XX VII
Julienne était auprès de Jean ; peu de paroles s'étaient échangées entre eux, mais avant qu’il lui fût permis de pénétrer auprès du blessé, Mile de Puygarrou avait appris toute la vérité, et son cœur généreux n'était qu'une brûlante action de grâces envers la Providence qui lui avait conservé son Jean aussi bien qu'envers. Jean lu;-même.
Aymery était arrivé par le train suivant. Pc de chose lui restaient à faire: obtenir la constation de la presense de sa femme à Clermont,et étouffer le scandal, autant que possible, puis m ettre son divorce dans les mains de qui de droit
L'adversaire de Jean avait demandé à permuter; mais cela prends toujours du temps.
Lubine l’avait devancé en partant pour Paris. Le violent désir qu'éprouvait Morillac de rendre à l’imprudent bavard la balle qui avait failli tuer Jean devait se tenir coi, et peu a peu s’éteindre. À quoi bon, en effet, maintenant ? Il allait être libre et moins on parlerait de lui, plus il serait fier d'apporter à Julienne un nom que rien n’aurait entamé.
La vigoureuse constitution de Jean le tira d'affaire bien avant le terme espéré. Sa large poitrine, dilatce par les odeurs résineuses, se prêtait à une facile guérison.
— Dans huit jours, tante ! dit-il à Julienne qui je regardait d'un air calme, quoique tout son être frémît du désir de l’embrasser et de l’emporter dans leur hbien-aimé château. Dans huit jours, je pourrai voyager. Je vous aurai
donné de l’ennui, moi qui vous avais promis d’être si sage ! |
— Toi ! s’écria-t-elle, prête à s’élancer.
Aymery, assis auprès du fauteuil de Jean, la retint par le bras.
— Pas d’imprudence, dit-il; ne compromettons pas notre bonheur. Jean, je suis deux fois votre obligé.
— Moi ? fit-il, en ouvrant de grands yeux.
Il avait singulièrement maigri et ses yeux, toujours beaux, avaient pris une expression presque recueillie.
On ne regarde pas impunément la mort en face, et, pour l’âme de Jean, ce duel valait une campagne, tant il avait médité durant ses nuits sans sommeil.
— Oui, Jean, deux fois. Vous me donnez maintenant le plus précieux trésor que j'aie jamais convoité.
Il serra la maïn amaigrie du jeune homme avec la douceur et la prudence d’une infirmière.
— Alors, vous êtes libre ? demanda Jean avec un faible sourire.
— Je le suis en principe. Je le serai de fait dans quelques semaines. C’est vous qui avez arrangé tout cela, mon ami Jean. Voulez-vous de moi pour votre oncle ?
— Ah ! certes ! fit l’heureux garçon, en laissant aller sa tête sur le dossier du fauteuil. Et c’est moi qui vous remercie !
— Jean mon Jean ! fit Julienne en se penchant sur lui, un peu effrayée.
— Ce n’est rien, tante. Je suis faible comr : une mouche à présent ; mais vous verrez dans huit jours !
Il se recueillit un instant.
1] It |
ROSÉ BNC me mesh Pa MIRE RES 7 ET E
ne Dre | UE Pré
= hote
— Dans huit jours, reprit-il, nous partirons pour Puygarrou... Est-ce qu’il me faudra encore attendre deux ans et demi pour obtenir un:
promesse... Vous savez bien, tante ?
— Cela, mon enfant, ne dépend pas de moi, répondit Mile de Puygarrou. Tu n’as tout € même pas encore atteint tes dix-huit ans, son-
ges-y do Tu t'es conduit comme un homme mais le: te des années est toujours le méme
— Alors ! fit Jean avec un long soupir, j'attendrai. Mais j'ai mérité mieux que cela, à ce que je croyais !
Le dixième jour après cet entretien, la tante et le neveu étaient dans la grande salle du chàteau, comme jadis, avec la certitude de quelques semaines de repos devant eux. Mais ce que souhaitait Jean, ce n’était pas le repos, c'était la présence de Mariette.
Depuis son retour, il allait moins bien, ses nu'ts étaient agitées par des rêves pénibles, et, malgré ses courageux efforts pour montrer à sa tante le meilleur visage possible, il ne pouvait s'empêcher de maigrir.
Julienne prit un grand parti.
Vêtue de sa plus belle robe de soie noire, elle donna l’ordre d’atteler et se fit conduire à la métairie.
Seule dans la salle, Mariette épluchait des fraises pour le repas du soir : ses jolis doigts allaient et venaient dans les fruits rouges, pareils eux-mêmes à des fruits d’une autre e. nèce.
Le bruit de la victoria entrant dans la cour fit relever la tête à la jeune fille, et la vue de Julienne Jui donna une émotion si violente
qu’elle mit ses deux mains sur sa poitrine pour l'empêcher de se gonfler jusqu’à éclater.
Les journaux de Perpignan n'avaient soufflé mot du duel, grâce à quelques précautions prises à temps par Aymery. Les bruits qui, dans la campagne, vont de maison en maison, de village en village, avaient bien apporté à la métairie l’écho de l’arrivée de Jean, un peu malade, en congé de convalescence, et c’est cela qui attristait la jeune fille.
Le savoir si près, et ne rien pouvoir pour lui ! Ignorer tout, sauf qu’elle eût pu le voir et qu’elle ne le verrait pas !
Mariette appela son père, qui compulsait dans son cabinet des comptes de fermages.
__ Père, c’est la demoiselle de Puygarrou ! fitelle effrayée. 11 faut qu’un malheur soit arrivé... Vous la verrez, dites ?.. J'ai peur.
Inquiet, et pourtant heureux de voir sa fille chercher en lui le refuge et la consolation, Martel Gaudens, se rendit dans la salle, fraîche et toujours bien rangée par les soins de Mariet.te. Un gros bouquet de fleurs sur une console donnait à la grande pièce gustique une parure délicate, de même que le ruban bleu pâle noué au cou de l’enfant.
__ Mademoiselle, fi: érémonieusement Gaudens, votre visite est un nonneur pour ma maison. mais je ne sais ce qui me vaut cette faveur.…. Je vous croyais absente du pays...
Je l’étais, en effet, répondit Julienne en s’asseyant dans le grand fauteuil qu’il lui offrait. Ils’est passé en ces temps derniers, monsieur mon voisin, des choses qui doivent nous rapprocher à jamais.
Gaudens fronça le sourcil. Il n’aimait pas
qu'on décidât de sa destinée sans l'avoir consulté,
— Je serai brève, reprit Julienne. Mon neveu aime votre fille, je crois qu'il ne lui est pas indifférent ; je suis venue vous demander, lorsque le temps de service de Jean sera écoulé, de leur permettre le mariage : et, en attendant, de les laisser se considérer comme fiancés.
Gaudens secoua la tête.
— Je l'ai expliqué à votre neveu, dit-il ; vous êtes trop riches : il n’y a pas de mariage possible entre nos maisons.
— Jean n’est plus i riche, maitre Gaudens, fit Julienne avec un sourire d’aurore. Je me marierai avant la fin de l’année avec M. de Morillac, et, naturellement, j'emporte ma part de hiens. Si vous n’êtes pas trop regardant, et il n'y a pas, vraiment, de quoi l’être ! ces deux jeunes gens peuvent s’épouser sans que personne y trouve à redire.
— Vous vous mariez avec le garde général ?
Il a donc obtenu son divorce ? demanda Gaudens.
Julienne rougit. .
— S' ce n’est chose faite aujourd‘hui, ce sera fait dans peu de jours. Nous étions promis autrefois, maître Gaudens, vous l’avez peut-être oublié ?
— Je l'avais oublié, avoua-t-il. Je comprends maïntenant pourquoi vous êtes bonne et charitable à ceux qui souffrent du mal d'aimer. J'espère que vous serez heureuse, mademoiselle: je le suunaite du fond du cœur. Si quelqu'un le mérite, c’est vous !
— Alors, permettez à ces enfants de se considérer comme fiancés, reprit Julienne. La fidéli-
PS vs (D
dés. à
té est une tradition äe notre famille, et je n’ai pas entendu dire qu’on y ait jamais manqué.
Martel restait indécis et troublé.
— Pourquoi êtes-vous venu me dire cela aujourd’hui, tout à coup ? fit-il, Nous avions bien le temps d'y songer !
— C'est: que Jean est malade... autant vous dire toute la vérité, maître Gaudens, fit Julienne en prenant dans la siennè la main de Mariette, qui tremblait et qui s’appuyait à son fauteuil, sans même s’en rendre compte. Jean s’est battu pour l'amour et l’honneur de sa tante.
— Battu ? s’écria Gaudens.
— Oui ! Battu ! Comme un homme. Il a recn une balle dans la poitrine. Heureusement «n a pu la lui retirer ; mais il est faible et triste, au château. Un peu de joie le guérirait bien vite, si vous le vouliez, maître Gaudens...Vous aussi, vous avez connu la peine d'aimer. ne soyez pas cruel pour ces enfants !
— Trop jeunes ! gronda Gaudens.
— Oui, monsieur, vous avez raison ; mais si vous vouliez me faire l’honneur d’une visite, si vous preniez la peine de voir mon pauvre Jean. Il dépérit à vue d'œil... Vous n’avez que votre fille, et moi, c’est mon enfant... Je vous en supple ! un bon mouvement ! Laissez-moi vous emmener ; ma voiture est là, elle vous ramènera tantôt si vous voulez...
Gaudens se taisait.
— I] s’est battu pour vous ? fit-il enfin. Qui se serait douté que ce jeune gars montrerait tant de courage et de volonté ! Et il est blessé ?
— ]] s’en est fallu de bien peu que sa blessure ne fût mortelle, répondit Julienne, retenant
DERNIERE NEPREEEES pue ES
pete
ns eer pa
gt ann or
ae
Rois PR à re rit ut é tr ue
D cree Sté T aline tine réa
prononmanacssnthmee center carnet mous) TPE - -
TS
plus serrée la main de Mariette qu’elle sentait défaillir dans la sienne.
Soudain Mlle de Puygarrou se leva, et c’est la jeune fille qui se trouva à la place qu’elle occupait l'instant d'avant, dans le fauteuil d'honneur, pendant qu’elle restait debout.
— Un verre d’eau, monsieur Martel, dit la noble demoiselle ; nous avons été imprudents : regardez votre fille.
— Ce n’est rien, père, fit Mariette en rouvrant les yeux ; mais j'aimerais... oh ! j'aimerais tant voir Jean, maintenant surtout...
— Partons ! fit brusquement Gaudens. Vous n'avez pas peur de mes vêtements de travail, je pense ?
— Mon frère n’était pas mieux vêtu lorsqu'il surveillait ses cultures, répondit Julienne avec un beau sourire trioniphant. Mariette, un chapeau, et un châle pour revenir ; il fera frais ce soir.
Moins d’une demi-heure après, Julienne entr'ouvrit avec précaution la porte de la salle où Aymery lisait. Endormi dans son fauteuil, Jean était vraiment bien maigre et bien pâle !
— Croyez-vous, demanda-t-elle à voix basse, qu’il y ait du danger à les laisser se voir? Elle est là, avec son père...
— Faites entrer le père d’abord ; il comprendra, et la secousse lu’ sera épargnée, répondit le garde général en la regardant avec tendresse.
Un peu embarrassé, un peu honteux de sa personne, malgré son indomptable orcueil, ou peut-être à cause de cet orgueil même, Martel entra avec un luxe infini de précautions.
Au bruit de ce pas, qu’il ne connaissait point
LS