SATIRE
Horridæ lues tenero sedit in ore, une horrible maladie de la bouche a frappé de mort un enfant de sept ans.
On peut penserévidemment à la diphtérie, au charbon, à l'anthrax, ete. Il ne peut être question ni du cancer, ni de la syphilis. Mais pourquoi pas la gingivo-stomatite ulcéro-membraneuse et le noma ?
ler vocis désigne incontestablement la partie poslérieure de la bouche siège de la première grosse molaire : Virgile dit : «vox faucibus hœsit ». Horace : «libi cum fauces urit silis ». Pline : «summum gulæ fauces vocantar ». Celse : «inlerdum linqua faucesque cam calore inlumescan».
On peut du moins admirer la remarquable perspicacité d'observation et la peinture gracieusement fidèle du poète, malgré son réalisme.
Un des premiers, Hieronymas Mercuralis (1) signale l’éruption des premières grosses molaires et souligne la propriété caractéristique de ces dents de ne pas subir de remplacement : aumquam renascuntur, dit-il. Il attribue à leur éruption des accidents identiques à ceux de la première dentition. &e
Puis Jancké, De Ossibus mandibularum puerorum
(1) Hieronymus Mercurialis, De Morbis puerorum, Venetiis, MDCXV.
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Dr HSE seplennium, Leipzig, 1791, s'exprime à peu près dans le même sens dans une thèse inaugurale.
Avec Hunter (1), observateur sagace, la précision s'accentue. [l dessine déjà magistralement les notions d’anatomie et de pathologie:
A l’âge de six ans, il n'y a plus guère que les parties affectées immédiatement qui souffrent. Il ne se manifeste qu'une sympathie purement locale, comme la tuméfaction de la joue du côté affecté.
» La douleur que cause la sortie d’une molaire est souvent excessive, l’inflammation locale est très intense et fréquemment de longue durée.
Chez l'adulte, la douleur est souvent intermittente, présentant des retours fixes et réguliers. Celte circonstance fait souvent supposer qu'elle est de la nature des fièvres intermittentes. On prescrit aussi un traitement antirhumatismal. »
Mahon (2) effleure le sujet avec discrétion dans l'avertssement suivant : « Le premier avis concerne les pères et mères qui ont des enfants de 5 à 7 ans. On ne peut trop multiplier à leur égard l'invitation de faire visiler la bouche de ces enfants. »
Wendi (3) indique le caractère permanent de ces dents. Au sujet des accidents morbides qui accompagnent l'éruption des premières grosses molaires, il se tient sur une prudente réserve, comme un observateur quelque peu inexpérimenté. Au cas où cette apparition pourrait être
(1) Hunter, 1771.
(2) Mahon, Le Dentiste observateur, an VI.
(3) Wendt, Die Kinder Krankheilen systematisch dargestellt, Wien, 1827.
accompagnée d'accidents,de malaise général, ils sont, ditil, généralement de peu d'importance.
I faut savoir gré à cet auteur de les mentionner, mal gré sa discrétion à cet endroit.
Delabarre (1), comme Hunter, est te des premiers maîtres de l’art dentaire à son époque; il déerit très complètement les accidents d'éruption de la première grosse molaire. « Appelé près d’un enfant de 5 ans et demi qui avait des convulsions, il examina la bouche et y aperçut une première grosse molaire permanente d’en bas prête à sortir. »
Il dit ailleurs : « L’odontocie difficile de quelques molaires provoque la buccalile, caractérisée par bouche äpre et chaude, légère ou grande céphalalgie, rougeur de la muqueuse, gonflement sanguin des gencives, ordinairement d’un seul côté seulement, de pulsation artérielle. Puis, les jours suivants gonflement et rougeur de la face el des lèvres qui sont sèches et quelquefois tremblotantes, dents enduites d’une matière Jaunâtre et visqueuse, œil vif, grande céphalalgie, difficulté d’avaler, anginé Lonsillaire, langue épaisse, d'un blanc jaune, quelquefois de la toux. » *
.Gobelin (2) est très explicite au sujet des accidents de la première grosse molaire el son bulletin d’ autopsie est très précieux pour l’époque.
Sur les cadavres d'enfants de cinq à sept ans, morts pendant le travail de la seconde dentition, j'ai remarqué, par la suppuration qui*existait dans l'oreille interne, qu'ils avaient été atteints d'otite.
(1) Delabarre, Trailé de la seconde dentition. Accidents qui se manifestent pendant le développement de la seconde dentition, 1819. (2) Gobelin, Traité de chirurgie dentaire, 1827.
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» La nature semble, pendant le travail de la dentition, concentrer toutes les forces du sujet sur les organes dentaires : aussi voil-on alors se troubler toutes les autres fonctions de l’économie: l’appétitse perd, l'enfant devient morose, criard, irascible, il perd le sommeil, souvent il est triste, abattu et tombe dans un profond assoUpissement. » ;
Maury (1) donne une bonne description des accidents provoqués par léruption des grosses molaires et fait mention des convulsions.
«L'enfant qui a échappé aux accidents de la première dentition, peut éprouver avec plus ou moins d'intensité ceux de la seconde. Le tissu des gencives, alors plus
compact et plus dur, résiste davantage à la dent qui doit
le traverser ; le gonflement est plus considérable, la rougeur très prononcée, la douleur excessive, les gencives très phlogosées el, comme cela arrive le plus ordinairement aux grosses molaires inférieures, il peut en résulter une irritation telle, qu'elle détermine des abeès. | » Dans tous les cas, on commence par ressentir dans la partie affectée, un sentiment de gêne et de tension douloureuse ; peu à peu les parties se gonflent et deviennent rouges : la joue qui leur correspond participe au gonflement, il s’y développe bientôt une plus forte chaleur et une extrême sensibilité qui augmente par le toucher et le mouvement de la machoire. Il survient de la céphalalgie, des horripilations, de l’insomnie, de l'accélération dans le pouls et un ensemble de symptômes qui caractérise l’état fébrile ; le gonflement s'étend jusqu'au col et aux oreilles ; il y a difficulté d'ouvrir la bouche,
(1) Maury, Trailé complet de l'art du dentiste, 1828.
gêne de la parole et de la mastication, salivation. On voit bientôt se développer dans le lieu primitivement affecté une augmentation de volume et de sensibilité avec des douleurs lancinantes..….
» Les convulsions affectent également les enfants gros, frais, colorés, forts et vigoureux et l’on a remarqué que c'est le plus ordinairement pendant l'éruption des grosses molaires qu'elles se déclarent.
» Elles sont plus ou moins étendues ; quelquefoiselles sont bornées aux muscles des yeux et de la face, d’autres fois elles se propagent aux membres supérieurs et plus rarement jusqu'aux extrémités inférieures. »
Botot et Gresset attirent l'attention sur la sortie des molaires el notent la stomatite qui l'accompagne.
Botot (1) en fait l’objet d'un chapitre spécial sous le titre de : Nouveaux soins pour l'éruplion des molaires.
« De nouveaux soins deviennent nécessaires dans la suite, après 2, 3 ou 4 ans, non seulement au moment de la sortie des molaires, mais même lorsque leur éruption se prépare. On peut appliquer ici les préceptes établis relativement au ramollissement et au relâchement des gencives pour la première dentition. Mais ces moyens sont quelquefois insuffisants, l'écartement des gencives doit être ici bien plus considérable par le volume de ces dents. Il est quelquefois nécessaire de les débrider. »
Gresset (2) décrit les maladies qui accompagnent le développement de la seconde dentition ou qui surviennent à celte époque. *
« Aux maladies que nous venons de décrire, 11 faut
() M-J. Botot, Soins à prendre pendant la dentition des
enfants, 1837.
(2) Gresset, Le dentiste des familles, 1845.
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to ajouter la fluxion qui est quelquefois déterminée par la sortie des grosses molaires. Elle résulte de l'effort que font ces dents pour élargir les alvéoles qui doivent les loger et plus encore de celui produit par le déchirement dés gencives qu'elles sont obligées de percer et qu'il faut quelquefois inciser. » de Guersant et Blache {1}, ces deux maïtres de la pathologie infantile, apportent à nos idées une magistrale sanction :
« La stomatite ulcéro-membraneuse est rare dans la première enfance, et les enfants à la mamelle n'en sont presque jamais atteints. Elle est plus fréquente pendant le cours de la seconde dentition, et la sortie des
grosses molaires paraîl ne pas être sans influence sur sa manifestation el sur son siège plus habituel an niveau des dents postérieures et à la face interne des joues. »
Pour Bouchut (2), «le travail de la dentition exerce une grande influence sur lapparition de la stomatite ulcéro-membraneuse. »
Dans une observalion de Bertin, de Rennes ‘Journal des Connaissances médico-chirurgicales, 1851), les maux de tête coïncidaient avec l’époque de la seconde dentition. re
La carie des qualire premières grosses molaires dépendait du défaut d'emplacement suffisant et de l'écrasement de ces dents.
Gosselin avait l'habitude de rattacher lexistence des névralgies dentaires persistantes chez les jeunes sujets, À la difficulté de la seconde dentilion.
(1) Pathologie infantile, 1845.
(2) Maladies de la seconde enfance.
J. Tomes {1} mentionne la concomitance de l'âge, de l’éruption et de la stomatite, à l'abri de laquelle ne sont pas complètement les adultes, mais qui est une maladie presque spéciale de l'enfance entre 5 et 10 ans. Elle débute, dit-il, aux bords des gencives, plus souvent à la mâchoire inférieure qu’à la supérieure et ordinairement d'un seul côté. Il y a gonflement avec congestion et état pustuleux. La coloration lourne au rouge vineux, elle est très saignante. À cet élat succède l’ulcération qui s’élend profondément et, dans les cas graves, met à nu le collet des dents et la marge alvéolaire.
Pour Barthez et Rilliet (2), les accidents de la seconde dentition sont des névralgies, une toux très rebelle, insolite dans sa forme, se rapprochant de la coqueluche par les quintes, état congestif du visage, diarrhée, chorée, éclampsie, otite et stomalite ulcéreuse, ete., ete.
La stomalite ulcéreuse, dit Barrier (3), se remarque plus spécialement de 5 à 10 ans. Elle est plus fréquente pendant le cours de la seconde dentition, à laquelle nous accordons plus d'influence que ne le fait M. Taupin. Comme lui, nous avons remarqué quelle renouvellement des dents de lait a peu d'action, mais
nous n'en dirons pas autant de la poussée des grosses |
molaires.
Un maitre de cette Faculté, Fonssagrives (4), dont la sagacité d'observation était toujours en éveil et jamais surprise en défaut, avait soigneusement mis en lumière
ra
1) John Tomes, Chirurgie dentaire, Londres, 1859.
2) Barthez et Rilliet, Traité des Maladies des Enfants, 1861. 3) Barrier, Traité pratique des Maladies de l'enfance, 1861. 4) Fonssagrives, Lecons d'Hygiène infantile, 1882.
cette période d'éruption dentaire spéciale : « Entre l’âge de 4 ans 1/2 et 5 ans 1/2, les enfants percent les quatre premières grosses molaires. » L'auteur fixe tout partieulièrement son attention sur ce développement indépendant, qui passe souvent inaperçu aux yeux des parents et des médecins. La durée de l'apparition est assez longue, un an tout au moins. Elle est souvent accompagnée d'indisposition générale, d'amaigrissement, de crises nerveuses, parfois d'éclampsie. La dépendance qui existe entre les dents molaires de troisième ordre et la méningite tuberculeuse s’accuse par la fréquence de cette mafadie entre 4 et 6 ans. En raison de ce que la deuxième apparilion n’est qu'une transition entre la première et la troisième, Fonssagrives l'appelle, avec beaucoup de raison, la dentition intermédiaire. Les Anglais la nomment dentiüon de transition.
L'opinion de Smith (1) n’est pas négligeable, il assigne la date de 5 ans 1/2 à 6 ans à la sortie des premières grosses molaires. Chez les enfants faibles, dit-il, elle est souvent accompagnée d’une affection de l'estomac et des intestins, d’une excitation générale, de paleur, de sommeil agité et de terreurs nocturnes.
Frey (2), stomatologiste distingué, fait un tableau exact el précis. |
« Le point de départ de cette gingivile est toujours le capuchon de gencive qui s'infecte et contamine la muqueuse du voisinage par un mécanisme absolument analogue à celui des accidents des dents de sagesse, quel-
(1) A practical Treatise on Disease in children. New-York 1881. (2) Monographie de la dent de 6 ans. Thèse de Paris. 1896.
quefois assez aigu pour revêtir l'aspect de la stomatite ulcéro-membraneuse.
Enfin dans un cas, l'infection au lieu de s'étendre à la gencive seulement, a gagné le périoste de la mâchoire et a entraîné une contracture très prononcée du mas seter avec un état général rappelant l’état de cachexie buccale de Chassaignac. »
Nous ne pouvons clore cet historique sans acquitter une dette de reconnaissance envers notre éminent maître M. le professeur Baumel. Qu'il reçoive 1c1 le témoignage publie de notre gratitude pour l'honneur qu'il nous fait en acceptant la présidence de notre thèse.
Nous ne saurions dire assez combien sés lecons cliniques nous ont été profitables ; sous son aimable et habile direction, nous avons trouvé l’appui quotidien d’un esprit sagace et étendu, dont le sens essentiellement clinique reste toujours la qualité maîtresse. Aussi l'importance que nous lui avons vu attribuer à l’évolution dentaire dans les maladies de l'enfance, a-t-elle apporté une sanction de haute valeur au point de pathologie que nous allons discuter. Nous aurons d’ailleurs au cours de cette étude à faire appel à son témoignage, parce que son Précis des maladies de l'enfance est un des rares ouvrages classiques envisageant la question qui nous occupe.
Nous signalerons pour terminer une com munication de M. le docteur Jehan Prudhomme, au Congrès de Reims 1907: Les accidents d'éruption de la dent de 6 ans.
Nous nous abstiendrons de juger ce travail indigeste et. dépourvu d'originalité. C'est une mauvaise copie du mémoire présenté en 1904, au Congrès pour l'avancement des sciences de Grenoble, par le docteur Eyssautier. Le plagiat le plus servile s'y étale sans pudeur.
ETIOLOGIE
L'histoire des causes vraies en pathologie e est la pierre de touche du diagnostic.
La claire notion de la cause des accidents si variés et si mal définis n’a pas un intérêt purement spéculatif. En permettant d'en saisir le point initial, on sera conduit à prévoir la marche et le développement. La connaissance de la cause est importante encore, puisqu’un désordre du côté de la bouche, resté inaperçu, peut être le point de départ de lésions multiples et de complications,
Bien qu'il paraisse téméraire de rechercher la cause de phénomènes si obscurs et toujours si complexes, il n’est pas impossible de les expliquer rationnellement et . de trouver, à des faits sans liens communs, une parenté pathologique donnant la clef de la question.
Ainsi nous considèrerons comme maladies sous la dépendance de cette évolution physiologique de la seconde dentilion, celles qui se produisent à l'âge de six ans et alors que la première grosse molaire est en imminence ou en voie d'éruption, s’accompagnant comme .une éruption similaire, celle de la dent de sagesse, du même cortège d'accidents.
La lésion initiale, mouvement inflammatoire secondaire et léger de la gencive, dans le périmètre étroit de la pre-
mière grosse molaire ou la superficielle ulcéralion de la muqueuse, dont l'existence ne sera d’ailleurs pas soupconnée, cette lésion, dis-je, est bien rarement recherchée.
La cause de ces accidents et de ces dentitions difficiles n'estpas purement mécanique ; l'élément infectieux, favorisé par le milieu buccal, y joue le plus grand rôle. Les” conditions constitutionnelles et organiques semblent n°y pas prendre part. Les conditions locales y ont, au contraire, une Bande importance, parce qu'elles tendent à è augmenter où à diminuer l'activité du travail de la dentition, d’où un accroissement de sensibilité. Il en est de même quand une disposition anatomique vicieuse constitue un obstaclé mécanique à Ja sortie des dents.
M. le professeur Baumel a insisté à ce sujet dans son Précis des Maladies de l'enfance. |
Une autre cause de ces accidents trouve son explication dans l’état habituel de congeslion qui existe sur le point de la muqueuse buccale prenant part au travail éruptif.
L'âge est le facteur le plus important; de 5 à 7 ans il fournit la principale indication causale.
Le sexe a une influence marquée. Les deux sexes sont frappés d’une façon inégale ; assez rares chez les filles, ils sont fréquents chez les garçons, comme d’ailleurs on l’observe pour la dent de sagesse.
Le côté n’est pas indifférent; le côté gauche est plus souvent que. le côté droit siège 1e ces accidents. De même que le maxillaire inférieur paie un tribut plus fort que le supérieur. »
Saisons. — Les mois chauds, favorables aux éruptions dentaires, sont ceux pendant lesquels « on observe le plus d'accidents.
AMC ST
Ville et Campagne. — Le citadin et le campagnard en sont indistinctement atteints. À
Si du patient nous passons au médecin, nous remarquons que, dans l'espèce, le praticien se dérobant à une clarté qui l’attire, il ferme malgré lui son esprit à toute idée capable de l’orienter utilement. Trompé par les apparences et n'apercevant pas le lien réel entre les phénomè- nes éloignés, paraissant étrangers les uns aux autres, il n'a pas l'idée de pousser ses investigations du côté de la bouche, vers les deux faits qui seuls donnent la clef de l’étiologie : l’éraption d’une dent (la première. grosse molaire) et l’âge du sujet (5 à 7 ans).
Il faut en être averti pour rechercher les lésions primitives locales et ne pas s’exposer à voir la cause où il n'y a qu'un effet.
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