‹ La demoiselle de Puygarrou [microforme]Chapitre 38 sur 43 · CARRE NES · texte numérisé non relu

CARRE NES

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Vous le dites vous-même, monsieur ! reprit Jean encouragé. Ne soyez pas plus cruel que ma tante. Ne forcez pas Mariette à épouser un autre prétendant avant que je sois revenu du service, et alors, si ma tante vient elle-même vous la demander pour moi...

__ La demoiselle de Puygarrou ne s’abaissera pas à cette démarche-là, eronda Gaudens, pourtant radouci.

Vous connaissez peu ma tante, répliqua Jean ; elle est capable de tout pour le bonheur de ceux qu’elle aime, et sans que ce soit pour elle un sacrifice.

La douce voix de Mariette, qu’on avait pas encore entendue, s’éleva timidement :

Elle me l’a promis, mon père, dit-elle avec une douceur infinie.

__ Tu l'as done vue ? clama Gaudens, ne Sachant s’il devait se mettre en colère ou affecter l'indifférence, bien qu’au fond il se sentit flatté dans son orgueil revêche.

__ Je l'ai vue un dimanche, après la messe ; elle m'a conduite par îci, un petit bout de temps, mon père, et elle m'a promis qu’elle serait la première à venir me demander à vous si. si lui... était fidèle.

Son regard indiquait Jean ; mais elle baissa aussitôt la tête,

__ Tous contre moi! Voilà un joli complot en vérité ! À qui se fier, maintenant ? demanda Martel Gaudens.

À moi ! monsieur, fit Jean d’un si grand air que tous ses aïeux tressaillirent en lui. Je n’ai qu'une parole, et quoique je sois jeune, très jeune en vérité, — je ne m'en aperçois que trop à toute heure, — je crois pouvoir être sûr

de moi-même, assez pour demander à votre fille, en votre présence, de me garder sa foi jusqu'au jour où je reviendrai la lui demander, accompagné de ma tante.

Gaudens méditait.

C'était là un mariage inespéré, tel que jamais son orgueil à demi catalan n’eût osé le rêver ; et, d’autre part, ce même orgueil lui faisait, sentir uy'il ne serait jamais l’égal, aux yeux du monde, de sa fille, devenue Mme de Puygarrou.

Le monde ! Qu'importait le monde à cet homme, nourri de châaignes, attaché à son domaine comme les habitants des bois le sont aux arbres qui les abritent ?.. Et si Mar'ette l’aimait, ce grand beau gars ? Il n’avait que sa fille, lui, depuis que la mère s’était envolée. Ce que lui proposait Jean lui laissait encore trois ans de bonheur, seul avec sa chérie, à ce foyer paternel, qu’elle quitterait un jour, puisque telle est la loi de la nature... C’étaient trois ans de répit, pourvu que Mariette fût fidèle, elle aussi.

I se leva de son grand fauteuil, poli par les mains des générations, et vint auprès de son unique enfant.

— Tu l’aimes ? demanda-t-il en posant sur la tête inclinée sa lourde main qui se faisait léère pour elle. Tu l’aimes assez pour vouloir l'attendre et passer ensuite le reste de ta vie avec lui ? Ce n’est pas pour ses grands biens, dont je ne veux pas — car il s’arrangera à sa guise, mais ilne sera pas plus riche que toi, ma fille, je n’y consentirais pas. C’est bien pour lui ? Pas-pour son nom, ni son titre ?

— Père, répondit la tremblante Mariette, je l'ai aimé sans savoir rien de sa fortune. On le

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croyait pauvre, dans ce temps-la, et je l'ai pourtant aimé !

Ils étaient muets tous les trois, sentant leur destin planer sur eux, non pas avec des ailes de papillon, comme lans bien des unions mondaines, mais de grandes ailes protectrices, qui,feraient d’eux, plus tard, des êtres nobles et d' gnes d’être heureux.

Eh bien, fit lentement le père, qu’il en soit comme vous le voulez. En trois ans, il se pas se bien des choses. Nous attendrons trois ans. Mon Dieu ! seront-ils jeunes encore, dans ce temps-là ! Si jeunes pour porter ur fardeau si lourd !

— I] n’est point de fardeau quand on s'aime:

dit Jean.

Gaudens le regarda. Il parlait comme un enfant, mais un brave enfant.

J'ai dit! fitil de sa voix autoritaire.

Dans trois ans, si la demoiselle de Puygarrou vient ici me demander ra fil'® pour son neveu, je la lui donnerai. Mais, d'ici là, vous n’aurez ensemble, jeunes gens, ni entrevues mystérieuses, ni correspondances secrètes.

— Quand je viendrai voir ma tante, vous me permettrez bien une visite de bon voisinage ? implora Jean.

__A condition que j'y serai présent. Et maintenant, jeune homme, allez ; vous ne devez pas voir pleurer ma fille, et, si elle a du chagrin, c’est moi qui la consolerai.

Permettez-moi au moins de lui serrer Îa main ? demanda l’amoureux jadis si hardi, aujour d’''ui si timide.

— Mariette, tends la main à notre bon voisin,

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M. de Puygarrou, qui désormais fera ses visites dans notre maison par la porte.

Elle mit sa petite main fraîche dans celle de Jean. Tous d:ux tremblaient d'émotion contenue.

— Mais vous êtes libres, reprit Gaudens, c’est bien convenu ? Rien entre vous, que le souhait de vous marier si vous ne changez pas d’avis.

— Îl en sera ce que vous ordonnerez, monsieur, dit Jean en reprenant son chapeau.

— Alors, au revoir ; j'ajoute : au revoir, de bonne amitié, parce que je me fie à votre honneur.

— Merci, fit Jean.

Il sortit lentement +t gagna la porte de l’enclos, la tête basse, triste et content... Un pas léger fit crier le gravier derrière lui, au moment où il mettait la main sur le lJloquet. Mariette était là, rouge d’avoir couru.

— Mon père m'envoie vous dire qu’il est content de vous, fit-elle. Oh ! Jean ! Après tout! ce ne sera pas si long !

— Ce ne serait pas si long si j’avais pu t’embrasser une seule fois, dit-il.

— Mon père ne m’a pas défendu de sortir de l'enclos, à condition de revenir sur-le-champ, fit-elle, honteuse.

Le grand pilier les dérobait à la vue de ceux qui habitaient Ja métairie. Jean :aisit dans ses bias sa chère fiancée, car pour lui, maintenant, l’avenir ’avait plus d’ombres.

— Oh ! Mariette, lui dit-il tout bas tu verras comme tout nous sera facile. Tout est facile quand on aime, et je t’aime tant !

— À toujours, fit-elle d’une voix douce com-

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me un souffle, en s’échappant pour rentrer au logis.

Mais elle emporxtait le baiser des fiançailles sur ses lèvres pures. Elle emportait aussi le souvenir de cet instant unique où la vierge sent que quelque chose d’elle-même est allé vers un autre, et ne lui reviendra plus ; où il faut qu'elle soit l'épouse de celui qui lui a pris son âme, sans quoi son existence ne sera jamais qu’une vie trouble et incomplète.

Le soir, seule, elle pleura, mais ce ne furent pas des larmes de douleur. Et son père avait été très bon pour elle, tout le iour.

On a beau ne pas avoir de famille, il se trouve toujours dans quelque coin de pays une cousine, une tante, un chaperon quelconque, près duquel une femme méconnue peut trouver à ve réfugier, pour verser dans un cœur compatissant les griefs qu’elle ne saurait manquer d’avoir contre son mari.

Lubine se connaissait une consolatrice de ce genre, à Clermont-Ferrand.

Jadis, Mme Mermand avait fait parler d’elle — toujours par la faute du mari, cela va sans dire — et sa jeunesse s’était écoulée un peu partout, principalement à Paris.

C’est à Paris, où Mme de Morillac avait fui d’une seule traite, — et cette fois le voyage ne lui avait pas semblé long, —c’est à Paris qu’elle avait dépisté la trace de cette personne suffisamment retirée du monde, avec l’âge, pour

qu’on pût s’abriter sous sa protection, et aprés cinq ou six semaines de Paris, où elle n’était pas sans quelque crainte de se faire rencontrer par son mari, qui n’y songeait guère, elle était allée retrouver Mme Mermand, qui habitait sur la route de Clermont à Royat une petite maison délicieusement située.

Là, Lubine avait raconté toutes ses peines — celles qu’on lui avait causées, bien entendu ! l'insupportable jalousie de son mari, qui lui avait fait, à Jropos d’un gamin de dix-sept ans, la scène la plus ridicule, la plus humiliante ! Et elle avait a ,uté que, sous aucun prétexte, on ne lui ferait reprendre une vie aussi complètement étrangère à ses goûts.

— Je ne suis pas ce qu’on appelle mondaine, avait-elle conclu, mais je n’entends pas vivre en cénobite ; et comme le rêve de M. de Morillac s2rait une maison close avec une nichée d’enjants pour capitonner les angles, vous comprenez, ma chère amie, que toute tentative de rapprochement ne ferait qu’envenimer les choses.

— Alors, il vous faut six mois de patience.

Mais votre mari obtiendra le divorce contre vous, je vous en préviens ! Vous êtes partie, sans motif plausible pour les personnes désintétéressées.… Vous lui avez fait la partie trop belle. Avec un peu de sagesse, Vous auriez pu le mettre dans son tort, je n’en doute pas; si vous l’aviez irrité assez pour obtenir une scène de violence ?.…

— Impossible ! C’est la modération incarnée que ce M. de Morillae. Ils sont tous des saints dans cette maison-là, des saints ou des anges ! Je présume que les plus jeunes sont des anges, ajouta-t-ell: avec une sorte de rage.

— Saviez-vous que le jeune Jean de Puygarrou fait son service militaire à Clermont ? demanda la confidente.

— Je l’ignorais. Et pourtant, j'aurais dû le savoir car on m'en a assez rebattu les oreilles, de M. Jean et tout ce qui le touche ; mais cela m’'intéressait si peu ! C’est dans ces parages pittoresques qu’il apprend à se servir de l’étrille et du balai ?

__ Mais oui ! Et il est fort recherché dans la haute société, malgré le balai; c’est un très beau garçon, quoique vous le traitiez de gamin, et il est parfaitement bien élevé, ce qui,ne gâte rien.

— Les beaux garçons de son âge, dit méditativement Lubine, sont vraiment trop nigauds et peu intéressants. Nulle conversation, presque pas de manières. Celui-là surtout, quoi que vous en puissiez dire. Elevé par sa tante, une sorte de Minerve enjuponnée, il est encore moins civilisé que ies autres. Vous savez ce que j'entends par civilisation. Mais vous devez avoir entendu parler de la demoiselle de Puygarrou ?

— Celle qui possède un château dans les Pyrénées ? Comment, c’est elle qui a élevé ce pauvre Jean ? Je comprends alors pourquoi ses supérieurs font si grand cas de lui, et pourquoi les jeunes dames de la ville l'ont surnommé le bel homme des bois.

— Les jeunes dames de la ville ? interrogea Lubine. Je ne croyais pas qu’on fût si gai à Clermont ! Vous parliez tout à l’heure de gens collet-monté, à ce que j’ai cru comprendre. |

— Oh! pas tout le monde. La société où l’on s’amuse, celle où l’on ne fait pas montre

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d’une ridicule pruderie, enfin celle où votre beau sauvage ne veut pas se montrer. Vous verrez, ma chère enfant, si vous voulez rester un peu avec moi, que nous ne vivions pas comme des ours, nous autres. Je reçois beaucoup et nous passerons notre temps agréablement.

Mme Mermand recevait beaucoup, en effet, principalement de jeunes officiers, comme Lubine put, s’en convaincre en très peu de temps.

Nulle ne s’entendait mieux qu’elle à l’organisation d’un pique-nique, d’une excursion en montagne, avec le nombre suffisant de dames pour que chacun trouvât de quoi s’occuper, même sans accorder un coup d’œil aux beautés toujours changeantes du paysage.

La nouvelle venue, dans ce monde où l’on ne s’ennuyait pas, eut bientôt un soupirant attitré. Cette jeune et belle personne ne pouvait demeurer longtemps isolée, parmi ces groupes où le flirt était le plaisir favori, et même indispensable.

Les souvenirs que Luhine avait emportés de son mariage n'étaient pas faits pour la précipiter dans les ennuis et les périls d’une liaison ; mais elle était coquette par nature, écrémant, pour ainsi dire, de la coquetterie, tout ce que celle-ci peut donner d’agréable, sans offrir de danger.

Les longues conversations mènent infailliblement les femmes sur le chemin des confidences ; et c’est même un chapitre qui reste à étudier pour les psychologues de l’avenir : comment le point de départ qui ouvre la bouche aux femmes pour en faire sortir toutes les indiscrétions possibles, vraies ou fausses, peut-il fermer la

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bouche des hommes avec le plus rigide bâillon ?

En huit jours, un soupirant sait tout ce qui peut l’intéresser relativement à la dame de ses pensées ; il en sait même bien davantage, il a appris sur le compte de ses parents et amis tous les bruits en circulation, et, de plus, tout ce que la belle coquette a jugé à propos de lui dire au sujet de ceux-ci et de celles-là, de ses amies quelquefois, de ses ennemies toujours.

Lui, au contraire, s’instruisant de son mieux ne souffle mot de ses affaires et ne donne prise sur Jui d'aucun côté.

Jean vivait à Clermont comme il eût fait ailleurs, remplissant ses devoirs très consciencieusement, ne s’exposant à aucune punition et ne songeant qu’à ce petit galon de brigadier qui établirait entre lui et les autres cette première distance, absolument nécessaire, pour un jeune homme qui n’a point passé sa vie aux champs

11 l'avait enfin obtenu, son galon de brigadier, et l’avait bien mérité. Son cœur battait de joie lorsqu’il l’écrivit à Julienne.

té J'aimerais tant que Mariette le sût ! ”? disait-il au bas de sa longue lettre, pleine d’effusions Joyeuses.

Mariette le sut bientôt ; un journal de la localité, orné d’un trait rouge au crayon, Jui prouva que Julienne savait tenir ses promesses. Joyeuse, mais très timide, elle déplia la feuille sur la table, devant son père, et mit son doigt sur la ligne brève et sans commentaires, insérée par les soins d'Aymery.

— Qui t’a envoyé cela ? demanda Martel Gaudens en fronçant les sourcils.

— Jene sais pas, mon père. Je pense que

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ce doit être Mile de Puygarrou. Lui, Jean, n'eût pas osé, puisque vous nous avez défendu de correspondre ensemble.

— Hem ! fit Gaudens en caressant sa barbe fruste.

Il relut deux ou trois a lyn mprimée, puis regarda la bande d ( it bien une main de femme, jer ir qui en avait écrit les caractèr:

— C’est bien, dit-il ; x is point > mal à cela.

Silencieusement, Mari rune et fine sur l'épaule de ours cœurs battre à l’unis ère fois qu'elle sentait les nwnts de ce brave cœur répondre 2 à ceux d’un oiseau effarouché

— Tu es une boun: fai lens. Va & tes petites affaires ; oi, e au taillis de châtaigniers, qui « bes re :. jairci.

Mariette n'eut poir‘ d’a ur-là. Assise sous son arbre ‘îére, rda longtemps la mer bleue © ousses ou blanches, puis les flancs ravis : üde< Alkèr s, de couleur si riche et si tendre à .a fois.

La vie était bonne ! Elle serait plu: belle encore ; et Julienne était la meilleure © s tantes. Comme Mariette comprenait que son neveu l’aimât, qu’il eût en elle cette inaltérable confiance ; que rien ne lui parût aussi grand, aussi digne d’être aimé ! Et Mariette, qu'était-elle, pauvre petit oiseau, près de la demoiselle de Puygarrou ?

Son cœur était joyeux, et pourtant inquiet, comme il arr've dans toutes les grandes joies ; elle eût voulu câliner longtemps son père, qu’el-

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le connaissait bien peu, à vrai dire; mais il l'avait renvoyée ‘‘ à ses petites affaires ”, et Mariette resta sous le pin parasol, perdue dans ses rêveries.

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Jean, à Clermont, était fort satisfait ; il se montrait peu, estimant que ses titres n'étaient par suffisants pour attirer l'attention. Pourtant, comme un garçon de son âge ne pouvait rompre par trop ouvèrtement avec les coutumes de ceux qui l’entouraient, il allait de temps en temps au cafe, — où il s’ennuyait : — mais lorsqu'une bonne troupe passait, avec une pièce nouvelle, au théâtre, — où il prenait un vé ‘table plaisir, — il n'avait garde d'y manquer.

Son rang très modeste ne lui donnait accès

qu’à des places tout aussi modestes ; maïs l’escalier est un terrain neutre, où se rencontrent toutes les classes, où se coudoient bon gré mal ; gré tous les spectateurs.

Un soir, pendant la représentation d’une co- : médie à la mode, il se promenait au foyer pasj sablement ennuyé de sa personne, et désireux de regagner son étroite stalle de galerie, lorsque son nom, prononcé à haute voix, lui fit soudain dresser l’oreille.

— Puygarrou ? disait un sous-lieutenant d’infanterie, c’est un brave garçon, très poseur, mais bon soldat. Seulement, il a reçu une bien drôle d'éducation. Ces hobereaux grandis dans des jupes de femmes, cela se croit toujours plus que cela n’est en réalité.

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— Des jupes de femmes ? fit l'interlocuteur.

Mais Puygarrou est orphelin ?

— D'accord. Seulement, il a une tante, une perfection de vieille fille, qui l’a élevé comme un petit saint Jean. Ç'a dû être drôle, cette éducation-là, et il aura du mal à s’en débarrasser, ‘e savez ! Trop de perfections à la fois !

J 4 était rapproché, en deux longues enjam: os, et déjà sa main tenait son gant ; mais ie sous-lieutenant, lui tournant le dos, ne pouvait le voir ; c'était, pour ainsi dire, un homme désarmé ; le jeune brigadier se contint.

— Qui donc vous a si bien mis au courant de ses affaires ? demanda l'officier, en qui Jean reconnut un lieutenant de son régiment de cavalerie.

— Je ne puis le dire ici, répondit le sous-lieutenant en tortillant sa moustache …. Il paraît que c’est une vieille passion d'un garde général... un homme de mérite, mon cher, pour cela, c’est indéniable ! Mais c’est une passion qui doit remonter à la batille des Thermopyles, pour le moins ! Et au lieu de se tenir tranquille, comme le lui conseilleraient ses vertus et son âge respectable, la vénérable éducatrice ne s’était-elle pas imaginé, au nom du temps passé, ” norter le trouble dans le ménage de la plus

hurn ‘a femme... telle Minerve dirigeant Té-

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Mons. :r, dit-il à voix basse, se contenanü ADR: me je m'appelle Jean de Puygarrou, t ls *’ vune dont vous venez de parler à la

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que j'aie pu me contenir en cet endroit ouvert à tous.

Le sous-lieutenant toisa ce simple brigadier qui se permettait de l’apostropher. Jean soutint son regard et, dans les yeux de son supérieur, il lut une approbation silencieuse.

— Je suis hiérarchiquement fort au-dessus de vous, mon cher monsieur, fit le jeune défenseur de Lubine, et s’il me plaisait de porter plain- Le...

— Puygarrou ne vous a manqué en rien, dit le lieutenant de dragons. Je troyve même qu’il a fait preuve d’une modération louable. Peu d'hommes, à sa place...

— Vous me blâmez ? dit un peu trop haut l’imprudent.

— Je ne saurais vous approuver complètement, répondit le supérieur de Jean. Mais cette affaire n’est bas de celles qu'on arrange sur un escalier de théâtre... Voulez-vous venir chez moi ? Je demeure à deux pas d'ici.

Moins d’un quart d’heure après, les trois jeunes gens, fort animés, n'étant plus obligés de se contenir, avaient engagé une véritable querelle.

— Vous ne me priverez cependant pas du droit de redresser les torts de celui qui a gfavement manqué à Mile de Puygarrou ? fit Jean, dont les yeux flamboyaient.

— Et s'il ne me convient pas de me battre avec un simple soldat, moi, sorti de Saint-Cyr? répliqua l’offenseur. Ma noblesse vaut la vôtre, monsieur, et mon crade est supérieur, Je me battrai si cela me plaît.

— Vous vous battrez pourtant ! fit Jean, sans quoi je dirai et répéterai que ce simple sol-

dat a fait reculer un officier, déjà coupable d'avoir mal parlé d’une femme...

— Assez, monsieur ; nous nous battrons, puisque vous le voulez, fit l'officier, très ennuyé. d'autant plus que la serle garantie pour les paroles imprudentes prononcées par lui était Mme de Morillac, et que, sans être grand clerc, il avait pu juger que Lubine n'était pas de celles dont la parole est d'or. Vous me servirez de témoin ? demanda-t-il au lieutenant de drawons.

— Je regrette infiniment, croyez-le, mais, en cette affaire, je ne saurais faire autrement que de seconder Puygarrou. Le colonel nous arranvera bien, tous les deux, quand il connaîtra la chose ! ajouta-t-il, en manière de soliloque. Ma foi, tant pis. Ce garçon est un brave cœur... et puis, cela peut finir sans avaries, conclut-il à part lui.

Finir sans avaries n'était pas du tout dans les intentions de Jean. 11 se sentait blessé dans tout ce qu'il avait de meilleur en lui-même.

La réputation de sa tante Julienne lui était cent fois plus precieuse que sa vie et même que son propre honneur. Et calomniée par Lubine!

Cela dépassait tout ! Le cavalier-servant de Mme de Morillac sera puni de façon ou d'autre.

L'affaire n'était pas facile à régler ; la différence des rangs en faisait une chose presque inouie : d’autre part, la naissance et les droits de Jean aplanissaient ce que cette quereile avait d’insolite.

Enfin, après maints pourparlers, la rencontre fut décidée, et: eut lieu dans un endroit délicieux, où les poètes eussent aimé venir écouter le chant des oiseaux.

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C'était sur la route qui, de Royat, monte à J'ontanas.

La rivière coulait tumultueusement au fond d’un ravin, sur les blocs de granit, et les joies du printemps répandaient sur le cours du flot l1 neige des merisiers sauvages ; les sorbiers en fleurs ombrageaient le chemin ; c'était une fête des yeux.

— C’est trop joli pour y mourir ! se dit Jean en descendant de sa voiture, uu’il laissait à l’auberge, au tournant dela route ; auberge unique sur ce long parcours, d’où plus d’une jeune poitrine avait été emportée, trouée d'une balle ou d’un coup d'épée. Et puis Mariette m'aime, je ne puis pas mourir ! Quelle drôle d'idée de songer à cela tout à coup !

Et il s’aperçut que, depuis l’av:"'-veille, il n’avait guère songé à autre chose, sans le vouloir, sans le savoir même.

— Chère tante Julienne, pensa-t-il, je m'étais dit que jamais je ne pourrais vous rendre ce que vous aviez fait pour moi... C’est toujours vrai, mais si je vous donne Aymery, fût-ce au prix de ma vie, j'aurai tout de même payé un peu de ma dette.

Le pistolet était l’arme choisie; Jean tirait très bien, mais, en ce moment, sa main n’était pas ferme. Trop d'émotions complexes traversaient sa jeune âme et faisaient battre son sang dans ses artères, pour qu’il fût très sûr de ses mouvements.

Au signal, il tira, machinalement, comme si c'était un autre que lui qui dût agir... et doucement, sur l’herbe fleurie, il tomha, inerte, sans même avoir conscience de souffrir.

— Vous aviez promis de le ménager ! fit le lieutenant d’un ton plein de reproches.

— Ma foi, on fait ce qu'on peut: dans ces moments-là, chacun pense à soi, j'imagine ! Je ne l'ai pas tué pourtant ? Cela me ferait de la peine, ma parole d'honneur ! C’est un brave et loyal garçon, et j'ai parlé comme nn imbécile. Ça m’apprendra à tenir ma langue dans les endroits publics.

Le chirurgien, qui s'était penché sur Jean, débrida la plaie ; un flot de sang jaillit et, très adroitement, le praticien retira la balle.

Vous ne l’avez pas tué, Dieu merci. En effet, c’eût été dommage ! Mais la balle avait glissé sur une côte. Il en sera quitte pour quinze jours de lit. On peut se blesser soi-même de cette facon-là, en nettoyant une arme... Vous avez de la chance... tous les deux, ajouta-t-il d’une façon significative.

Jean fut rapporté à Clermont dans le landau fermé. C'était un dimanche, il était en permission, comme nombre d’autres ; on le reconduisit à la chambre qu'il louait en ville, au rez-dechaussée d’une maison tranquille, et le chirurgien s’en fut faire son rapport au colonel.

Hum ! blessé en nettoyant son arme ? dit celui-ci, fin connaisseur en hommes. Ce garçonlà, qui est adroit comme un singe ? Vous aurez de In peine à me faire avaler cette histoire-là, major.

— Pourvu que vous vouliez bien prendre la poine d’v croire, colonel ! supplia le brave chirurgien.

— Histoire de femme, n’est-ce pas ? J’ai horreur de ces affaires-là. Pour quelque rien du tout... |

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