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Il s'arrêta, craignant de blesser la fière demoiselle de Puygarrou.
— Et je suis venue te chercher, conclut celleci. Je t’ai vu tout à l’heure, Jean. J'aurais voulu, Dieu le sait ! que ce spectacle me fût épargné !
Il restait immobile. Mais ses lèvres tremblaient.
— Tu ne t’es pas conduit comme doit le faire un de notre race, continua Julienne, avec un calm” surprenant ; un Puygarrou ne doit pas s’abaisser jusqu’à l’injure...
— Ma tante. commençait Jean.
Elle l’interrompit en levant le doigt.
— Je t'ai entendu. Tu as parlé d’acheter des consciences... Sais-tu seulement ce que c’est qu’une conscience, pour en parler si facilement? Connais-tu la tienne ? La crois-tu capable de résister à toutes ies sollicitations ? Non, tu n’en sais rien. Tu as la vie à apprendre, Jean. Ici, tu aurais pu en faire l’. pprentissage dignement, comme :il convient ; tu n’as pas voulu... nous retournons à nos garrigues. Là, peut-être deviendras-tu un homme, comme le voulait ton père lorsqu'il te confia à mes mains de jeune fille. Mais, avant que tu fasses tes adieux à tes compagnons d’études, à tes maîtres, il faut leur demander pardon du mauvais exemple que tu as semé dans cette maison.
Jean redressa la tête.
— Moi ! Pardon ? à ceux qui ont insulté mes ancêtres ?
— Tu as insulté leurs parents. Vous n'êtes pas moins coupables les uns que les autres. Et puis, Jean, tu as parlé de fortune... J’aurais
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voulu te cacher encore quelque temps ce que tu me contrains à te révéler.
Jean regarda sa tante d’un air inquiet ; le proviseur les examinait tous les deux d’un œil attentif.
— Je me suis privée pour te faire faire tes études dans cette maison, où je croyais te voir apprendre les bonnes manières. J'aurais continué quelques années encore.
— Mais, tante, nous sommes très riches ? fit l’enfant devenu tout, pâle.
— Nous sommes très pauvres, Jean de Puy- &garrou, dit fièrement Julienne. Dorénavant, nous mèênerons la vie de ceux de nos a;eux qui furent pauvres et n’en servirent pas moins fidèlement leur patrie.
— Tante, tante ! Ce n’est pas possible ! s’écria Jean éperdu, enlaçant de ses bras les épaules de sa protectrice.
— Cela est ! fit-elle en se dégageant lentement.
Par-densus la tête consternée du jeune garçon, le proviseur regarda dans les yeux de Julienne. Ils n’exprimaient rien qu’une résolution presque farouche.
— La brave fille ! pensa l’éducateur. L’honnête et courageuse femme ! Pourra-t-elle supporter son fardeau jusqu’au bout ?
— Va dire adieu à tes compagnons...
— Épargnez-moi cela, tante, je vous en sup- : plie ! s’écria Jean tout en pleurs, serrant contre lui le mantelet de cachemire noir qui tombait des épaules de Julienne.
Elle interrogea le proviseur du regard ; il répondit de même.
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— Monsieur voudra bien se charger, peut-être, de leur transmettre tes paroles, si elles sont convenables.. fit Julienne indécise.
Jean demeura sauvagement muet.
— Emmenez-le, mademoiselle, dit doucement le vieil éducateur d’âmes. Vous me donnerez parfois de ses nouvelles. et des vôtres ? ajouta-t-il en hésitant.
— Je le ferai. Merci, monsieur... Avant de partir, je vais voir l’économe... J'étais préparée à tout... — Allons, Jean, viens. Vous voudrez bien, monsieur, faire porter son petit ‘bagage au chemin de fer d'Orléans, pour le train de ce soir ? Voici l’heure exacte sur ce papier.
Bouleversé, presque anéanti, Jean restait immobile. Julienne le poussa vers le proviseur.
— Au revoir, Puygarrou, dit celui-ci en lui serrant la main avec énergie. Quand vous serez un homme, vous reviendrez me voir, — si je suis encore de ce monde, — ajoute ‘il avec un sourire résigné.
Jean hésitait encore ; un grand combat se livrait en lui ; soudain il se décida.
— Mons'eur, dit-il gravement, j'ai été d’un très mauvais exemple dans cette maison, je le reconnais et je m’en repens.
Après un silence il ajuuta :
— Je me suis vanté de ma richesse et je n’é- &ais qu’un gueux ; cela me rend ridicule.
— Nous n’en parlerons pas, dit le proviseur.
Ce sont vos affaires, non celles des autres.
— J'ai manqué à mes professeurs, à l’aumônier, à tout le monde... Je voudrais pourtant, en quittant cette maison, savoir qu’on ne con-
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sidère pas mon départ comme un soulagement, com:ne un débarras.
— Je transmettrai ces paroles à ceux qu’elles intéressent, dit le maître. Allez en paix, Jean. Vous avez une conscience ; elle dormait, elle vient de se réveiller. Vous serez un homme.
Il se tourna vers Julienne et, lui tendant la main :
— Vous êtes une femme, vous mademoiselle, un grand cœur de femme.
Un faible sourire illumina le visage de Julienne, et elle sortit, la main sur l’épaule de son neveu.
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Quand ils furent dans la rue, seuls, la tante et le neveu éprouvèrent en même temps une bizarre impression d’æ#bandon, de solitude morale. Ils s'étaient tendrement aimés toute leur vie, et voici que soudain s'était levée entre eux une barrière qui les séparait.
Après qu’ils eurent fait quelques pas, Jean, apercevant une voiture, voulut héler le cocher ; sa tante retint son bras :
— Plus de voiture, Jean ; l’omnibus...
— Ch ! tante ; l’omnibus !
— Ou nos jambes, si tu le préfères ; mais il y a loin. |
— Vous n'êtes donc pas descendue à l’hôtel, notre hôtel, où vous veniez pendant mes petites vacances ?
— Plus d’hôtel, Jean. Nous n’en avons plus le moyen. Nous repartons ce soir. Tiens, voi-
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ci le tramway ; avec la correspondance... Et nous dînerons avant de partir.
Ils montèrent dans le tramway, où Jean s’abîima dans de profondes réflexions. Il ne pou- Vait parler de rien d'intéressant dans un endroit aussi peu discret, et ses méditations se prolongèrent jusqu’à la place Valhubert, pendant un trajet interminable.
Lorsqu'il descendit, la tête lui tournait; sa tante dut le retenir en lui serrant fortement le bras, pour l’empêcher d’être frôlé par un tramway venant en sens inverse.
— Jean ! fit-elle, prends donc garde !
Le jeune garçon leva sur elle des yeux effarés. Il ne comprenait plus rien à ce qui l’entourait.
— Tu n’as pas goûté ! fit Mlle de Puygarrou, s’avisant soudain qu’il n’était ;,lus bien loin da cinq heures, et que son neveu devait être faible par manque de nourriture.
— Je n’ai pas faim, répondit brièvement l’enfant.
— Cela ne fait rien. Tu vas manger tout de même.
Ils étaient à la porte du jardin des Plantes : Julienne acheta deux petits pains de seigle à une marchande établie sous sa tente bariolée, de ces pains à un sou que les enfants distribuent si gaiement aux animaux lors de leurs visites à ce paradis des hôtes.
— Un pour toi, un pour moi, dit-elle : entrons et asseyons-nous.
Il la suivit docilemene, silencieux, et prit place auprès d’elie.
Lorsqu'elle eut secoué ls micttes de ce goûter