‹ La dentelle et la broderie sur tulle (volume 2)Chapitre 3 sur 69 · LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

damentale entre la dentelle à l'aiguille et la dentelle aux fuseaux

Fig. 2. — Broderie a points coupés (Musée de Cluny).

La dentelle à l’aiguille se fait en jetant d’abord quelques

fils de bâti, suivant un dessin tracé sur papier ou parchemin, et ces premiers fils servent de support pour rattacher les points qui constituent la dentelle à l’aiguille (1).

Fig. 3. — Coin d’une nappe en lacis (Musée de Cluny).

Le travail de cette dentelle se rapproche de celui de la broderie et, en ce qui concerne la dentelle à 1 aiguille, il est cer-

(1) Lefébure, op. cit., p. 173.

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

tain qu’elle tire son origine d’une espèce particulière de broderie, la broderie à jour ou à fonds clairs , très en honneur au XVe et surtout an XVIe siècle, en Flandre et en Italie.

Après les croisades, le luxe des belles étoffes s’était considérablement développé; les princes avaient favorisé leur fabrication ; les dames et les seigneurs portaient habituellement le velours et la soie. Le luxe du beau linge suivit le luxe des belles étoffes, et les toiles de Bretagne. d'Alençon, de Lille, celles surtout de Flandre et de Hollande, atteignirent une grande perfection. On se mit à broder sur la toile et, pour enlever à cette broderie son aspect froid et monotone, on ménagea dans la broderie des jours ou fonds clairs qui formaient une opposition agréable avec les parties mates ou en relief

Au début du XVIe siècle, on brodait beaucoup à points coupés (fig. 2), c'est-à-dire en coupant la toile dans certains espaces réservés entre les motifs brodés. Ces parties coupées et ajourées furent d'abord peu nombreuses; mais, à mesure que leur bon effet fut apprécié, on donna une part de plus en plus large à ce genre de travail. Tantôt c’était la fleur qu’on réservait en toile et que l’on contourait d’un feston; tantôt c’étaient les fleurs et autres motifs qui étaient travaillés à l’aiguille au milieu des vides coupés dans la toile (1).

On brodait aussi à fils tirés , c'est-à-dire en retirant de la toile certains fils et en ne conservant que les fils nécessaires pour soutenir et relier entre eux les points de la broderie. Certains de ces ouvrages, fort décoratifs, étaient brodés sur une toile claire appelée quintain (2). Un poète, fai-

1) Lefébure, op. cil., p 177.

(2) On fabriquait cette toile à Quintin, petite ville de Bretagne.

sant allusion à cet ouvrage, disait aux dames de l'époque :

Vous n’employrez les soirs et les matins A façonner vos grotesques quaintains,

O folle erreur ! o despence excessive ! (1)

Enfin, on faisait encore le lacis : la toile claire était remplacée ici par un réseau à mailles carrées, appelé en France filet brodé en reprises; sur ce fond se détachait le dessin, parfois coupé en toile et appliqué, mais plus souvent reprisé à points comptés, comme la tapisserie (fig. 3).

Entre ces divers genres de broderie et la dentelle à l’aiguille la transition se fit naturellement. Déjà à la fin du XVe siècle, certains points coupés et quelques lacis ressemblaient, à s’y méprendre, à de la dentelle. Ces broderies à fonds clairs étant très recherchées, l’idée vint de reproduire et de réunir en recueils les dessins qui servaient à les exécuter.

L’invention de la gravure et de l’impression typographique facilita cette tâche et, pendant la première moitié du XVIe siècle, des « livres de patrons » à l’usage des brodeuses furent édités en France, en Italie, à Anvers, à Liège et ailleurs. En 1528, la dentelle à l’aiguille fait sa première apparition dans un livre de patrons : aux ouvrages de lacis et de point coupé sont ajoutées, en effet, des bordures à dents plus ou moins hardiment découpées et qui nécessitent, pour être exécutées, un nouveau procédé de travail. Dans ces bordures il n’y a plus de toile pour soutenir les points de broderie ; les bords sont découpés, dentelés , et on les travaille en l'air, indépendamment d’un tissu préexistant. C’est ce que le vénitien Antonio Tagliente, auteur de YEsempio di ricami (exemple de broderies, 1528) appelle le « punto in aere » (point en l'air), et désormais nous allons retrouver cette expression dans toute l’Italie pour désigner la dentelle à l’aiguille

Celle-ci ne tarda pas à être appréciée par les élégants de

(1) Consolation aux dames, 1620.

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

l’époque. C’était l’époque où naquit en Italie la mode des fraises comme ornement du cou pour les femmes et les hommes. Par les Médicis, la mode fut importée en France et de là elle gagna toute l’Europe, répandant avec elle Tusage de la dentelle, dont il fallait de grandes quantités pour orner ces fraises et les manchettes assorties.

Quel est le pays d’origine de la dentelle à l’aiguille? 11 est presque certain que ce fut l’Italie. Ce que nous avons déjà dit plus haut tend à le faire croire. C’est d’Italie que nous viennent la plupart des « livres de patrons » et, notamment, les plus anciens (pi on connaisse. C’est aussi à Venise (pie le luxe des dentelles à l’aiguille prit naissance. La république des doges devint en très peu de temps le centre de leur production. Il s’y faisait un commerce considérable de cols et de manchettes et le goût italien donnait le ton aux autres pays. Dès la première moitié du XVIe siècle, des officiers de la république portant le titre de Provcditori aile Pompe rendirent plusieurs ordonnances interdisant de porter dans la ville des punti in acre ou in aria sous peine de 200 ducats d’amende. L’une d’elles, datant de 1514, réglemente « les manteaux de dames, les dentelles, les gants travaillés d’or et de soie, les broderies, les éventails, les gondoles et les chaises à porteur ».

D’autre part, ce fut lors d’un voyage qu’il fit à Venise, en 1574, que le roi de France Henri III rapporta son goût très vif pour les luxueuses fantaisies italiennes. L’histoire rapporte qu’on le vit si jaloux d’avoir des fraises de dentelle irréprochables, qu’il ne dédaignait pas de les repasser luimême au fer à plisser, pour peu que les garnirons de ses cols ou des ses manchettes fussent amollis ou chiffonnés (1).

Il est donc probable que les broderies italiennes donnèrent le jour à la dentelle à l’aiguille. Toutefois, il faut remarquer qu’aux XVe et XVIe siècles, l’art de la broderie était pratiqué ailleurs qu’en Italie.

(1) Charles Blanc : L’arl dans la parure, p. 297.

L’Allemagne, la Suisse et la Flandre s'étaient fait une véritable spécialité de la broderie sur toile claire et à points comptés. Le lacis était en grand honneur en France et le musée de Cluny conserve d’admirables spécimens de lacis d’origine française. Au musée Gruuthuuse, à Bruges, se trouvent de beaux exemplaires de broderies flamandes à fils tirés, des carrés de lacis et un bonnet de mousseline orné d’un entredeux en point coupé, très fin; des ouvrages analogues, d’origine flamande, se retrouvent au musée de South-Kensington et y sont catalogués comme suit : Deux carrés de lacis : Early flemish work on tlie Elbe ; un rectangle de lacis à deux tons et entouré d’un passement aux fuseaux, ouvrage de la fin du XVe siècle : Old flemish settlements on the Elbe; un bonnet rehaussé de point coupé : Flemish settlements on the Elbe; Flemish workwomen established by the sister of Emperor Chles V ., rnaricd to Ring Christian of Denmark (1).

D’autre part, un certain nombre de livres de patrons pour la broderie furent publiés en Allemagne, en France, en Belgique v2).

Enfin, les Italiens eux-mêmes se servirent, pour leurs livres de patrons, de dessins et de manuscrits dont certains étaient de provenance ancienne ou étrangère. Nicolo d’Aristotile est l’auteur de Gli universali dei belli ricami antichi et moderni (L’universalité des belles broderies anciennes et modernes). Tagliente, déjà cité, nous dit qu’il a dessiné lui-même une grande partie du présent ouvrage, mais qu’il donne aussi

(1) Voy. Y Histoire des colonies belges en Allemagne et Autriche, parE. de Borchgrave. L’auteur établit que, dès le XIIe siècle, de nombreux Flamands se fixèrent à Brème et sur les bords de l’Elbe. En 1516, la princesse Isabelle, sœur de Charles-Quint, ayant épousé le roi Christian de Danemark, celui-ci, pour complaire à sa jeune femme, fit venir un grand nombre de Flamands, qui s’établirent dans l’ile d’Amak (aujourd’hui Amager) et continuèrent à y pratiquer leurs anciennes industries.

(2) Lefébure, op. cit ., p. 196.

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

« varii designi di maestri copiuti », différents dessins copiés des maîtres. Giovanni Antonio Yavassore commence le premier livre que nous connaissons de lui en disant : llavendo io pci passa to fatto alcuni libri di esempi (ayant moi-même dans le passé fait quelques livres d’exemples). Ce Yavassore avait pillé avec tant de sans-gêne les autres éditeurs que ceux-ci lui appliquèrent le surnom de Guadagnino (le Rapace). Son premier ouvrage, YEsemplario di Lavori (1550), reproduit des broderies allemandes avec les aigles à deux têtes et d’autres motifs qui n'ont pas du tout le caractère italien (1).

Dans la première édition de sa Corona délie nobili et virtuose donne, parue en 1591, Cesare Yecellio publie le patron d’une dentelle dont nous avons retrouvé le dessin dans un portrait de deux dames, peint par Carpaccio, lequel mourut en 1515. Ce portrait est au musée Correr, à Yenise.

L’Académie de peinture de Venise possède un autre tableau, portant la date de 1500 et peint par Gentile Bellini, où la robe d’une dame est garnie au col d’une dentelle blanche.

Enfin, Cesare Yecellio reproduit dans la deuxième et la troisième édition de la Corona , en 1595 et 1590, deux patrons d’une riche dentelle à l’aiguille, à becs largement découpés, qu’il qualifie lui-même de point flamand. Dans la première édition

(1) Comme le fait remarquer M. Leféburc, au point de vue du style, deux courants semblaient apporter les dessins aux éditeurs, l'un venant du Nord, l’autre de l’Italie. Les broderies sur toile claire et à points comptés ont presque toutes un caractère allemand très prononcé : on y trouve beaucoup d'aigles et d'emblèmes héraldiques, des feuilles de chêne, des glands, du houx, rappelant la végétation du Nord, et entin des chasses ayant un caractère de vérité très accentué. Les motifs de facture italienne, plus spéciaux pour les points coupés et les punli in aere, se composent de rosaces, de rinceaux élégants, de feuillages plus conventionnels; on y voit des personnages réels ou imaginaires séparés par des colonnes, des vases, des fontaines, des pacsc con historié anliclie , des paysages avec des scènes mythologiques, où les saints sont alternés avec les dieux de l’Olympe.

Hacltert.)

(Exécuté par

photographie.)

flg 4. — Voile de coussin en point de Bruxelles,

offert à S. S. le Pape Léon XIII, à l’occasion de son jubilé sacerdotal, en 1888,

de son ouvrage, Yecellio avait donné de ces patrons des dessins insignifiants, sans titre ; dans l’édition de 1593, le premier de ces dessins porte comme titre : Corona di mostre beliissime (couronne de très beaux modèles), et, en dessous, l’inscription: Una bellissima mostrata di punto fiamcngo da maneghetti (un très beau modèle de point flamand, pour manchettes) ; dans l’édition de 1596, le second dessin, plus riche encore que le premier, porte l’inscription : Maneghetti di punto fiamengo (manchettes en point flamand).

De tout ceci, le baron Liedts, conclut, dans la notice explicative de son catalogue du Musée Gruuthuuse, que « l’origine flamande des passements à l’aiguille est un fait désormais indubitable » et que l’établissement de cette vérité « devient, en même temps, une réelle revendication nationale ».

Sans être aussi affirmatif, nous croyons que l’argument tiré de la publication de Yecellio n’est pas dépourvu de valeur, étant donné que la question de l’origine de la dentelle à l’aiguille n’est pas encore élucidée. Cependant, il est très admissible que le punto in acre , inventé à Yenise au début du XYIe siècle, ait été ensuite importé en Flandre et qu’à la fin du siècle, Yecellio, ayant vu les dessins des artistes flamands, ait voulu les reproduire pour l'édification et l’instruction de ses concitoyens. Les nombreuses relations qui existaient alors entre Yenise et la Flandre rendent cette explication assez plausible.

L'origine de la dentelle aux fuseaux est restée plus obscure que celle du point à l’aiguille. M. Lefébure définit cette dentelle : « Un tissu formé en croisant et tressant des fils enroulés d’un bout sur des fuseaux et fixés de l’autre bout sur un coussin par des épingles. »

Les premières dentelles aux fuseaux furent désignées, en

i is m«t**Tiuis \ Doau ilr » > bi i.ï.imi i. .

Franc* et en Angleterre, sous U» nom de passement* (I), terme générique embrassant les galons, lacets ou cordonnets, qu’ils fussent d’or, d’argent, de soie, de lin, de coton ou de laine. La plupart de ces primitives dentelles ou passements différaient |h ii d’un galon ou lacet; « ils étaient faits de tils passés ou entrelacés les uns dans les autres ; de la le nom de passements. Par degrés, ce travail lit des progrès ; il s’emliellit de dessins variés, on \ employa un til plus lin. et le passement, ainsi perfectionné, devint avec le temps de la dentelle 2

I ii Angleterre. I* mot . dentelle . qui dérive probable ment du latin tannin et de l'anglo-normand lacez , apparait pour la première foi** dans le compte de de|»enscs du couronnement de Hichard III. en I IXÔ. Kn France, le mot dentelle* n’existe pas dans le** anciens vocabulaire* ; il faut.|»oiir l'y voir figurer, que la mode ait produit de** pavement* dentelés. On le rencontre |>our la première loi*», d'aprè** ^1 r-* Hun Pallie r, «lans un invcnlairede Maiyueritede \ alois. *“»ur fie I rançoi** L*, en IM’>; on > lit : Paye la somme de N I livres pour * fixante

aunes line dantelle fie Floranee, |*mr mettre a des collets. » Le** auteurs **oiit partagé** sur la question du pa\s d'origine île la dentelle aux fuseaux. Il est certain que les grossiers et étroits galons île tils entrelacés «pii précédèrent «rite dentelle.

1 I r terme de postemml a ete aussi applique parfois aux itrnlrllrs a l'aiguille. I.r catalogue «lu Musee t.rmithuuse mentionne fréquemment 1rs anciens passements à l'aiguille, Pans l'inventaire d'Henriette «le France

1619 . il eut question de petits rt grande poweneol* . ni. a l'aiguille, id. falots au métier ; id. de Flandres a pointes ; avec réseuil, dantelle» grandes et petites •.

I> après >1. I.efehure op. ni. . le nom de passement donne aux premières dentelles aux fuseaux leur xienl de ce que cette industrie était comprise dans la corporation des passementiers, qui seuls axaient droit, comme il est dit dans leurs statuts d'axril 1663. de faire tontes «ories de passements de dentelles sur l'oreiller, aux fuseaux, aux épingles et a la main « .

2 Mrs Ht rx P al Lises, op. rit..

ont été faits dès le début du XVe siècle, en Italie, en France et en Angleterre aussi bien qu’en Flandre. Ces galons servaient souvent d’engrèlures à des pièces de lacis ou de fils tirés et un auteur anglais nous dit que les ouvrières qui les fabriquaient plaçaient leurs échevaux de fil dans les mains d’un homme et se servaient de ses doigts comme de chevilles pour entrelacer et tordre les fils. En employant à cela deux hommes, elles pouvaient tresser jusqu a vingt fils à la fois (1). Quel fut le pays qui substitua à cette méthode primitive le carreau, les épingles et les fuseaux? Tout fait croire que ce fut l’Italie ou la Flandre, mais les arguments décisifs pour se prononcer entre ces deux pays font défaut jusqu’à présent.

En l’absence de documents exacts, la plupart des auteurs donnent la jolie légende que voici sur l’origine vénitienne de la dentelle aux fuseaux.

Un jeune pêcheur de l’Adriatique était fiancé à la plus belle fille d’une des îles de la Lagune Aussi laborieuse que belle, la jeune fille lui fit un filet neuf, qu’il emporta sur sa barque. La première fois qu’il s’en servit, il ramena du fond de la mer une superbe algue pétrifiée, qu’il s’empressa d’offrir à sa fiancée.

Mais voici que la guerre éclate et oblige tous les matelots à partir sur la flotte vénitienne vers les rives de l’Orient.

La pauvre jeune fille pleure le départ de son fiancé et reste des jours entiers à contempler la belle algue qu’il lui a laissée comme gage de son amour. Tout en regardant ces jolies nervures reliées entre elles par des fibres si légères, elle tresse les fils terminés par de petits plombs, qui pendent autour de son filet : peu à peu elle reproduit de ses doigts habiles le modèle aimé, sur lequel ses yeux se portaient sans cesse. A la fin elle réussit : la dentelle à piombini était inventée.

La Flandre a aussi une gracieuse légende, d’après laquelle Bruges serait le berceau de la dentelle.

(U C. C. Ch vnner et M. E. Roberts : Lace making in lhe midlands , p. 3.

ZZ LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

Au temps (le la légende, pendant le règne de la maison de Bourgogne, une pauvre femme, nommée Barbara, habitait à Bruges dans une ruelle étroite, donnant sur un petit canal, non loin du quai du Rosaire. Kl le était veuve et vivait avec ses cinq enfants dans la sombre et triste demeure que son mari, un marin mort dans un naufrage, lui avait laissée pour tout bien. Le chagrin et la misère avaient courbé sa taille et altéré sa santé, et elle était incapable de travailler pour nourir les siens. Toute la charge de la maison retombait sur l’ainée de ses enfants, une jeune fille d'une merveilleuse beauté, mais maladive et frêle. Séréna — c’était son nom — n avait que le produit de son rouet pour subvenir aux besoins de la famille; et, depuis l’aurore jusqu a la nuit, on la voyait, courbée sur son ouvrage, n’obéissant qu’à son dévouement et à sa foi en la Providence, mais succombant sous la tâche trop lourde.

De l’autre côté du canal, en face de la maison de la veuve, demeurait un marchand de bois des lies, maître van Oost. Le père de Séréna avait souvent amarré le bâtiment qu’il commandait, près de sa demeure et de celle du marchand. Des relations de voisinage s étaient établies entre les deux familles et s’étaient continuées depuis la mort du mari de dame Barbara; le trait d’union entre celle-ci et maître van Oost, c’étaient leurs enfants, et Arnold, le fils aîné du marchand, arrivait souvent chez la veuve.

Les années s’écoulèrent. Arnold devint un homme, Séréna la jeune fille que nous connaissons. Ils s’aimèrent et se le dirent, et il fut convenu entre eux que dès qu’Arnold aurait été reçu dans la corporation des sculpteurs, dont il briguait l’entrée, les jeunes gens prieraient leurs parents de consentir à leur union. Tout semblait leur sourire. Arnold devenait un artiste et ses progrès rapides dans l’art de la sculpture faisaient prévoir qu’il serait bientôt admis dans la corporation. Cependant, au foyer de la veuve, la misère devenait toujours plus grande. L’hiver avait été long et dur au pauvre monde ; mais dame Barbara

cachait sa pauvreté et Séréna lui cachait son chagrin et ses projets de bonheur; et chaque fois que la cloche de la chapelle de Saint-Basile sonnait Y Angélus, h pauvre enfant allait s’agenouiller aux pieds de l’image vénérée de Notre-Dame des Douleurs.

Un matin, après une nuit d’insomnie, Séréna laissa tomber de ses lèvres pâles un vœu sublime, héroïque : « Sainte Vierge, dit-elle, donnez-moi le moyen de secourir ma famille et je renonce aux joies et aux espérances de mon cœur. »

C’était un dimanche de printemps. Dame Barbara, croyant que le grand air ferait du bien à sa fille, organisa une promenade à la campagne. Arnold accompagnait Séréna. Le temps était radieux et les fils delà Vierge balançaient mollement dans les airs leurs blanches arabesques. Séréna s’était assise pensive sur l’herbe d’une prairie émaillée de fleurs. Arnold, debout près d’elle, cherchait à deviner le secret de sa tristesse. Tout à coup, l’air semble s’obscurcir au-dessus des jeunes gens; une quantité immense de fils de la Vierge s’abattent sur le tablier noir de Séréna et elle remarque avec étonnement que de leur entrelacement naissent de gracieuses figures : ce sont des fleurs, des oiseaux, des ornements délicats. La jeune fille étudie l’arrangement des fils, leur croisement et se dit : « Si une ignoble araignée fait avec un fil impalpable un dessin charmant et régulier, pourquoi moi, créature intelligente, ne ferais-je pas mieux avec le fil si fin, si égal de mon rouet? N’est-ce pas un conseil, une leçon que la Vierge me donne en traçant ces fleurs sur mes habits de deuil ? »

Mais comment conserver le précieux dessin? Arnold s’en charge : avec des branches d’arbre entrecroisées, il fait un léger châssis ; le tablier de Séréna, couvert de fils de la Vierge, y est placé et rapporté ainsi, avec des précautions infinies, au logis de la veuve.

La nuit, Séréna vit dans ses songes le miraculeux travail ; le matin, en s’éveillant, elle l’examina longtemps et, s’agenouil-

LU HDIMIIM 4 rx»«ICII.E »> HEIGlgl |.

huit devant line statue de la Madone : «. Saillie Vierge, dit-elle, vous avez accepté mon vieil en m'envoyant cette image miraculeuse, afin que je l'imite et <|ii'nu moyen de ce travail merveilleux, je puisse donner a ma lionne mère et a mes frères et sœurs le pain de chaque jour. Vous savez si Arnold m’est cher, mais je me dois, avant tout, a ma famille; donne/-moi donc le courage de ne |M»int faillir, u

Seréna "«• mit immédiatement .« IVruvre. Hile prit du til tn-s lin, «|iiVI le avait lilé et Idanehi elle-même, en roii|»a des ln»uts et, son modèle sous h*s veux, elle chercha a l imiter. Kllc n'y parvenait pas. S-s fils mêlaient et. .1 tout instant, elle devait ou en prend rr d'autres ou défaire ce quelle avait déjà tracé. \i iiold .11 1 in .1 . il 1 • garda h * * d» N ses conseils et, |*»ur eui|wVlier les fils de s'embrouiller, il attacha au Unit de chacun d'eux un jictit morreau de Uns. I n grand |*as était fait : le fuseau était trouvé.

Ix* lendemain Seréna recommença avec murage. Klle li\a son travail sur une grosse |*clotc. que lui avait donnée une religieuse : le carreau «‘lait inventé. Il restait des épingles sur la pelote; la jeune fille s'en servit |M»ur maintenir ses fils. Fai tin. elle travailla tant et m bien que. le dimanche suivant, elle plaçait >ur la couronne de la Vierge un ti*Mi qui ressemblait |M»ur h* dessin à celui quelle avait imité. Dautrcs essais roussirent encore mieux; Arnold fournit .« .Vréna des dessins nouveaux. Bientôt le bruit de la miraculeuse invention se propagea. Toutes les grandes dames voulurent voir travailler Séréna et toutes lui commandèrent poui leurs coiffes des pièces du léger tiv*u. O11 la pavait richement et l’aisance commençait à régner au foyer de la veuve.

De son côté, Arnold ne demeurait pas inactif. I je chef d'œuvre qui devait lui faire conférer la maîtrise s'achevait ; il put enfin le soumettre au jury de la corporation et, quelques jours plus tant, il était reçu maître sculpteur. Aussitôt, il fut chez la veuve. « Je suis passé maître, mère, lui dit-il,

voulez-vous de moi pour votre fils ? » Mais au moment où la pauvre femme prenait la tête d'Arnold entre ses mains et disait au jeune homme : « Je te bénis, sois mon fils, » un cri terrible se fit entendre dans la salle voisine. Séréna l’avait poussé. On s'empresse autour de la jeune fille chancelante; Arnold la soutient dans ses bras, pour l'empêcher de tomber : « Parle, lui dit-il, ô ma bien-aimée, et dis-moi que tu consens à être ma femme chérie. » — « Jamais », répond Séréna, et elle tombe inanimée sur les dalles.

L’hiver est revenu, rigoureux pour la famille de la veuve ; Séréna, pâle, languissante, maladive, l’a passé sur une chaise basse, au coin du pauvre foyer, souvent vide de feu. Arnold a souvent renouvelé sa demande ; il a prié, il a supplié Séréna de rétracter le mot fatal, mais en vain. Le vœu de la jeune fille était sacré, la mort lui eût semblé moins affreuse que de le trahir. La Vierge avait accepté le vœu de Séréna ; elle lui avait révélé le secret d’une industrie charmante, productive, qui commençait à faire vivre sa famille, car Séréna avait déjà enseigné à ses sœurs l’art miraculeux. Le vœu devait être religieusement tenu.

Arnold était désespéré : il ne travaillait plus. La vie semblait échapper à ces deux beaux enfants, flétris par le chagrin. L'hiver ainsi se passa et le soleil revint, ranimant la nature engourdie. Soit souvenir, soit pressentiment, Séréna voulut célébrer l’anniversaire du miracle de la dentelle et elle se traîna jusqu’à la prairie où, un an plus tôt, jour pour jour, son vœu avait été accepté. Elle pensa à Arnold, à leur amour perdu et demanda à la Vierge de consoler son ami d’enfance.

Le temps était calme; tout à coup sur l’azur du ciel on voit se balancer de nombreux fils de la Vierge. L’air en est obscurci. Ils semblent planer sur la tête de la jeune fille. Alors se reproduit le phénomène de l’année précédente. Les fils tracent sur la robe noire de Séréna une charmante couronne de mariée, entremêlée de roses et de fleurs d’oranger. Séréna soupire

« Sainte Vierge, dit-elle, si c est une couronne de martyre, je l’accepte. Toute autre m’est défendue. »

A peine avait-elle prononcé ces mots, qu*une main invisible, semblant guider les fils blancs et soyeux, écrivait au milieu de la couronne : « Je te relève de ton vœu ! »

lin cri de joie s’écbap|>e des lèvres de Séréna; une oreille attentive le recueille. Arnold avait suivi de loin la jeune fille et, caché derrière un buisson, il contemplait sa bien-aimée. En un bond, il est auprès d’elle. Il l'interroge du regard et elle, rougissante, lui montre du doigt l’inscription. « Le ciel a parlé, c’est lui qui te donne à moi », dit Arnold, comprenant enfin le mystère qui les a torturés tous deux.

La noce ne se fit pas attendre; Arnold conduisit à la chapelle Saint-Basile sa gracieuse fiancée; Séréna porta ce jourlà un voile de dentelle, pour rendre hommage à la Vierge, sa bienfaitrice. Arnold et Séréna furent heureux et eurent heaucoup d’enfants. Ces enfants furent des tilles. qui toutes |>erfectionnèrent la tradition de la dentelle.

La plus ancienne mention aujourd'hui connue en Italie du travail aux fuseaux se trouve dans un partage fait à Milan, le 12 septembre I iî)3, entre les sœurs Angola et Ippolita Sforza- Visconti. Il y est question d ’mia binda la v or a Ut a ponclo di doit fuxi per un o lemolo (une bande travaillée au point de douze fuseaux pour border un drap). Ces fuxi sont-ils l'origine de cet art ingénieux qui s’est développé plus tard à travers toute l’Europe et surtout en Flandre?

Un autre document, cité par M. Lefébure p. 2<V>), c’est un recueil conservé à la Bibliothèque royale de Munich, intitulé : S eu modclbuck allerley gattungen Dantclschnür , imprimé à Zurich par Christopher Froxhowem, et traitant de toute espèce de travaux de dentelle fabriquée et en usage en Allemagne, pour l’instruction des apprenties et autres femmes travaillant à Zurich et ailleurs. Sur le titre sont représentées en gravures sur bois deux femmes travaillant à la dentelle aux

pppfii

■A)&A\ V a .SL*.*'. -aï ^Sât^. '^' .ifii

kîw

(Propriété de M. A. Cartier.)

Fig. ü. — Mouchoir en fine

(genre guipure de Flandre).

Réduction de 4/7.

(Fabrication brabançonne.)

Prix payé â un

fuseaux. Puis suit une longue préface, dans laquelle il est dit : « Parmi les différents arts, nous ne devons pas oublier celui qui a été commencé dans notre pays depuis 25 ans. La dentelle a été introduite dans l’année 1536 par des marchands venant d’Italie et de Venise. Alors plusieurs femmes intelligentes trouvèrent quelles pouvaient en tirer un bon parti, et apprirent bientôt à l’imiter et à la reproduire fort bien. »

« Ainsi donc, conclut M. Lefébure, voilà un livre de patrons qui nous prouve que, déjà en 1536, Venise faisait depuis plusieurs années de la dentelle, puisqu’on en exportait et que les femmes d’Allemagne et de Suisse apprenaient, par des gens venus de Venise, à travailler aux fuseaux. «

Ceci ne prouve pas que Venise ait commencé à faire la dentelle aux fuseaux et il est tout aussi vraisemblable d’admettre que des marchands flamands aient appris aux Vénitiennes à faire cette dentelle que de soutenir quelle fut introduite en Allemagne par des marchands de Venise.

L’argument que tire Mrs Nevill Jackson (p. 16) d’un vieux livre de patrons ne nous parait pas plus décisif. Ce livre, que nous avons vu, le plus ancien que l’on connaisse pour les dentelles aux fuseaux, fut publié à Venise en 1557 et se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque de l’Arsenal de cette ville. Comme il ne renferme aucune description du matériel nécessaire pour faire la dentelle aux fuseaux et du mode de travail, il est probable qu’il ne fut pas le premier de l’espèce.

En regard de ces arguments qui tendent à revendiquer pour l’Italie les débuts de la dentelle aux fuseaux, nous rappellerons d’abord que Mrs Bury Palliser, après de très longues recherches, est arrivée à cette conclusion que la dentelle aux fuseaux est née en Belgique. D’après elle et d’après Mrs Nevill Jackson, on pourrait placer au commencement du XVe siècle, c’est-à-dire à une époque où la dentelle était inconnue en Italie, les débuts de la dentelle de Bruxelles aux fuseaux. Les anciennes églises du Brabant en possèdent de précieux spéci-

LP.S INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

mens et le style des premiers dessins (pion lit dans ce genre, ainsi <pic plusieurs tableaux de la fin du XVe siècle, de lecole des Pays-Bas, — tableaux où figurent des personnages portant de la dentelle, — confirment Mrs Bury Pa Miser dans son opinion (1).

(ij Mrs H ni y Paliiser, clans son ouvrage déjà cité, signale, dans l’église Saint-Pierre de Louvain, un tableau de Quentin Mctsys 1466-1530), où l’on voit une jeune lille faisant «le la dentelle aux fuseaux en se servant d'un carreau à tiroir pareil à ceux employés aujourd’hui. Nos recherches nous permettent d'alarmer que jamais pareil tableau n’exista à Louvain. Il est vrai qu’un triptyque représentant la Légende de Sainte-Anne fut commandé à Quentin Mctsys par la confrérie de Sainte-Anne, pour sa chapelle dans l’église Saint-Pierre, cl livré par l'artiste en 1509. Transportée au Louvre par les commissaires de la Convention, celte peinture fut restituée à Louvain en 1815 et déposée à Saint-Pierre jusqu'en 1879, année où elle fut achetée par l'État. Ce vaste triptyque, l’un des plus purs chefs-d'œuvre du maître anversois, est aujourd'hui au musée de Bruxelles ; il ne renferme rien qui rappelle une dentellière, mais présente cependant un détail intéressant pour l'histoire

de la dentelle :

c’est un étroit passement, reproduit par la Iigurc6, qui orne la chemise de l’une des femmes pleurant la mort de sainte Anne, dans le panneau de gauche . Le

motif du dessin est reproduit six fois et clairement indiqué. Cette peinture, qui est datée de 1509, prouvé qu’à cette époque déjà la dentelle était portée par les riches flamandes.

Le musée de Bruxelles possède deux autres peintures de cette époque avec des personnages portant de la dentelle : un tableau de Jean C.ossaerl (1470-1541) représentant la Vierge dans un riche costume du commencement du XVIe siècle et portant une chemise ornée d’un petit bord en dentelle ; l’ Histoire de Marie- Madeleine , triptyque d’un mailre flamand inconnu, peint à la fin du XVe siècle, et où l’un des personnages du volet de gauche porte également au cou une étroite dentelle.

MM. Séguin [La Dentelle, Paris 1875) et Lefébure ( op.cit .) parlent tous deux

Fig. 6. — Passement ornant la chemise d’une femme,

Page 1