'est-il pas bon que vous sachiez par quelle misère je suis venu vous apporter une peine que j'aurais tant voulu vous épargner ?
— Je n'ai besoin de rien savoir, fit-elle en écartant toutes choses d’un veste dédaigneux et hautain.
— Mais, moi, j'ai besoin de parler ! C’est
vous, Julienne, ici même, qui m'avez forcé à renoncer à vous, alors que mon cœur se brisait à la pensée de vous perdre !
— Votre cœur s’'esé guéri ! fit-elle avec un petit rire amer.
— Vous le croyez ? Non, il n’est pas guéri.
J'ai promené mon regret partout, travaillant pour oublier, essayant de vous obéir — oh, bien inutilement ! Celui qui vous a une fois aimée ne saurait en aimer une autre ! Et lorsque, après huit années d’une vie sans joie, je me contrains à céder au vœu de mon père, c’est vous qui me le reprochez !
Elle baissa la tête. Aymery avait raison, pourtant.
-— Jean est devenu un homme, continua-t-il, presque un homme ; c’est maintenant qu’il aurait besoin d’un ami, d’un grand frère, et vous m'avez écarté de sa vie. Vous m’avez fait du mal, Julienne, mais à votre neveu autant qu’à moi, et à vous autant qu’à nous deux ensemble. Et maintenant l’irréparable est entre nous... l'irréparable ! Et c’est vous qui l’avez voulu !
— Vous êtes venu pour me dire ces choses cruelles ? fit Mile de Puygarrou en relevant ia tête.
— Non, je suis venu me disculper. Croyezvous que je n’aie ; senti votre mépris, l’autre jour ?
— Du mépris ? Non. De la pitié.
— Pe la pitié, soit ; cela se ressemble parfois de"hien près !
Elle restait immobile, écrasé sous trop de poids trop lourds.
— Julienne, reprit-il, c’est vous qui m'avez
seras pers =
ba uni : rappelez-vous combien j'ai résisté, combien je vous ai implorée, Vous avez cru trouver votre devoir là où il n'était pas : vous vous étes trompée bien crueMement : mais si vous avez souffert, n'ai-je pas souffert, moi aussi ?
— Vous vous êtes consolé ! jeta Julienne comme un orgueilleux défi,
— Lonsolé ? J'ai rivé à ma vie celle d'une femme qui ne m'aime pas, qui est incapable d'aimer tout autre qu'elle-méme ! Plaise à Dieu qu'elle n'ait jamais d'enfants : car ceuxlà mêmes, elle ne saurait pas les aimer ! C'est une tête creuse et un cœur vide.
— Vous la connaissez déjà si bien ?En si peu de temps ? fit ironie ment Mile de Puvearrou,
— Je la connaissais ‘au bout de vinst-quatre heures de mariage ! riposta Aymery, l'œil enflammé, les joues empourprées. Vous avez fait notre malheur à tous, Julienne ; et moi. moi, Je ne vous le reproche pas. Novez-moi clémente un peu, à votre tour !
Elle pleurait silencieusement.
— Comme on se trompe ! sémit-elle. Comme on s’abuse sur son propre cœur ! Comme on prend les rêves pour des réalités ! Une tite creuse, dites-vous ? Eh bien, et moi ? Qu'était, mon héroïsme, sinon une vaine chimire, une fumée d'attendrissement ! Un de ces actes que lon trouve admirables à vinet ans ct que l'on plenre durant le reste de sa vie
h s’approcha d'elle et s'asst sur un siège Das, presque agenouillé.
— Nous nous sommes ‘rompés, dit-il avec une douceur ï nie: nous avons cru bien faire.
Nous aurions dû prendre conseil. mais nous
nn.
nous sentions emportés bien au-dessus de lhu: manité.. Et maintenant, Julienne, quoi qu'il arrive, sachez-le bien, je ne puis vous êtes d’auun secours, mais vous demeurerez pour moi la plus chère, la plus vénerce, la plus sainte,
Oh ! mon bonheur perdu ! soupira Julien-
ne. Mon cher bonheur gaspillé, jeté à tous les vents du ciel ! Et voilà Jean, à son tour, qui
connait la méme folie... [| aime, ou croit aimer; il veut se marier... Dans trois ou quatre ans, je ne serai plus pour lui que sa vieille tante Julienne qui Fa élevée. Mais, arrivé à l’âge d'homme, se souvient-on des bras qui vous ont bereé *? C'est au midi de Fexistence qu'il faudrait unir deux vies, pour continuer sur la méme route, avec un courage doublé !.. Jean se inariera, et je mourrai seule...
— Julienne, ne parlez pas ainsi, fit Aymery, vous me faites trop de chagrin. Et moi aussi je vicillirai seul, cent fois pi que seul -- car la solitude n'est pas une mauvaise compagne, tandis qu'un ménage mal assorti, c'est l'enfer ! Et ie n'ai pas d'espoir de recouvrer jamais ma liberteé.
Le heurtoir et la sonnerie retentirent ; les anciens fiancés s'écartèrent, comme deux coupables.
— "Qui peut venir ? demanda Julienne.
On lui apportait une carte, Elle s’approcha de la fenêtre, car on n'y voyait presque plus.
C'est votre femine ! dit-elle à Aymery.
Vous avait-elle parlé de cette visite ?
— Non. Eile a dû apprendre que j'étais venu Tout se sait dans ces villes de provinces... Méfiez-vous, Julienne... Elle peut être dangereuse, car elle n'est pas bonne.
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— En quoi pourrais-je la craindre ? demanda Mlle de Puygarrou, pendant qu'on introduisait la nouvelle venue.
Lubine entra, la tête haute, le regard inquisiteur, et, sur-le-champ, les amis d'autrefois se crurent devinés.
— Les lampes ! demanda Julienne, après quelques paroles de banale bienvenue, On n'y voit pas, aujourd'hui, tant le jour est sombre, et Jean n'est pas encore rentré...
— Vous aimez beaucoup votre neveu, mademoiselle ? demanda Mme de Morillac.
— Comme s'il était mon fils, répondit simplement la tutrice.
— Son éducation vous a donné du mal * demanda mechamment Lubine.
— Dans le commenvement, oui, j'en conviens.
Mais, depuis, il est devenu ce que doit être un des nôtres : un brave et coivaseux garçon.
Julienne avait heau faire, sa voix tremblait, et, malgré l’abat-jour protecteur, son visage ne savait pas dissimuler la trace de ses émotions. Le regard de Luline la gûnait, comme l'intervention d’une personne mal élevée.
— Jene croyais pas vous trouver ici ? dit Mme de Morillac à son mari. C'est Lien-le dernier endroit où je vous aurais cherché. Ne devions-nous pas faire notre visite ensemble ?
— Je suis un si vieil ami de la famille que j'ai cru pouvoir me permettre d'entrer, Mile de Puygarrou n'ayant pas défendu sa porte, répondit-
— Moi, fit Lubine, je ne suis pas une vieille amie, mais la femme de mon mari peut, je le pense, se présenter partout où celui-ci est reçu?