Mouchoir et volant en point de Flandre
Le mouchoir a été payé 20 francs dans un magasin de Bruxelles; en admeltant que la batiste du fond et le montage du mouchoir coûtent un franc, l’aune de cette dentelle, qui est très mal exécutée, reviendrait à fr. 11.42.
Le volant, dont l’exécution est des plus soignée et dont le dessin est beaucoup plus compliqué que celui de la dentelle du mouchoir, a été payé fr. 4.95 l’aune à
une factoresse de Maldegem.
Fig .
de moindre importance envoient également leurs produits à l’étranger; ceux-ci résident le plus souvent en province et ne fabriquent que pour une ou deux maisons étrangères.
Un petit nombre de grands fabricants de Bruxelles ont une succursale à Paris ; ils travaillent pour les maisons de gros. A ma connaissance, il n’y a qu’une maison de cette catégorie qui réside en province.
Une troisième catégorie de fabricants a sa clientèle dans le pays. Ceux-ci vendent surtout aux acheteurs de passage et leur spécialité, c’est la dentelle à bon marché. Ils résident dans les villes de luxe ou fréquentées par les étrangers, telles que Bruxelles, Anvers, Ostende et Bruges, et tiennent le plus souvent un magasin. Ces fabricants, auxquels il faut rattacher de nombreux boutiquiers, sont ceux qui ont fait le plus de tort à l’industrie dentellière : ils répandent les dentelles communes, provoquent sur certains articles une diminution dans les prix, prélèvent sur d’autres des bénéfices exorbitants et amènent dans toutes les branches de l’industrie dentellière la baisse des salaires.
Parfois les diverses catégories de fabricants se confondent. Parmi les grands fabricants, les uns se réservent pour l’exportation, d’autres entreprennent, en outre, certains travaux pour les lingères de Bruxelles ou exécutent des commandes importantes à l’intérieur du pays.
C’est ainsi que la merveilleuse robe en dentelle offerte en 1901, à S. A. B. la Princesse Élisabeth de Belgique a été exécutée à Bruges, par M.Gillemon-De Cock, qui travaille surtout pour Paris et Londres. La principale maison d’exportation de Bruxelles, la Compagnie des Indes, renommée pour ses produits magnifiques et qui possède à Paris une importante succursale, ne dédaigne pas la vente au comptant dans ses magasins de la rue de la Régence, et elle n’est pas seule de son espèce.
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Cependant, ce sont les petits fabricants qui accaparent presque tout le marché intérieur et surtout les clients de passage; pour les pièces de choix, destinées aux trousseaux de mariées ou à l’ornement du culte, on s’adresse aux grandes maisons de Bruxelles et souvent aussi en province.
Au point de vue de la production, on distingue trois catégories de fabricants.
Quelques-uns, établis à Bruxelles, fabriquent tous les genres de dentelles; ils sont fort peu nombreux. La centralisation des dentelles à l’aiguille et de toutes les dentelles aux fuseaux demande, en effet, des capitaux considérables et une grande expérience : il faut être en relation avec des intermédiaires sur divers points du pays, avoir à sa disposition deux catégories de dessinateurs, diriger en même temps la fabrication compliquée du point à l’aiguille et l’ouvrage des patronneuses.
D’autres — ceux-ci plus nombreux — font plusieurs genres de dentelles : par exemple, toutes les dentelles aux fuseaux, ou tous les points à l’aiguille, ou bien encore les diverses catégories d’application de Bruxelles, le point d’Angleterre et la duchesse. La plupart de ceux-ci sont encore établis à Bruxelles; on en rencontre cependant quelques-uns en province
D’autres, enfin, ne fabriquent qu’un seul genre ou se limitent aux genres pratiqués par une seule région du pays. Quelques fabricants bruxellois se sont fait ainsi une spécialité de la dentelle d’ameublement. Mais cette catégorie de fabricants se retrouve surtout en province, où elle s’explique par la localisation des divers genres de dentelles. Par exemple, les fabricants de Bruges se bornent presque tous à faire la Valenciennes, la duchesse et le point de Flandre. A Thielt et à Wyngene, ils font la duchesse et la guipure de Flandre; à Ypres, à Menin, à
Courtrai, à Gand, la Valenciennes; à Grammont, le Chantilly et la blonde. Turnhout fabrique la Mahnes,les pom de Lille et de Paris; Beveren et Saint-Trond le point de Lille- Lierre la broderie o.r telle t à WcUeron, on ta. le point gaze; ... pays de Sot.egem et d'Alost, le. > *
1" ai »uille. la duchesse et l’application, et, a peu pics p^
tout, les torchons et les guipures communes.
L’organisation commerciale et industrielle cpei
coup du genre des débouchés et des articles prodint- Td fabricant voyage à l'étranger et va vote es el.ents tel autre correspond avec ente par lettres, tel les ““end c"e
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Les formes de cette organisation varient a l in in , en rencontrerons plus loin quelques-unes. Bornons-nous ici à examiner le rôle ordinaire du fabricant et les diverses opérations qui relèvent de son entreprise.
La première opération qui intervient dans la confection d’unePdentelle, c’est le choix du dessin. Cette fonc on appartient essentiellement au fabricant. Soit qu il travaille sîî commande, soit qu’il augmente son stock, le fabnean doit avant tout se préoccuper du dessin. Pour les objets peu importants ou exécutés en dentelle ordina , sert souvent de vieux dessins tombes dans merce (1) ; parfois aussi on modifie d’anciens patrons, on
(4) Il existe un procédé fort simple et peu cofux pour la reproduction des dentelles dont on veut conserver le dessin. Sui 1 • I
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les modernise, on les adapte aux exigences nouvelles.
Mais, dans les grandes et les belles pièces, le dessin doit être original et s’inspirer du goût du jour, et, comme Paris donne le ton en matière de bon goût, il faut que le dessin des dentelles soit toujours en accord avec les dernières créations parisiennes. Les grandes maisons de Paris qui nous commandent des dentelles n’imposent pas leurs dessins; les fabricants restent libres, ou à peu près, de suivre leurs propres inspirations, mais si ces inspirations ne viennent pas de Paris, elles ne valent rien... Bref, la Belgique, qui jouit presque d’un monopole pour la fabrication des belles dentelles, est à la merci de Paris en ce qui concerne les dessins.
Aussi la plupart des maisons s’adressent-elles, pour leurs articles de choix, à des dessinateurs parisiens. On les paie horriblement cher; souvent on doit modifier leurs dessins, qui sont inexécutables en dentelle, mais on ne s’en plaint pas : un dessin venant de Paris vaut bien quelques tracas. 11 existe à Bruxelles un ou deux dessinateurs de dentelle, mais ils ne travaillent que pour les maisons secondaires ou pour les articles de consommation courante.
Quelques fabricants cependant essaient de réagir contre une situation qui les rend tributaires de l’étranger. J’en connais qui ont fait étudier le dessin par deux ou trois jeunes gens ou jeunes filles et qui leur ont ensuite formé le goût, en leur mettant sous les yeux d’anciens dessins, de
étend un morceau de feutre et sur celui-ci l’on place une feuille de papier ferro-prussiate. La dentelle qui doit être reproduite est disposée sur ce papier et recouverte d’une seconde plaque de verre; les deux plaques de verres sont serrées entre des pinces à linge et la dentelle, ainsi emprisonnée, est exposée face au jour pendant un temps plus ou moins long. La feuille de papier ferroprussiate est ensuite enlevée, plongée dans l’eau fraîche pendant quelques minutes; lorsqu’on la retire, la dentelle y est imprimée en blanc sur fond bleu. (Communiqué parM. A. Carlicr.)
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Fig. 120. — Deux MOirHoms en dentelle de Bruges.
Le^mouchoir n° 1 a été payé 5 Irancs à une facto resse des environs d’Ypres.
Le mouchoir n° 2, moins compliqué et plus grossièrement exécuté, a été payé 10 irancs dans un magasin de Bruxelles.
beaux motifs de décoration florale, des modèles de dentelles appartenant aux divers styles. Puis ils leur ont appris la technique des divers points, qu’il est si important de posséder à fond avant d’exécuter un modèle ; enfin ils les ont mis à dessiner des dentelles. Le résultat a été excellent dans plusieurs cas et de pareilles initiatives méritent qu’on les encourage. Nous avons vu, dans l’atelier de MlleMinne- Dansaert, à Haeltert, une jeune paysanne, qui, après quatre années de formation, exécutait un dessin fort compliqué, comprenant des fleurs et des arabesques et destiné à un éventail; le style en était excellent, l’ensemble vraiment décoratif et dénotant un sens esthétique déjà développé. A côté d’elle, d’autres jeunes filles faisaient la meme chose. Sur des consoles, tout autour de la chambre, il y avait des fleurs naturelles dans des vases de cristal ; aux murs pendaient des photographies de bouquets, des dessins remarquables — tous motifs pouvant servir d’inspiration — et, de-ci de-là, la création dernière d’un célèbre artiste parisien, c’est-à-dire le cri de la mode, l’idée qu’il faut suivre.
Plus rares sont les fabricants qui exécutent eux-mêmes leurs dessins. Les grands fabricants se bornent généralement à en donner l’idée; cependant quelques gens de goût prennent une part active à la confection de leurs dessins ; ils en font l’esquisse, corrigent la composition ou la modifient, s’il y a lieu. Les fabricants de province, surtout les petits, font eux-mêmes, tant bien que mal, leurs modèles et il en résulte les dessins sans caractère et sans l’ombre d’originalité qui foisonnent aujourd’hui. Certains de ces dessins semblent condamnés à rester toujours les mêmes. Ainsi, tous les articles ordinaires en point de Bruxelles ont des roses posées de trois quarts; et l’on trouve presque invariablement des feuilles de trèfle dans tous les mouchoirs en dentelle de Bruges. Beaucoup de
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cos petits fabricants, à court d’invention, ont aussi un système très simple pour renouveler leurs modèles : c’est de copier, en les modifiant légèrement, les dessins des grands fabricants. Cependant, meme parmi eux, il s’en rencontre qui s’adressent à Paris pour leurs dessins. Le dessin de l’éventail reproduit par la figure 1 est l’œuvre d’un artiste parisien et a été exécuté pour une petite fabricante de Grammont.
Le dessin étant achevé, le fabricant doit encore décider de quelle manière il sera exécuté en dentelle. II a le choix entre divers genres; souvent un meme dessin peut être exécuté en point à l’aiguille, en application aux fuseaux ou en mélange de duchesse et de point. Tout dépend ici du goût et de l’expérience du fabricant: à lui de décider des reliefs et des ombres, du plat et de la gaze; à lui de mettre en valeur certains motifs et de faire fuir les autres; à lui d’indiquer les jours et d’équilibrer toutes les parties. Telle est la variété des ressources dont on dispose, qu’on peut comparer les divers points aux tons multiples d’une palette; seulement, tandis que le peintre rend son idée avec des couleurs, le fabricant de dentelle ne dispose que de valeurs. L’emploi judicieux de ces valeurs a une importance considérable. Un dessin médiocre, dont la reproduction en dentelle est heureusement combinée, deviendra parfois présentable, de même qu’une disposition fâcheuse des diverses parties de l’ouvrage à exécuter fera perdre à un beau dessin tout son caractère.
L’interprétation d’un dessin en dentelle est donc l’objet d’une étude attentive du fabricant et l’indication des divers points à employer se fait, par lui ou sous sa direction, au moyen de signes conventionnels, tels que lignes, boulettes, croix, étoiles, etc., tracés au crayon bleu ou rouge sur le dessin.
Le fabricant doit ensuite faire choix des personnes qui exécuteront la dentelle dont le dessin est ainsi préparé. Le plus souvent il s’adresse à un intermédiaire. S’il est grand fabricant et s’occupe de plusieurs genres de dentelles, il est en rapport avec de nombreux intermédiaires, habitant des centres différents, et il répartit l’ouvrage entre eux suivant la spécialité et les aptitudes de chacun d’eux. Il fait venir l’intermédiaire chez lui, lui donne ses instructions sur la façon d’exécuter le travail, sur le fil à employer, convient avec lui du terme de la livraison et du prix global de l’ouvrage et lui remet une certaine avance sur ce prix, pour qu’il ait de quoi payer ses ouvrières. Le fabricant ne se préoccupe pas autrement de la main-d’œuvre. La plupart du temps, il connaît l’intermédiaire avec qui il a affaire, il a confiance dans la manière dont il dirige le travail des ouvrières et, en règle générale, c’est ici que s’arrêtent, pour reprendre plus tard, les fonctions du fabricant et que commence le rôle de l’intermédiaire.
Certains fabricants, cependant, sont en relations directes avec leurs ouvrières : ce sont ceux qui habitent la province et ceux qui, résidant à Bruxelles, ont un atelier de travail attenant à leurs locaux.
Les premiers ont des rapports immédiats avec les ouvrières de la région qui les entoure. Ainsi, à Turnhout, seul centre de fabrication des Malines, les fabricants locaux traitent directement avec toutes leurs ouvrières. Ailleurs, les fabricants de province recourent également aux services des courtiers ; cependant, ceux qui font la dentelle aux fuseaux sont presque toujours en rapports directs avec les patronneuses et avec les ouvrières d’élite.
Quelques fabricants de Bruxelles et de la province ont des ateliers de travail. Ce sont, presque exclusivement, ceux qui fabriquent les grandes pièces en point à l’aiguille
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ou en application. Un atelier devient alorsnécessaire, parce qu’il est important que le fabricant ou ses préposés puissent avoir l’œil sur le travail des striqueuses et des monteuses, travail particulièrement délicat lorsqu’il s’agit de pièces compliquées ou de grande dimension. De plus, il est bon d’avoir toujours sous la main des pointeuses et des fonneuses pour les ouvrages pressants. On m’a cité le fait suivant, qui s’est passé, il y a quelques années, dans l’une des principales maisons de Bruxelles. Un voile en fine application devait être livré pour le mariage d’une de nos princesses royales. Les dernières pièces du voile, des médaillons à l’aiguille avec les armes des neuf provinces, n’étaient rentrées que la veille du jour de la livraison et la monteuse était en train de les appliquer sur le voile, lorsqu’on s’aperçut qu’il manquait un médaillon, oublié sans doute par le facteur. II était trop tard pour donner un ordre à celui-ci; heureusement, il y avait plusieurs bonnes ouvrières à l’atelier. Le travail du médaillon manquant fut distribué entre elles; chacune en prit un petit morceau et travailla toute la nuit. A six heures du matin, tout était terminé: une heure plus tard, le voile, complètement monté, était prêt à recouvrir les épaules princières auxquelles il était destiné.
Ce sont le plus souvent de vieilles ouvrières bruxelloises, très habiles, qui travaillent dans les ateliers de la capitale; en outre, quelques fonneuses et un certain nombre d’appliqueuses habitant Ixelles, Saint-Josse-ten- Noode et le quartier avoisinant la rue Haute, travaillent à domicile pour les grandes maisons, telles que la Compagnie des Indes, Ml,e Lwig, Mme Daimeries, etc.
Il y a aussi une catégorie d’ateliers. — ceux-ci adjoints aux magasins de dentelles du centre de Bruxelles, — qui ne sont rien moins que des rouages nécessaires de la fabrication. Ces ateliers, où le personnel est restreint et fabrique tous les genres de dentelles, sont plutôt des façons
de réclame destinées à faire impression sur les étrangers de passage chez nous; ils sont ouverts à tout venant. Nous en reparlerons plus loin.
Dans les ateliers, les fabricants sont en relations suivies avec leurs ouvrières. Ils surveillent la préparation des patrons, ils délivrent souvent eux-mêmes aux ouvrières la matière première de la dentelle, c’est-à-dire le fil de coton ou de lin; ils dirigent la fabrication, répartissent le travail entre le personnel de l’atelier, soignent pour le paiement des salaires; bref, ils exercent vis-à-vis des ouvrières les fonctions patronales.
La principale raison d’être de ces ateliers, c’est, nous l’avons dit, le montage des grandes pièces en point à l’aiguille et en application et des objets qui doivent être garnis de dentelle : mouchoirs, nappes, rideaux, etc. Ces opérations sont cependant quelquefois confiées aux intermédiaires : un petit nombre de couvents fait le stricage et le montage des pièces pour les grands fabricants et ceux-ci leur remettent le tulle, la batiste ou la toile nécessaires.
Ainsi, il arrive que tantôt le fabricant reçoit l’ouvrage par petits morceaux, qui doivent être assemblés chez lui, tantôt il reçoit la dentelle achevée et prête à être livrée aux clients, et ceci est toujours le cas pour les volants exécutés aux fuseaux.
La réception de la dentelle telle qu’elle sort des mains de l’intermédiaire est une des fonctions incombant essentiellement au fabricant. La dentelle est envoyée ou, plus fréquemment, apportée par l’intermédiaire dans les bureaux du fabricant. Celui-ci examine si l’ouvrage est bien fait, si la couleur, la qualité du fil, la facture répondent aux instructions données et sont uniformément les mêmes dans toutes les parties de l’ouvrage. Les pièces qui ne conviennent pas sont refusées ou acceptées avec un rabais : ceci est surtout le fait des petits fabricants et des marchands de camelote. Les autres pièces sont payées comp-
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tant et suivant le prix convenu entre parties, déduction faite des avances que rintermédiaire a reçues.
Le fabricant doit enlin s’occuper de la livraison des articles qui lui ont été commandés et de l’écoulement des marchandises qu’il a en stock. Il doit alimenter le marché assez pour l’entretenir dans des dispositions favorables; s’il est adroit et s’il a de nombreux débouchés, il saura envoyer à New-York certaines dentelles à grand elfet et réservera pour Parisles pièces les plus fines: il cherchera à augmenter ses relations, introduira sur le marché des types nouveaux ou tirera son profit d’un changement de la mode; enfin, last not least , il surveillera de très près son stock de marchandises. Celui-ci doit être suffisant pour répondre aux besoins probables de la saison de vente et doit parfois dépasser ces besoins, pour que les ouvrières conservent de l’ouvrage; d’autre part, il ne doit pas comprendre trop d’articles d’un seul genre, qui, à un moment donné, peuvent se trouver invendables; en un mot, il faut que le stock soit constamment approprié aux nécessités du moment et jamais assez grand pour que le fabricant soit pris au dépourvu par une crise de surproduction ou par une variation soudaine de la mode.
L’intermédiaire.
L’intermédiaire placé entre l’ouvrière et l'entrepreneur commercial est tantôt un facteur, tantôt un couvent dirigé par des religieuses.
§ 1er. — Le facteur.
Il existe de nombreuses variétés de facteurs et I on a déjà vu que la distinction entre le facteur et le petit fabricant est parfois subtile. On peut cependant ramener à un type général la plupart des intermédiaires de cette catégorie.
Le facteur ou courtier est plus souvent une femme qu’un homme; cela tient à ce que les connaissances techniques indispensables pour la direction des ouvrières existent plus naturellement chez les femmes; un grand nombre de cc factoresses » sont elles-mêmes d’anciennes dentellières, très au courant du métier, et la plupart des facteurs s’en remettent à leurs femmes ou à leurs fdles pour la partie technique de leurs fonctions, réservant pour eux-mêmes les relations avec le fabricant, l’achat des fils, la préparation du dessin, l’acceptation finale de la dentelle.
Le facteur est généralement établi à la campagne, dans un centre dentellier d’une certaine importance, ce qui lui permet d’ètre en rapports directs et fréquents avec un certain nombre d’ouvrières et d’établir des relations suivies avec un fabricant. Il réside le plus souvent dans ce centre de production et travaille ordinairement pour une seule maison, sans être lié vis-à-vis d’elle par aucun engagement. En général, il ne s’occupe que du genre de dentelle fabriquée dans le centre où il réside, car il n’a comme ouvrières que les dentellières de ses environs immédiats.
Le facteur, nous l’avons vu, reçoit seul les instructions du fabricant. Si celui-ci lui commande des dentelles d’un dessin nouveau, les conditions de la fabrication, le terme de livraison et le prix à payer au facteur sont débattus à l’avance et le facteur se rend pour cela en personne chez le fabricant. S’il s’agit d’un modèle connu, le fabricant envoie sa commande par écrit au facteur; les instructions à donner à celui-ci ne comportent alors rien de nouveau; le prix seul peut changer par suite d’un défaut de maind’œuvre ou des exigences plus grandes de l’une des parties.
Lorsque le facteur doit lui-même appliquer sur tulle des pièces de dentelle qui lui sont commandées ou lorsqu’il s’agit de broderie sur tulle, le facteur reçoit du fabri-
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cant le tulle nécessaire à ces ouvrages. 11 est rare que le fabricant lui livre le fil à dentelle; le facteur l’achète le plus souvent lui-même dans les maisons de gros ou dans les magasins qui le revendent au détail. II n’y a pas d’inconvénient à abandonner au facteur le choix de la matière première. Le fabricant vérifie facilement la finesse du fil employé et sa qualité, et, comme les fils à dentelle sont fournis presque exclusivement par quelques grandes maisons très connues, il n’y a pas à craindre que l’intermédiaire puisse tromper le fabricant sur la qualité du fil.
Le facteur, ayant reçu les instructions du fabricant, doit s’occuper des patrons à remettre aux ouvrières. Les patrons des grandes pièces en point à l'aiguille ou en application sont, le plus souvent, piqués chez le fabricant: la piqûre des autres pièces se fait chez le facteur, presque toujours par sa femme ou sa fille, ou par une ouvrière piqueuse travaillant à domicile. La piqûre d’un dessin nouveau à exécuter en dentelle aux fuseaux est toujours confiée à la patronneuse; lorsqu’un patron a beaucoup servi et est usé, c’est au facteur qu’incombe le soin d’en piquer un nouveau.
La principale fonction du facteur est la répartition de l’ouvrage entre ses ouvrières travaillant à domicile. Le facteur qui a souci de la bonne exécution de la dentelle doit agir vis-à-vis de son personnel ouvrier comme le fabricant agit vis-à-vis de ses intermédiaires. Il répartit l’ouvrage à exécuter d’après les capacités de chaque ouvrière et fait progresser les ouvrières qui annoncent des dispositions, en leur confiant des dentelles de plus en plus compliquées. 11 doit aussi, pour certaines dentelles, assurer une bonne division du travail, qui lui permette d’effectuer en temps ses livraisons.
Le facteur fait venir chez lui les ouvrières à qui il désire donner des instructions. Il fixe, d’accord avec elles, la
Fig. 121. — Deux mouchoirs en duchesse.
Le mouchoir u° 1 a été payé 5 francs caez un facteur de Sottegem.
Le mouchoir n° 2, très inférieur au premier comme fabrication, a été payé 15 francs dans un magasin de Bruxelles.
rémunération de leur travail, ou, plus souvent, leur impose ses conditions, qu’elles acceptent sans oser les discuter. Cependant, les facteurs chargent souvent la patronneuse d’une nouvelle dentelle aux fuseaux de fixer elle-même le prix qui devra être payé à l’ouvrière qui l’exécutera et le facteur alors se conforme, pendant quelque temps au moins, à cette indication.
L’ouvrière travaille toujours à la pièce. Le facteur lui remet fréquemment une certaine somme en avance sur son salaire, lorsque l’ouvrage à exécuter est assez long. Ces avances sont une nécessité pour l’ouvrière qui entreprend des volants d’une certaine largeur et qui doit en fournir plusieurs mètres au facteur.
En même temps qu’il donne ses instructions à l’ouvrière, le facteur lui remet le fil à dentelle. Saint-Trond est la seule localité où les ouvrières reçoivent le fil gratuitement (1). Partout ailleurs le facteur le leur vend aux ouvrières à un prix généralement très supérieur à celui qu’il a payé. Quelques ouvrières achètent leur fil à meilleur compte dans des magasins, mais c’est là une exception. Le facteur remet aussi aux ouvrières le patron sur lequel elles exécuteront la dentelle et parfois les ouvrières doivent payer pour la piqûre.
Le facteur ne surveille pas de près la fabrication de la dentelle. Celle-ci se fait à domicile et, lorsque l’ouvrage est terminé, l’ouvrière l’apporte au bureau du facteur ( kan toor). où il est examiné. Lorsque l’ouvrage a été accepté par le facteur, l’ouvrière reçoit aussitôt son salaire, déduction
(1) Cette exception provient de ce que quelques dames charitables de Saint-Trond ont établi dans cette ville un ouvroir pour la fabrication des dentelles; elles livrent gratuitement le fil aux ouvrières et vendent les dentelles confectionnées à l’ouvroir en remettant aux ouvrières le bénéfice de cette vente, diminué seulement du prix payé pour le fil. Les facteurs de Saint- Trond se sont vu forcés, pour ne pas perdre toutes leurs ouvrières, de leur remettre le fil gratuitement.
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faite (les avances et du prix du fd (si celui-ci n’est pas encore payé). Si l’ouvrage à exécuter se composait de pièces détachées, la livraison à faire par l’ouvrière comporte une ou plusieurs pièces, suivant la difficulté du travail; si c’est un volant, celui-ci doit mesurer un nombre d’aunes ou de mètres fixé à l’avance et l’ouvrière est payée en plusieurs fois, au fur et à mesure de l’avancement de son travail.
Lorsque le facteur juge que l'ouvrage n’est pas assez bien exécuté ou s’il est de couleur grise ou jaunâtre, il le refuse ou, plus souvent il le reprend à vil prix, certain de pouvoir l’écouler facilement. 11 arrive aussi qu’il refuse de payer l’ouvrière parce qu’elle n’a pu apporter sa dentelle dans le délai voulu ; mais comme, ces retards proviennent souvent de ce que le facteur a prescrit à dessin un délai trop court, il préfère alors retenir une partie du salaire convenu. Ce dernier cas est rare, d’ailleurs, car, en règle générale, on ne fixe, d’une manière expresse, aucun terme pour la livraison de la dentelle commandée et l’on préfère, avec raison, s’en reposer sur l’activité de l’ouvrière.
L’ouvrage, ayant été accepté par le facteur, reçoit chez celui-ci le dernier achèvement. A cette lin, le facteur a souvent une ou deux ouvrières travaillant chez lui : ce sont presque toujours des personnes de sa famille; elles sont chargées de faire les piqûres, les lins ouvrages, les applications et le stricage. s il y a lieu. Cependant, pour les lins ouvrages, cette toilette finale a lieu le plus souvent chez le fabricant. La dentelle étant ainsi mise en état, le facteur l’expédie au fabricant ou la lui porte en personne. Ici s’arrête la série de ses fonctions.
Les facteurs en dentelle et en broderie sur tuile sont
nombreux en Belgique. Le recensement de 1896 n’en renseigne pas moins de 975, contre 133 fabricants.
Ces 975 facteurs se répartissent comme suit :
Province d’Anvers :
1 20 facteurs j 41
en dentelle; en broderie sur tulle;
Brabant :
en dentelle ;
Flandre occident10 :
Flandre orientale : j
en broderie sur tulle;
Hainaut :
en dentelle ;
Limbourg :
Luxembourg :
Province de Namur :
Indépendamment du type que nous venons d’étudier,
peut distinguer de
nombreuses
variétés de facteurs,
soit qu’on les considère au point de vue des débouchés de leur industrie et dans leurs rapports avec les fabricants, soit qu’on les étudie dans leurs relations avec les ouvrières.
Au point de vue des débouchés, on distingue d’abord le facteur travaillant toujours sur commande d’un fabricant et la facteur s’approvisionnant de marchandises, qu’il placera ensuite chez un fabricant ou dans un magasin de dentelles, ou dont il se débarrassera de toute autre façon. Certains facteurs travaillent en même temps pour les fabricants et pour des consommateurs directs et, comme nous le disions plus haut, ils se rapprochent parfois beaucoup des fabricants (4).
Les plus petits comme les plus grands s’abouchent
(1) C’est dans la catégorie des fabricants de dentelles que nous croyons devoir ranger plusieurs industriels de Turnhout, qualifiés facteurs par le recensement de 1896.
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volontiers avec une clientèle directe, qui les paie plus cher que ne le font les fabricants; ils lui servent à bas prix des dentelles dont, assez fréquemment, les dessins ont été empruntés par eux aux fabricants ou achetés aux ouvrières, et, pour enlever à ces... indélicatesses tout caractère illégal, ils apportent aux dessins des modifications insignifiantes.
La plupart des facteurs ne travaillent que pour une seule maison; ils ont avec cette maison des rapports plus ou moins fréquents et réguliers et n’exécutent pas d’autres commandes que les siennes. Cependant un certain nombre de facteurs sont en rapports avec plusieurs fabricants simultanément; à un grand fabricant ils enverront l’ouvrage de leurs meilleures ouvrières et ils feront travailler pour un autre fabricant, moins difficile à contenter, leurs ouvrières de qualité inférieure. D’autres facteurs ont plusieurs fabricants sous la main et ils changent de maison lorsqu’ils peuvent obtenir des conditions plus favorables. Ils mettent à profit avec assez d’habileté la tendance naturelle des fabricants de dentelle à se faire une concurrence acharnée. Quelques-uns n’hésitent pas à vendre à une maison peu scrupuleuse les dessins d’une maison rivale; pour se les procurer, ils s’engagent pendant quelque temps comme courtiers au service de cette maison rivale, ou bien ils s’abouchent avec les facteurs de cette dernière, lesquels ne sont que trop souvent disposés à favoriser ce genre de négociations. Les fabricants connaissent cette situation, ils en font le thème favori de leurs doléances; cependant ils sont presque tous d’accord pour dire qu’elle ne comporte pas de remèdes. L’un des plus importants fabricants de Bruxelles nous déclarait naguère que ces agissements des facteurs sont une nécessité, parce qu’ils établissent la balance des prix.
Au point de vue des relations avec leurs ouvrières,
les facteurs se répartissent aussi en plusieurs catégories.
Les uns — ce sont les plus nombreux — résident au milieu de leurs ouvrières, qui, par suite, sont toujours les mêmes. Ils répondent aux termes flamands de uitgever (personne qui donne du travail) ou de koopvrouw (femme qui achète la marchandise) et ils reçoivent leurs ouvrières chez eux. On les rencontre, notamment, dans les centres dentelliers où la division du travail crée des relations suivies entre le facteur et ses ouvrières.
D’autres tiennent dans certains villages et dans quelques villes de province des jours de séance réguliers, le plus souvent dans des cabarets. Les ouvrières des environs leur apportent toutes les semaines ou tous les mois leur dentelle. Celle-ci est, le plus souvent, de la dentelle aux fuseaux assez ordinaire.
Certains facteurs, agents de petits fabricants, font chaque semaine leur tour des ouvrières. Ils entrent de préférence chez celles qui font des dentelles très communes, d’après des dessins tombés dans le commerce, telles que les torchons et les petites Valenciennes. L’ouvrière, qui s’attend à la visite du facteur, a soin d’être chez elle lors de son passage; le facteur va droit au carreau, ouvre le tiroir où la dentelle est renfermée, mesure l’ouvrage terminé, le coupe sans demander à l’ouvrière son avis, paie au comptant et continue sa tournée. Le prix est connu d’avance et ne varie guère; il est très bas, mais l’ouvrière n’ose pas protester et s’en contente. Parfois le facteur s’empare ainsi de dentelles dont un autre facteur a donné le dessin ou sur lesquelles il a consenti une avance de salaire. Parfois aussi il se voit couper l’herbe sous le pied par un facteur étranger qui vient faire sa tournée en annonçant qu’il donne quelques centimes en plus par aune.
Le village d’Harlebeke, en Flandre occidentale, fut
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naguère mis en émoi par la lutte entre deux vendeurs de journaux, tous deux courtiers en dentelles, qui s’efforcaient. chacun de son côté, de débaucher les ouvrières du rival. Le premier payait 60 centimes l’aune un entre-deux en Valenciennes, de fabrication très courante à Harlebeke, et la plupart des ouvrières lui remettaient leur dentelle, lorsqu’un second vendeur de journaux lit son apparition et annonça partout qu’il payait l’aune d’entre-deux 62 centimes. Ce fut, pendant plusieurs jours, le sujet de la conversation des bonnes femmes, et un grand nombre d’entre elles n’eurent rien de plus pressé que de s’entendre avec le nouveau facteur, qui payait si largement !
On trouve aussi des colporteurs qui, chaque année, consacrent un petit capital, parfois jusqu’à deux ou trois mille francs, à se procurer chez les ouvrières des dentelles de tous les genres. Ils les revendent aux fabricants ou, plus souvent, ils en font un ballot et, la saison étant arrivée, ils partent pour Spa.Ostende ou Blankenberghe; puis, déballant leur marchandise sur le marché, ils la cèdent au plus offrant, parfois à vil prix, quand la saison touche à sa fin et que la clientèle a été rare. On m’a cité l’exemple d’un paysan flamand, parti à pied pour Baden, son ballot de dentelle sur le dos, et qui rentra au pays sans être parvenu à se débarrasser de sa précieuse marchandise.
Une autre variété de facteur, c’est le commissionnaire en dentelle. C’est plutôt un voyageur chargé par un facteur ou par un groupe d’ouvrières habitant la campagne de porter dans un centre de vente la dentelle fabriquée.
II reçoit le plus souvent un paiement fixe et transporte la dentelle dans des caisses ou des sacs. 11 se charge aussi, dans certains cas, de fournir les ouvrières de fil. 11 y a quelques années, toutes les broderies confectionnées à Lierre étaient envoyées de cette manière à Bruxelles et les commissionnaires faisaient chaque jour le voyage de
Lierre à Bruxelles. Parfois le transport de la dentelle est l’accessoire d’une autre profession : les commissionnaires en dentelle sont assez fréquemment des facteurs de la poste, des employés aux chemins de fer vicinaux, des colporteurs de journaux, etc.
Un mot, enfin, de ce qu’on pourrait appeler le facteur occasionnel. C’est un facteur qui ne connaît pas de fabricant et n’a pas d’ouvrières. Mais il connaît ou croit connaître quelque chose à la dentelle et au métier de facteur et il voudrait bien faire connaissance avec les bénéfices afférents à ce métier. C’est un boutiquier, une petite tailleuse, parfois un simple paysan qui, à l’occasion, peut fournir de la dentelle, lorsqu’on lui en demande, parce qu’il connaît des ouvrières toujours prêtes à lui vendre leur ouvrage. Il s’improvisera facteur pendant une saison où la vente marche bien, ou bien profitera de la vogue momentanée d’une dentelle ou des offres pressantes d’une maison désireuse d’augmenter son stock. Puis, lorsque le moment propice sera passé, il renoncera à la dentelle jusqu’à des temps meilleurs et retournera à son champ. Ces opérations sont parfois ruineuses pour les petits facteurs qui ont, à un moment, sur les bras un stock invendable. On les voit alors abandonner leur marchandise pour un prix dérisoire, trop contents s’ils parviennent à rencontrer une maison qui prend leur dentelle en consignation et, finalement, la rachète à cinquante pour cent au-dessous de sa valeur. Une courtière en dentelle de Cerfontaine me racontait qu’une des premières maisons de Bruxelles lui ayant commandé un grand assortiment de point de Paris, elle en avait envoyé pour 1,200 francs. La dentelle resta quelque temps à Bruxelles, sans que le fabricant donnât signe de vie. Puis, comme la courtière pressait ce dernier de se décider, il lui fut répondu qu’on lui offrait 600 francs pour son envoi. La courtière refusa et reprit ses dentelles, qu’elle eut grand’peine à écouler.
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On pont encore établir des distinctions entre les facteurs au point de vue du paiement des salaires : les uns paient leurs ouvrières en argent, les autres en nature, niais ceci rentre dans l’étude spéciale que nous consacrons plus loin au truck-syslem .
Au surplus, cette énumération des diverses catégories de facteurs n a nullement la prétention d’être complète. Le facteur est essentiellement un être insaisissable, le fabricant ne sait rien de précis sur ses agissements ou, s il les connaît, il ferme les yeux et se tait; Fouvrière n ose rien dire ou est incapable d’envisager la situation nettement et sous tous ses aspects; le facteur lui-même s entoure de mystère et se montre le plus souvent rebelle à toute confidence. L’est par des moyens détournés qu’on I amène à se départir parfois de son mutisme et à dévoiler une partie de ses secrets. Mais presque toujours il se défie et jamais il ne se laisse aborder sur les questions brillantes, telles que les bénéfices et le salaire.
Le régime des facteurs sévit presque partout. Dans les centres de province où résident des fabricants, les ouvrières s’adressent souvent directement à ceux-ci : mais, la plupart du temps, elles ne sont guère mieux payées par ces fabricants que par les facteurs. De plus, à côté du fabricant, parfois dans la même ville, il existe des petits courtiers ou des kooprrouwen, qui trouvent encore moyen d imposer leurs services aux fabricants, comme intermédiaires, et de forcer les ouvrières à travailler pour eux, en les payant à l’avance. Cette situation existe notamment à Bruges : on y trouve plusieurs fabricants et. dans leur voisinage immédiat, dos facteurs, dont quelques-uns tiennent une boutique d épicerie ou de mercerie. Beaucoup d ouvrières brugeoises n oseraient pas porter leur dentelle ailleurs que chez la koopvromr du quartier : elles assurent qu'il n'y a pas moyen de faire autrement sans s'exposer à une condamnation. Plusieurs paraissent même
ne pas se douter qu’il existe dans un autre quartier de là ville des fabricants qui, peut-être, paieraient un peu mieux que la koopvrouw du voisinage.
Certaines ouvrières des campagnes préfèrent, plutôt que de passer par l’intermédiaire des facteurs, attendre pendant deux ou trois mois de recevoir leur salaire et elles se rendent quatre ou cinq fois par an chez le fabricant de la ville la plus voisine. Mais ce sont là des exceptions et, nous le répétons, les facteurs ont entre leurs mains presque toutes les ouvrières qui ne travaillent pas pour les couvents. Leur nombre tend à augmenter; on en trouve souvent dans les plus petits villages, et ceux qui n’ont pas le moyen de s’entendre avec un fabricant travaillent pour d’autres facteurs. Il arrive ainsi fréquemment que le nombre d’intermédiaires existant entre l’ouvrière qui produit la dentelle et la Parisienne qui l’achète est de quatre ou de cinq. L’ouvrière travaille pour le facteur de son hameau; celuici porte la dentelle chez un facteur plus important, qui habite le village voisin et qui centralise la dentelle d’une région pour l’envoyer à Bruxelles ou chez un fabricant de province. La dentelle part ensuite pour une maison de gros de Paris; elle est rachetée par une maison de détail, par une faiseuse ou une lingère, et finalement elle orne les robes et les chemises de la Parisienne, qui, avec l’ouvrière, supporte les frais de ces multiples transferts.
11 est intéressant de constater qu’à l’exception de quelques courtiers nomades, tous les facteurs en dentelles s’enrichissent. Les fabricants se voient parfois forcés de cesser leurs affaires; les facteurs continuent à gagner de l’argent. Ils gagnent sur la dentelle, ils gagnent sur le fil qu’ils vendent aux ouvrières, souvent ils gagnent plus encore avec leur boutique, à laquelle ils contraignent les ouvrières de se fournir. Leur exemple est contagieux : une ouvrière intelligente, fût-elle une demi-ouviière, rêve
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souvent de commencer un petit commerce de dentelle, et, si elle y réussit, elle n’a rien de plus pressé que de faire peser sur ses anciennes compagnes d’infortune les abus dont elle-même a souffert. Beaucoup de factoresses ont commencé ainsi: presque toutes ont fait fortune et je me suis laissé dire que certaines fabricantes de province n’ont pas eu d’autre origine.
Les ouvrières n’ont jamais rien fait pour modifier une situation qui les livre pieds et poings liés à la merci des facteurs. Elles manquent naturellement d’initiative et n’osent pas s’insurger contre ceux qui leur procurent leur modeste gagne-pain. Souvent, d’ailleurs, elles le voudraient, qu’elles ne le pourraient pas : la nécessité de la division et de la centralisation du travail, la difficulté de se procurer des dessins et d’écouler la dentelle sont là qui empêchent les ouvrières de sortir par elles-mêmes de ce déprimant engrenage. Parfois une ouvrière isolée saute un ou deux échelons de la filière, mais c’est là une très rare exception, surtout lorsqu’il s’agit de point à l’aiguille. A Bruxelles, une ouvrière très habile et qui fait elle-même les diverses opérations du point gaze, y compris les jours, peut trouver assez facilement du travail chez un grand fabricant; sa voisine, qui ne fait que le mat des fleurs, devra s’adresser à l’un des petits facteurs du quartier de la rue Haute et elle sera moins bien payée.
Pour nous résumer, nous croyons que, dans l’organisation commerciale actuelle de l’industrie dentellière, le facteur est un rouage indispensable. L’apathie des fabricants, le manque d’initiative des ouvrières, les exigences de la fabrication, tout concourt à le rendre nécessaire. Et cependant c’est à sa suppression ou, tout au moins, à l’atténuation de son rôle que devraient viser les efforts de tous ceux qui ont à cœur les intérêts de l’industrie dentellière. Le facteur fait du tort au fabricant; il lui prend
(1) S. G. Mgr Stillemans, évêque de Gand, a bien voulu faire procéder, à notre demande, à une enquête des plus complètes sur les écoles dentellières de la Flandre orientale dirigées par des congrégations religieuses. Nous lui en exprimons nos plus sincères remerciements.
ses dessins, sa clientèle. Il pressure l’ouvrière par tous
les moyens, lui paie un salaire de famine et fait ainsi diminuer J la main d’œuvre, tandis que g lui-même et ses pareils se mul- * tiplient. Enfin, il gâte la fabri- | cation, en augmentant tous les § jours la production des articles | communs et en ne faisant pres- . g que rien pour encourager l’ha- S % bileté professionnelle de ses w * ouvrières.
Le nombre des facteurs croît ; celui des ouvrières diminue.
C’est là une cause d’inquiétude et nous verrons plus loin de quelle manière il serait possible d’améliorer cette situation. Disons maintenant quelques mots d’une autre catégorie d’intermédiaires.
§2. — L’école-atelier (1).
Il sera question plus spécialement des écoles dentellières dans le chapitre consacré à l’apprentissage de la dentelle. Nous
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nous occuperons ici des couvents de femmes qui font travailler des ouvrières et nous les considérerons dans leur rôle d’intermédiaires entre ces ouvrières et les fabricants. L intitulé « école-atelier » se justifie parce que c’est dans ces écoles que les supérieures de couvent font exécuter la plupart des dentelles que leur commandent les fabricants et parce que les ouvrières travaillant au couvent sont presque toujours confondues avec les élèves.
D’après des renseignements qui nous avaient été fournis, il aurait existé pour tout le pays 87 écoles dentellières, mais nous sommes en mesure d’affirmer que ce chiffre est très inférieur à la réalité. Ainsi, pour la Flandre orientale, d’après nos renseignements, 39 écoles sont dirigées rien que par des couvents. En ajoutant à ce chiUre les écoles fondées par des membres du clergé séculier ou par des laïcs, la Flandre orientale compte environ 50 écoles dentellières et elle possède, d’autre part, une école de broderie sur tulle. En Flandre occidentale, où la proportion d’écoles laïques est plus forte qu’en Flandre orientale, le nombre total d’écoles ne doit pas être de beaucoup inférieur à une centaine. Le Brabant ne compte que 2 écoles dentellières, le Limbourg une, la province d’Anvers 7, toutes établies à Turnhout, et une école de broderie tenue par des religieuses à Lierre. 11 existe donc en Belgique environ 1 (>0 écoles pour l’enseignement des dentelles et des broderies sur tulle et plus des trois quarts de ces écoles sont dirigées par des couvents de femmes.
La plupart des écoles dentellières tenues par des religieuses ont été fondées durant la première moitié du XIXe siècle. Vers 18i0, le paupérisme commençait à désoler les Flandres; la dentelle était surtout pratiquée par les vieilles femmes et l’apprentissage était donné presque exclusivement par des maîtresses laïques, dans des conditions de salubrité déplorables. C’est aux curés de nos pa-
roisses rurales que revient l’honneur d’avoir, les premiers, appelé des religieuses pour la création et la direction de nouvelles écoles dentellières. Cet appel fut entendu et il ne tarda pas à porter ses fruits. Bien que la dentelle eût depuis longtemps cessé d’être l’apanage des couvents, elle était connue d’un bon nombre de religieuses, anciennes dentellières; dans les congrégations où personne ne connaissait la dentelle, on fit venir des ouvrières expertes, qui l’enseignèrent aux enfants, et parmi ces élèves on recruta plus tard des religieuses, qui devinrent maîtresses à leur tour. Le nombre des couvents qui, à ce moment, ouvrirent une école ou un atelier se multiplia. D’après l’exposé provincial déjà cité, les écoles-manufactures de la Flandre orientale, étaient, en 1831, au nombre de 369, parmi lesquelles 328 s’occupant exclusivement de dentelles et
32 fabriquant la dentelle et la bonneterie. Sur ces 369 écoles,
33 étaient tenues ou dirigées par des prêtres, 63 par des couvents, 218 par des particuliers, 26 par des administrations locales, 7 par des instituteurs communaux ; ces établissements étaient fréquentés par 17,121 élèves et ouvrières.
Le nombre de ces établissements a considérablement diminué. Le personnel qui les fréquente est descendu en juillet 1901, pour les écoles congréganistes de la Flandre orientale, à 1,760 élèves, auxquelles il faut ajouter les élèves très peu nombreuses de quelques écoles laïques et environ 600 personnes travaillant à domicile pour les couvents.
Le tableau suivant, qui indique la population des écoles dentellières tenues par des couvents, de 1843 à 1882, fait ressortir la décadence brusque de l’industrie, en 1869 :
1843 34,391 élèves et ouvrières.
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environ 20,000
42,388 élèves et ouvrières.
Ce sont cependant les couvents qui ont le mieux résisté à la crise terrible qui a frappé presque tous les genres de dentelles au cours de ces dernières années ; c’est grâce à eux (pic l’industrie dentellière existe encore dans notre pays et qu’elle a gardé une partie de son ancienne splendeur.
Laissant de côté, pour le moment, leur rôle enseignant, nous croyons qu’on ne saurait trop apprécier les services qu’ils rendent comme intermédiaires. La fonction économique du couvent est sensiblement la même que celle du facteur qui réside au milieu de ses ouvrières. Mais ce qui donne toute sa valeur à cet organisme, c’est son caractère de stabilité, c’est le principe même de l’institution. Ce que le couvent a en vue, ce n’est pas de gagner de l’argent et d’acquérir une fortune, mais bien de procurer un métier aux enfants qui lui sont confiés et de donner du travail à des femmes qui autrement seraient inoccupées. C’est dans ce but que nos couvents ont été fondés et il faut reconnaître qu’ils ne se sont pas écartés des vues de leurs fondateurs.
Dans tous les centres où l’industrie dentellière a conservé de la vitalité, c’est à la présence d’un couvent qu’on le doit. Le couvent vient-il à disparaître ou cesse-t-il de s’occuper de dentelle, la fabrication de celle-ci ne fait plus que végéter. Parfois le couvent, malgré ses efforts, est impuissant à garder l’industrie en vie et il doit lui-même renoncer à poursuivre sa mission : c’est, notamment, ce qui s’est passé à Gand et à Malines. Ailleurs, au contraire, le couvent crée l’industrie de toutes pièces : à Liedekerke, par exemple, la dentelle était absolu-
ment inconnue jusqu’il y a peu d’années ; l’application de Bruxelles y fut introduite par un couvent et y occupe aujourd’hui plus de 700 femmes et quatre facteurs ; le couvent a en outre un certain nombre d’ouvrières établies dans les villages voisins.
Cette situation prépondérante des couvents s’explique. C’est par eux, tout d’abord, que la tradition de la dentelle se perpétue, puisqu'ils sont à peu près seuls à enseigner sa fabrication. Les ouvrières qui, étant enfants, ont appris la dentelle au couvent, continuent d’avoir confiance dans la direction de l’école ; elles y restent le plus souvent jusqu'à 18 ou 20 ans, et, assez fréquemment, jusqua l'époque de leur mariage. Dans certains couvents, à Bruges notamment, les vieilles filles sont autorisées à fréquenter l’ouvroir aussi longtemps quelles le désirent et l'on voit parfois, à côté du carreau d’une ouvrière de cinquante ans, le carreau d’une mignonne dentellière de neuf ans.
Puis, le couvent paie, en général, mieux que le facteur, car, si le salaire quotidien de ses ouvrières n’est pas plus élevé, la journée de travail est, par contre, moins longue ; de plus, il paie régulièrement, toujours en argent ; enfin, la maîtresse d’ouvroir entretient avec les ouvrières des relations plus cordiales et plus suivies que les facteurs. Il arrive que ceux-ci sont forcés d’augmenter la rémunération de leurs ouvrières pour ne pas rester en dessous de ce que donne le couvent.
D’autre part, les ouvrières de l’ouvroir sont parfois moins bien payées que celles qui travaillent pour les facteurs. A Liedekerke, par exemple, les salaires les plus élevés que paie le couvent varient entre fr. 1.25 et fr. 1.50 par jour; les salaires payés par les facteurs atteignent fr. 1.50, fr. 1.75 ou même 2 francs. Ceci provient de ce que les ouvrières du couvent fabriquent de l’application très fine et d’une vente peu courante, tandis que les autres font des articles communs et d’un placement facile en duchesse de Bruxelles. Comme
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je déplorais cette situation en présence de la supérieure du couvent de Liedekerke : « Allez dire cela, me répondit-elle, aux grandes maisons de Bruxelles qui paient des prix dérisoires pour les dentelles quelles nous commandent. Aussi longtemps quelles n’augmenteront pas leurs prix, il n’y aura d’autre remède à notre situation que de faire de la duchesse commune ; et cela, nous ne le pouvons pas : ce serait perdre nos clients, sans espoir fondé de réussir moins mal avec d’autres. »
On a peine à se figurer que la belle dentelle bien faite rapporte parfois moins aux ouvrières que la dentelle commune et grossièrement travaillée ; cependant cela est. C’est une chose très regrettable assurément, mais faut-il reprocher aux couvents une situation qui aboutit, dans quelques-uns d’entre eux, à ce (pie les ouvrières sont moins bien rémunérées? Certainement non. Si la belle dentelle paie mal, la faute en est aux grands fabricants qui en donnent des prix trop bas, aux petits fabricants et aux facteurs qui encombrent le marché d’articles ordinaires. A tous les points de vue, on ne peut (pie louer les couvents de maintenir le mieux possible, parmi leurs ouvrières, les traditions de la dentelle artistique. Indépendamment des considérations d’ordre esthétique qui font désirer qu’il en soit ainsi, il est certain que l’avenir de notre commerce de dentelles et l’espoir de conserver cette industrie dans le pays sont basés sur la beauté de la fabrication. L’encombrement du marché par la dentelle à la main de qualité inférieure et facilement imitable par la machine est un des côtés aigus de la crise qui sévit actuellement et les couvents rendent un grand service à l’industrie dentellière en s’attachant plutôt à fabriquer des articles de luxe.
Tous les couvents ne fabriquent pas ces beaux articles. Dans certains ouvroirs, on n’enseigne que la dentelle très ordinaire et parfois les facteurs importants d’une localité travaillent mieux que le couvent. Mais c’est l’exception. Presque toujours la fabrication du couvent l’emporte, et de très loin, sur celle
des facteurs. Ainsi à Liedekerke, le couvent fait la fine application aux fuseaux et les facteurs font la duchesse ; les couvents de Kerxken, Hérinnes et Opbrakel font des points à l’aiguille magnifiques ; à Bruges, le couvent de Jérusalem enseigne avec succès le Binche et le point de Flandre ; à Lichtervelde, le couvent s'en tient exclusivement à la fine Valenciennes, tandis que les ouvrières des facteurs font toutes le Bruges ordinaire. Nous ne disons pas que la fabrication des couvents soit parfaite et les produits de cette fabrication irréprochables. Certaines dentelles ont été abandonnées presque complètement par les couvents, tels le Chantilly et la Malines ; d’autres, comme la Valenciennes, sont parfois travaillées d’une manière très imparfaite dans les ouvroirs dirigés par des religieuses. Mais nous croyons que, prise dans son ensemble, la fabrication de la dentelle dans les couvents est bonne, très supérieure, en tous cas, à celle que dirigent les facteurs ; nous croyons aussi que, sans l’effort persévérant des couvents, la Belgique ne fabriquerait aujourd’hui plus autre chose que les dentelles ordinaires.
C’est surtout dans la fabrication du point à l’aiguille et de la belle application aux fuseaux que les couvents triomphent. Les grands fabricants s’adressent à eux de préférence pour l’exécution des articles fins et des pièces importantes. Pour ces pièces, en effet, l’unité dans la confection des divers morceaux destinés à être réunis ou appliqués, est indispensable. Or, nulle part cette unité n’est mieux réalisée que dans les écoles-ateliers, où les ouvrières travaillent ensemble, sous une même direction, à un ouvrage qui a été réparti entre elles d’après leurs aptitudes et leur façon de travailler. De plus, à la différence des dentellières établies à domicile, les ouvrières des couvents ne cessent pas d’être élèves. Sous l’impulsion dé la maîtresse d’ouvroir, toutes, même les meilleures, continuent à apprendre et font de constants progrès. Ceci explique partiellement la modicité des salaires payés aux élèves dans certains couvents : il est clair, en effet, qu’une ouvrière dont la tâche se complique
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d’un apprentissage constamment renouvelé travaille moins facilement et ne peut gagner autant que celle qui reproduit toujours les mêmes dessins d’exécution simpliste.
A la différence des facteurs, quelques couvents font euxmêmes l’application ou le montage des dentelles confectionnées par leurs ouvrières. Ce sont le plus souvent les religieuses qui se chargent de ce soin, comme ce sont elles aussi, bien souvent, qui confectionnent les patrons et font la toilette des dentelles sorties de l’ouvroir. De cette manière, l’inconvénient de la division du travail, qui est à la base de l’organisation commerciale actuelle, est supprimé du coup. Pour toutes ces raisons et aussi à cause de l’honnêteté et de l’exactitude des directrices de couvent, les fabricants apprécient beaucoup cette catégorie d’intermédiaires. Ils entretiennent presque toujours d'excellents rapports avec les couvents ; ils y ont tout intérêt et s’en rendent parfaitement compte. Au développement de leur sphère d’action est peut-être lié l’avenir de notre industrie dentellière, et il ne nous étonnerait point que grâce à eux soit résolu un jour le délicat problème des intermédiaires, dont nous avons effleuré ici quelques-uns des aspects.
L’ouvrière»
La division du travail a tout naturellement créé deux catégories d’ouvrières : d’une part, les dentellières, c’est-à-dire les ouvrières exécutant le corps de la dentelle (j pointeuses pour le point à l’aiguille, dentellières proprement dites pour le travail aux fuseaux) ; d’autre part, certaines ouvrières chargées plus spécialement de la préparation et de l'achèvement des dentelles (patronneuses , piqueuses , striqueuses, monteuses , foneuses).
Un certain nombre de ces ouvrières de la seconde catégorie
Fig. 123. — Dentellière de Turnholt, EXÉCUTANT UNE MANTILLE. EN BLONDE DE SOIE NOIRE.
travaillent chez les fabricants. Cependant, les patronneuses,qui ne patronnent pas constamment de nouveaux modèles, travaillent à domicile; il en est de même pour quelques foneuses et striqueuses de Bruxelles et pour la plupart de celles qui habitent les environs d’Alost et de Wetteren. Un certain nombre de ces ouvrières spécialisées travaillent chez les facteurs ou se confondent avec eux et on en trouve aussi dans la plupart des couvents qui font les diverses dentelles de Bruxelles. Le sort de ces ouvrières est plus enviable que celui des dentellières miskilled. Presque toujours elles travaillent sous la surveillance directe de leur employeur, auquel elles sont indispensables et qui a intérêt à les bien payer, pour les conserver ; assez fréquemment elles sont payées à la journée, parce que le mesurage de leur travail est impossible.
Une assez grande initiative est laissée à certaines d'entre elles pour l’exécution de leur travail. Ainsi, les foneuses doivent suppléer elles-mêmes aux indications fort sommaires que les dessinateurs leur remettent pour les jours ; les plus habiles inventent des jours nouveaux et leur fantaisie crée parfois des variétés très originales. Les patronneuses de dentelles aux fuseaux doivent rechercher pour chaque modèle nouveau un mode d’exécution régulier et commode. Les fabricants les chargent de fixer, pour les dentelles qu'elles patronnent, le prix qu'il convient de payer à l’ouvrière et leur propre salaire, lorsqu’elles ne travaillent pas à la journée.
Les ouvrières non spécialisées travaillent presque toutes à domicile. La plupart d’entre elles fréquentent jusqu’à l’âge de 20 ans les écoles dentellières ; celles qui y restent après cet âge sont l’exception. Dans certains hospices, les vieilles femmes s’assemblent pour faire de la dentelle, chacune demeurant libre, au surplus, de porter son ouvrage au facteur de son choix. En dehors de ces cas, le travail en atelier est rare. Il se rencontre, nous l’avons vu, chez les grands fabricants, qui ont besoin d’avoir des ouvrières sous la main. Ces
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ateliers sont permanents ; parfois cependant ils sont constitués uniquement en vue de l’exécution d'un ouvrage pressant ou particulièrement délicat (1).
Quelques facteurs et fabricants de Lierre font aussi exécuter en atelier de la broderie sur tulle. Ces ateliers, où ne sont admises que les jeunes filles connaissant leur métier, sont très malsains, tant à cause de leur exiguité et de l’entassement des ouvrières qua cause du déplorable emploi des chaufferettes et des poêles-calorifères qui, en hiver, préservent les enfants du froid. Les ouvrières y sont payées à la tâche et ne voient jamais le facteur pendant leurs heures de travail. La surveillance fait totalement défaut dans ces ateliers et la conduite des ouvrières qui les fréquentent laisse, paraît-il, beaucoup à désirer.
Quelques ouvrières, enfin, travaillent dans les ateliers tenus par certains petits fabricants ou fabricantes de la capitale. Ces ateliers sont, le plus souvent, attenants à un magasin de dentelles. Ils existent, non pas pour les besoins de la fabrication, mais uniquement comme moyen d’allécher le public ; on les trouve aux abords de Sainte-Gudule, place de la Chancellerie et dans les rues avoisinantes ; ils sont surtout visités par les étrangers, — particulièrement les Anglais et les Américains de passage à Bruxelles. Tout étranger passant par Bruxelles se croit obligé de rapporter dans son pays un souvenir plus ou moins important du pays de la dentelle. Les fabricants de Bruxelles connaissent ces dispositions et il n’est pas de moyen qu’ils ne mettent en œuvre pour attirer chez eux des clients aussi avantageux. On les guette dès leur débarquement à Bruxelles et le cocher de fiacre qui les transporte de la gare vers le centre de la ville, est un premier agent qui, parfois
(1) Pour l’exécution de la robe en vieille dentelle de Bruges, offerte en mai 1901 à S. A. R. la Princesse Élisabeth de Belgique, la maison Gillemon- De Cock, à Bruges, a réuni en atelier, pendant 6 mois, 30 vieilles dentellières d’une habileté consommée, qui n’ont pas fait autre chose que travailler à ce chef-d’œuvre de finesse et de bon goût.
spontanément, s’offre à les conduire à un magasin de dentelles. Dans les hôtels, nouvelles tentations, de la part du portier, voire même du directeur, tous, paraît-il, fort accessibles aux libéralités des maisons qu’ils recommandent. Puis, aux abords des magasins, ce sont des raccoleurs, véritables commissionnaires qui n’ont d’autres fonctions que d’engager les étrangers à entrer dans les magasins de dentelles. Ils leur remettent des cartes imprimées vantant, en plusieurs langues, les mérites de leur établissement, le bon marché et la beauté des dentelles qu’on y trouve, toutes véritables et faites à la main. L’étranger ne résiste plus, surtout lorsqu’il a vu, se détachant en grandes lettres d’or sur la vitrine du magasin, cette formule magique : « Atelier pour la fabrication des dentelles ; entrée libre». Lui qui a vu fabriquer à Venise des verres de Venise, à Rome des mosaïques, il ne partira pas d’ici sans avoir vu les dentellières de Bruxelles exécutant leurs délicats ouvrages.
Il a promis à sa femme et à sa fille de leur rapporter de la véritable dentelle et son acquisition lui paraîtra plus authentique après qu’il aura vu, de ses yeux, comment se fabrique la dentelle à la main. Une accorte demoiselle de magasin l’introduit dans l’atelier, où quatre ou cinq vieilles femmes, en bonnets flamands à larges ailes, travaillent à diverses sortes de dentelles. L’une d’elles fait la Valenciennes, une autre la duchesse, une troisième une fleur en point à l’aiguille. L’ouvrage manque de finesse; mais l’Anglais émerveillé ne s’en doute point et écoute religieusement les explications de sa sémillante introductrice. Celle-ci a bientôt vu que le visiteur est parfaitement ignorant en matière de dentelle et elle lui apprend des choses renversantes sur la valeur du fil à dentelle, sur la longueur et la difficulté de la fabrication et sur les prix énormes qu’il faut payer pour les plus petites pièces en dentelle véritable. De l’atelier on se rend au magasin, toujours bien garni de dentelles à grand effet, que l’on fait admirer au
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visiteur. Il ne reste plus à celui-ci qu’à s’exécuter, ce qu’il fait d’ailleurs de bonne grâce. Il paie un prix exorbitant pour une dentelle souvent quelconque et il part, persuadé qu’il a fait une bonne affaire et ne se doutant pas de ce qu’il en coûte d’avoir visité un atelier de dentelle. La plupart de ces petits ateliers ne sont ouverts que pendant la saison des étrangers, c’est-à-dire d’avril à octobre. Les ouvrières n’y sont engagées que pour une période de six mois : les pointeuses sont presque toutes des Bruxelloises, qui, pendant l’hiver, travaillent chez elles pour les magasins de la capitale; les dentellières sont recrutées en Flandre. Les ouvrières travaillent volontiers dans ces ateliers. Elles sont bien payées et reçoivent un repas au milieu du jour; leur journée de travail ne dépasse pas 9 ou 10 heures et est interrompue constamment par les visites des acheteurs ; de plus, elles savent que la patronne se contente d’une exécution médiocre (1).
En dehors de ces divers cas de travail à l’atelier, l’ouvrière travaille toujours à domicile.
Elle est installée dans la chambre de famille, le plus souvent devant l’unique fenêtre de son modeste foyer, le dos tourné au poêle oii cuit l’humble repas de la maisonnée. Elle travaille généralement seule ou entourée de ses filles; parfois aussi quelques voisines se réunissent et causent tout en maniant les fuseaux ou l’aiguille. Le soir venu, la dentellière dispose une lampe sur une table et devant la lampe une carafe pleine d’eau, destinée à adoucir l’éclat de la lumière et à concentrer ses rayons sur l’ouvrage en train. Parfois, Peau de la carafe est mélangée de quelques gouttes d’acide sulfurique, ce qui lui donne une teinte bleuâtre, moins aveuglante pour les yeux. Lorsque des
(1) Visitant l’un de ces ateliers, je faisais remarquer au cicerone féminin qui m’en faisait les honneurs l’extrême irrégularité d’une fleur en point à l’aiguille que confectionnait une des ouvrières. Il me fut répondu que « cette irrégularité est précisément ce qui fait la valeur du véritable point de Bruxelles » !
Fig. 12i. — Intérieur de dentellière fl.vmande. (Cliché de M. Joseph Casier.)
voisines se réunissent pour la veillée, chacune d’elles apporte sa carafe, elles se mettent en cercle et placent les carafes tout autour de la lampe.
L’intérieur de la dentellière (fig. 124) est le plus souvent bien tenu, quoique d’une simplicité extrême. Des murs blanchis à la chaux, fréquemment recouverts d’images pieuses et de portraits dans des cadres de carton noir ou doré ; au-dessus de la cheminée, des assiettes en faïence, un crucifix de cuivre ou de bois ; sur la commode, peinte couleur d’acajou, — le meuble unique, qui occupe le fond de la masure, — une foule de petits objets : statuettes en porcelaine, vases de verre, souvenirs de première communion.
La dentellière est habillée proprement ; elle est rarement en baillons, son métier sédentaire ne l’exposant guère à user ses vêtements. Du matin au soir, on la voit courbée sur son carreau ou sur son aiguille, infatigable et ne cessant pas de travailler, même lorsqu’un visiteur franchit le seuil de sa porte. Les journées de 12 heures sont les plus fréquentes, mais beaucoup de dentellières travaillent jusque 13 et 14 heures et s’interrompent seulement pour prendre à la hâte leurs repas. Leur unique distraction c’est leur tabatière, la vieille tabatière noircie, en bois ou en cuir, suspendue par une étroite lanière à un clou, près de la fenêtre ; et c’est aussi la traditionnelle tasse de café, prise à la tombée du jour, et qu’accompagne assez fréquemment un repos d’un quart d’heure.
Pendant l’été, elles travaillent à l’air, sur le pas de leur porte ; elle se réunissent dans les cours des cités ouvrières ; on en voit sous les ombrages des vergers, ou parfois dans les champs ; j’ai même rencontré des petites filles assises, pour faire leur dentelle, sur le seuil de ces humbles chapelles qui disent au passant l’esprit de foi de nos populations flamandes.
C’est un pittoresque spectacle que celui d’un village des environs d’Alost ou de Thielt un beau jour d’été. Vieilles et jeunes, mères et filles, toutes les dentellières sont dehors;
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on les voit, assises par petits groupes, sur le pas des portes, et il y en a partout. Le soleil met de l’or dans les feuillages et fait éclater la blancheur des maisons basses à volets verts ; il illumine les toits rouges et s’épanouit gaiement sur les chaumes moussus ; de ses chauds rayons, il caresse les joues roses et animées des petites dentellières et il donne un peu de sa gaieté aux faces amaigries et pâles des vieilles femmes ; il se joue entre les doigts agiles, sur la toile bleue des carreaux et sur la blancheur des dentelles; il fait briller les épingles de cuivre. Et dans cette fête des yeux, le bruit des fuseaux, qui par milliers s’entrechoquent et s’agitent, est comme une musique très douce et monotone, un bruissement continu, une sorte d’accompagnement mat et discret aux rires perlés des jeunes, aux caquetages des vieilles.
Dans les rues étroites et pittoresques de Bruges, sur les trottoirs qui bordent les maisons de briques presque noires et les pignons lépreux, — vivants souvenirs de la Bruges du moyen âge, — c’est, pendant les jours de chaleur, la même activité d’abeilles en travail. Les quartiers ouvriers qui avoisinent l’église de Jérusalem, les petites rues du centre de la ville, aux abords de ce paisible et inoubliable ensemble que forment le Dyver, l’hôtel Gruuthuuze et l’église Notre-Dame, tout cela regorge de dentellières, et de partout, lors même qu’elles travaillent dans leurs maisons, des fenêtres ouvertes et des portes entrebâillées, le bruissement des fuseaux entrechoqués vous poursuit, telle une obsession.
On fabrique aussi beaucoup de dentelle dans les maisons des hospices, ou Godshuizen (fig. 126).
L’institution des Godshuizen , à Bruges, remonte au moyen âge. A cette époque et jusqu’à la fin du XVIIe siècle, un grand nombre de riches particuliers de Bruges fondèrent pour les vieillard indigents des asiles comprenant une certaine quantité de petites habitations, auxquels ils attachaient leur nom et qu’ils dotaient de larges revenus. Ces asiles formaient dans la ville
Fig. 123. — Dentellières des environs de Tiiielt.
des enclos séparés, petites cités dans la grande ; il y en avait dans les divers quartiers de Bruges et leurs habitants étaient tenus d’observer un certain règlement. Quelques-uns de ces asiles étaient la propriété des corporations, qui y envoyaient leurs membres tombés dans la misère. L’administration des hospices de Bruges, au lieu d’instaurer le déplorable régime des casernes pour indigents, qui fonctionne partout ailleurs et dont les indigents ont une horreur instinctive, conserva le régime ancien des Godshuizen et maintint, sans les modifier en rien et en les reprenant pour son compte, la plupart de ces vieilles fondations. Celles-ci existent donc encore; elles continuent de porter les noms de ceux qui les ont érigées et chaque Godshuis est affecté à la classe particulière d’indigents déterminée par le fondateur. Il y en a pour les vieux ménages ; d’autres sont réservés aux vieillards, d’autres aux veuves et aux vieilles filles. Chacun y a sa petite maison, qui donne sur une cour commune. Ce régime de bienfaisance et de liberté, d’habitation en commun et d’indépendance absolue, produit à Bruges de très heureux effets. Les plus pauvres ont ainsi leur chez-soi et ne sont pas astreints, dans leurs vieux jours, à l’humiliation déprimante du phalanstère ; ils continuent de prendre intérêt à la vie et, dans la mesure de leurs forces, ils se livrent encore à de petits travaux, les hommes engageant leurs services en qualité de journaliers, les femmes faisant de la dentelle. Une atmosphère de calme et de paix heureuse règne dans ces asiles ; leurs habitants se connaissent et vivent en bonne harmonie ; par un usage touchant, qui a subsisté presque partout, ils se réunissent, soir et matin, dans la petite chapelle érigée dans la cour du Godshuis , tout au bout des deux rangées de pignons gothiques, et ils prient à l’intention du fondateur de l’hospice, leur bienfaiteur.
Au moyen âge, les dentellières chantaient tout en faisant de la dentelle. Cette vieille coutume a presque disparu. Cependant, on la retrouve encore chez quelques ouvrières d’Ypres, de Bruges, de Poperinghe et dans plusieurs écoles dentellières
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des Flandres. Les vieilles dentellières ont même gardé un bon nombre d’anciennes chansons, dont quelques-unes remontent aux XIVe et XVe siècles et qui nous sont parvenues avec les naïfs et jolis archaïsmes de leur rédaction primitive. Beaucoup de ces chansons ont pour thème des épisodes du Nouveau Testament ou de pieuses légendes tirées de la vie des saints; d’autres racontent les hauts faits de preux chevaliers ou retracent des légendes fantastiques ; quelques-unes sont profondément immorales. Ces chants, qui, primitivement, n’étaient pas destinés à accompagner le travail des dentellières, constituent pour celles-ci un moyen assez précieux d’activer leur travail. La cadence rythmique des vers et des traînantes mélopées correspond avec le travail essentiellement mécanique de la dentelle aux fuseaux. Les cadences ont même été modifiées par l’usage jusqu’à ce que chaque vers et chaque phrase musicale eût une longueur exactement pareille et pût servir de point de repère pour le placement d’une nouvelle épingle sur le parchemin : les dentellières ont ajouté à certains mots et à certains vers des syllabes supplémentaires, sans égard pour le sens, et chaque vers nouveau quelles chantent est précédé de l’énonciation d’un numéro d’ordre. Elles commencent leur travail et leur chanson en disant : « een (un) » ; suit le premier vers ; puis une épingle est déplacée ; elles continuent : « twee (deux) » ; second vers ; nouveau changement d’épingle ; « drie (trois) », et ainsi de suite, jusqu’au bout de la chanson. Ces chants se sont transmis ainsi de génération en génération, sans être jamais écrits ; les vieilles les apprennent aux jeunes ; on les sait par cœur et les vers qui les composent, dont le sens doit souvent échapper à celles qui les prononcent, sont comme pétrifiés par la tradition, qui les recueille de siècle en siècle.
Nous reproduisons ci-après la chanson d’une vieille dentellière d’Ypres, recueillie par M. A. Bleyau, docteur en philosophie, à Gand. La traduction française de cette chanson est due à M. Louis de Raet, attaché à l’Office du travail.
Van ’t kind van zeven jaren.
kind en ecn klei-ne kmd.Eneen kind van ze -ven ia-ren,Het
hadin den ko-ningswa - ran - de -tje ge -weest, Ja waar- dat er ko - nijn -tjes wa-ren
Der was een keer een kind en een kleine kind, En een kind van zeven jaren ;
Het had in den konings warandetje geweest, Ja, waardat er konijntjes waren,
Ja, waardat er vele waren.
Dat kind en dat kind en dat kleine kind,
En het hadde pijl en boogske;
Het schoot het schoonste konijntje dood,
Die daar was in de heele warande,
Ja, de heele warande.
Traduction française.
La chanson de l’enfant de sept ans.
Il y avait une fois un enfant, un petit enfant, Un enfant de sept ans ;
Il s’était introduit dans le parc du roi,
Le parc où il y avait des petits lapins,
Oui, beaucoup de petits lapins.
Cet enfant, cet enfant, ce petit enfant,
Avait des flèches et un petit arc ;
Il tua le plus beau des petits lapins Qui fût dans tout le parc,
Oui, dans tout le parc.
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De heeren van de stad hebben dat aanhoord,
Ze hebben ’t kleine kind gevangen,
Ze lien ’t op een ijzeren torretje gezet,
En gebonden aan voeten en aan handen,
Ja, aan voeten en aan handen.
« Meneere, Mcneere van ’t vricndelijk kasteel, Laat nien kleine kind tocli leven !
Ik heb erre nog zeven jonge broederen thuis,
Wil je ze hebben, ik zal ze geven,
Voor ni i j n kleine kind zen leven. »
« Je zeven jonge broeders en wil ekik niet ben ! l)e eerste drij en zijn maar paters,
En de ander vier zijn schoone jonge inans,
En ze dragen den koning zen wapens,
Ja, den koning zen wapens. »
Les seigneurs de la ville l’ont appris,
Ils ont pris le petit enfant ;
Ils l’ont mis dans une tour en fer Et lié aux pieds et aux mains,
Oui, aux pieds et aux mains.
« Messire, messire du gentil château,
Ne prenez pas la vie à mon petit enfant !
J’ai encore sept jeunes frères à la maison,
Les voulez-vous ? je vous les cède,
Pour la vie de mon petit enfant. »
« Tes sept jeunes frères, je n’en veux pas !
Les trois premiers ne sont que des moines,
Et les quatre autres sont de beaux jeunes gens, Et ils portent les armes du roi,
Oui, les armes du roi. »
« Meneere, meneere van ’t vriendlijk kasteel, Laat men kleine kind toch leven !
Ik heb erre nog zeven jonge zusters thuis,
Wil je ze hebben, ik zal ze geven,
Voor mijn kleine kind zen leven. »
« Je zeven jonge zusters en wil ekik niet lien !
De eerste drij en zijn maar nonnen,
En de ander vier zijn schoone jonge wijfs En ze blinken al tegen de zonne,
Ja, al tegen de zonne. »
« Meneere, meneere van ’t vriendlijk kasteel, Laat men kleine kind toch leven !
Ik heb er nog een tunnetje met roode fîjne goud, Wil je ’t hebben, ik zal het u geven,
Voor mijn kleine kind zen leven. »
« Messire, messire du gentil château,
Ne prenez pas la vie à mon petit enfant !
J’ai encore sept jeunes sœurs à la maison,
Les voulez-vous? je vous les cède Pour la vie de mon petit enfant. »
« Tes sept jeunes sœurs, je n’en veux pas,
Les trois premières ne sont que des nonnes,
Et les quatre autres sont de belles jeunes femmes, Qui brillent dans la gloire du soleil,
Oui, dans la gloire du soleil.
« Messire, messire du gentil château,
Ne prenez pas la vie à mon petit enfant !
J’ai encore un petit tonneau rempli d’or rouge et fin, Le voulez-vous ? je vous le cède Pour la vie de mon petit enfant. »
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« Je tunnetje metroode fijne goud wil ik wel heu !
Maar je kleine kind moet hangen ;
’t Moet hangen en ’t moet hangen aan den hoogsten boom, Die der staat in de heele warande,
Voor dat kleine kind zen schande. »
’t Eerste trapje, dat dat kleine kind op de leere kloin,
En bel keek zoo dikwijls omme,
Of zijn lieven vader niet aehter hem en kwam :
Ja, van verre zag het zen vader komen,
Zeer gerejen al door de zonne.
« Rijd loch zeere, rijd tocli zeere, lieven vader van mij ! Rijd al door de groene strate !
Want had je nog een uurtje langere geheid,
Mij n jong levcnlje was erre verlalen,
En mijn lioofd lei op de strate. »
« Ton petit tonneau rempli d’or rouge et fin, je le veux bien, Mais ton petit enfant sera pendu,
Sera pendu, sera pendu à l’arbre le plus haut Qui se trouve dans tout le parc,
Pour la honte de ce petit enfant. »
L’enfant gravit le premier degré de l’échelle,
Et il se retournait si souvent, pour voir Si son père chéri n’accourait point vers lui ;
Oui, de loin il vit son père accourir,
En hâte, dans le soleil.
« Viens donc vite, viens donc vite, mon père chéri,
Viens vite par le chemin tout vert !
Car, si tu avais tardé encore une heure,
Ma jeune vie m’aurait quitté,
Et ma tète gisait sur la route. »
’t Tweede trapje, dat dat kind op de leere klom,
En het keek zoo dikwijls omme,
Of zijne lieve moeder niet achter hem en kwam :
Ja, van verre zag het zen moeder komen,
Zeer gerejen al door de zonne.
« Rijd toch zeere. rijd toch zeere, lieve moeder van mij ! Rijd al door de groene strate !
Wanthad je nog drij kaartjes langere gebeid,
Mijn jong le vent je was erre verlaten,
En mijn hoofd lei op de strate. »
’t Derde trapje, dat dat kleine kind op de leere klom,
En het keek zoo dikwijls omme,
Of zijnen lieven broere niet achter hem en kwam :
J a, van verre zag het zen broere komen,
Zeer gerejen al door de zonne
Xïl.
L’enfant gravit le deuxième degré de l’échelle Et il se retournait si souvent, pour voir Si sa mère chérie n’accourait point vers lui :
Oui, de loin il vit sa mère accourir,
En hâte, dans le soleil.
« Viens donc vite, viens donc vite, ma mère chérie, Viens vite par le chemin tout vert !
Car, si tu avais tardé encore trois quarts d’heure, Ma jeune vie m’aurait quitté,
Et ma tête gisait sur la route. »
L’enfant gravit le troisième degré de l’échelle,
Et il se retournait si souvent, pour voir Si son frère chéri n’accourait point vers lui ;
Oui, de loin il vit son frère accourir,
En hâte, dans le soleil.
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« Rijd locli zeere, ri jd toch zeere, lieven broere van mij ! Rijd al door de groene strate !
Want had je nog een lialf uurtje langerc gcbeid,
Mijn jong levcnlje ’t was erre verlaten,
En mij n hoofd lei op de strate. »
’t Vierde trapje, dat dat kind op de leere klom,
En bel keek zoo dikwijls omine,
Of zijne lievezuster niet acbler liem en kwam :
Ja, van verre zag bel zen zuster komen,
Zeer gerejen al door de zonne.
« Rijd toch zeere, rijd toch zeere, lievc zuster van mij ! Rijd al door de groene strate !
Want had je nog een kaartje langerc gcbeid,
Mijn jong leventje ’t was erre verlaten,
En mijn hoofd Ici op de strate. »
« Viens donc vite, viens donc vite, mon frère chéri. Viens vite par le chemin tout vert !
Car, si tu avais tardé encore une demi-heure,
Ma jeune vie m’aurait quitté,
Et ma tète gisait sur la route. »
L’enfant gravit le quatrième degré de l’échelle,
Et il se retournait si souvent, pour voir Si sa sœur chérie n’accourait point vers lui ;
Oui, de loin il vit sa sœur accourir,
En hâte, dans le soleil.
« Viens donc vite, viens donc vite, ma sœur chérie, Viens vite par le chemin tout vert !
Car, si tu avais attendu encore un quart d'heure,
Ma jeune vie m’aurait quitté,
Et ma tète gisait sur la route. »
*t Vijfde trapje, dat dat kind op de leere klom,
En het riep : « Maria, ’k groet je !
Het woordetje was schaars uit dat kleine kind zen mond, En zen hoofdetje viel vore zen voeten,
Als het riep : « Maria, ’k groet je ! »
« Meneere, meneere van ’t vriendlijk kasteel,
Houd je poortje wel gesloten,
Want morgen uchtend, als ’t zal wezen klaar dag,
Gij zult hooren van droevige mare,
Ja, van droevige mare. »
Maar ’s morgens vroeg, als het wier klaar dag,
Meneeres poortje stoeg wijd open;
Toen was erre den heere van ’t vriendlijk kasteel Leur en deure zen hoofd geschoten,
Ja, zen hoofd geschoten.
L’enfant gravit le cinquième degré de l’échelle,
Et il cria : « Marie, je te salue ! »
A peine cette parole fut-elle sortie de la bouche de ce petit enfant Que sa gentille tête roula à ses pieds Tandis qu’il criait : « Marie, je te salue. »
« Messire, messire du gentil château,
Tenez votre porte bien close ;
Car demain matin, lorsqu’il fera jour,
Vous apprendrez bien mauvaise nouvelle,
Oui, bien mauvaise nouvelle. »
Mais le lendemain, lorsqu’il fit jour,
La porte de Messire était grande ouverte;
On trouva le seigneur du gentil château La tête percée de part en part,
Oui, de part en part.
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Wat vloog er al over den lieere zen lioofd ?
Ze lien gemeend dat ’t engels waren,
En ’t waren twee dnivels uit liet lielsch gespuis,
Die den lieere zen ziele kwamen halen,
Ja, oni kwalijk le bewaren.
Wat vloog er al over dat kleine kind zen lioofd ?
Ze lien gemeend dat ’l dnivels waren,
En ’t waren twee engels uit liet hemelsch paradijs,
Die dat kleine kind zen ziele kwamen halen,
Ja,om wel te bewaren.
Un usage fort ancien et qui est spécial à la ville d’Ypres, c’est la fête des dentellières, qui se célèbre le lundi après l’octave de la Fête-Dieu. Cette fête, qu’on appelle le Kleinsacramentdag (petite fête du Saint-Sacrement), consistait autrefois en un jour de chômage pendant lequel toutes les dentellières d’Ypres se réunissaient en cortège et escortaient en dansant et en chantant le Kleinsacramentdagswagen (char de la petite fête du Saint-Sacrement). Le cortège et les danses ont disparu depuis cinquante ans; le chômage seul a subsisté. Ce jour-là, les écoles dentellières d’Ypres et des villages environ-
Qu’est-ce qui planait au-dessus de la tête du seigneur ? On a cru que c’étaient des anges,
Mais c’étaient deux démons de la race infernale,
Qui venaient chercher l’âme de Messire,
Oui, pour la garder dans l’éternel malheur.
Qu’est-ce qui planait au-dessus de la télé du petit enfant ? On a cru que c’étaient des démons,
Mais c’étaient deux anges du paradis céleste,
Qui venaient chercher l’âme de ce petit enfant,
Oui, pour la garder dans l’éternel bonheur.
liants ont congé et les dentellières qui se respectent se rendent à Voormezeele, à Kemmel ou dans une localité voisine ; elles font des parties de jeu de boule et la gagnante est proclamée reine. Les dentellières de la paroisse Saint-Pierre, à Ypres, organisent des jeux de boule en ville et, tandis que le reste de la population vaque à ses occupations habituelles, ces pauvres femmes célèbrent entre elles la fête de la dentelle. Les prix du jeu de boule sont des jupons, des mouchoirs, etc.
C’est également à Ypres que s’est maintenu, chez quelques dentellières, l’usage de fumer de courtes pipes en terre pendant les heures de travail. Cette étrange coutume provient, paraît-il de ce que les premières ouvrières en Valenciennes craignaient de noircir leur dentelle par la respiration. Cet usage s’est, au surplus, presque perdu à Ypres, aussi bien que l’industrie qui lui a donné naissance.
La dentellière est payée à la tâche, sauf en certains cas extrêmement rares. Sur plus de six cents salaires relevés au cours de cette enquête, nous n'avons rencontré que deux ouvrières de tout premier ordre payées à la journée. La rémunération de la dentelle est l’objet d’une convention entre le facteur et l’ouvrière ; fréquemment cette convention est tacite, comme il a été dit plus haut. Le facteur convient également avec l’ouvrière du moment où celle-ci devra livrer sa dentelle; ici aussi la convention est presque toujours tacite. Pour les dentelles qui se font par petits morceaux, les périodes de livraison sont fréquentes ; l’ouvrière porte ou fait porter au facteur chaque morceau dès qu’il est achevé ou, plus souvent, elle attend la fin de la semaine pour lu if remettre l’ouvrage de six jours.
Le samedi est presque partout le jour de paie des
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ouvrières dentellières. Celles qui apportent une dentelle achevée sont payées comptant; celles qui sont occupées à un ouvrage de longue haleine peuvent aussi se rendre le samedi chez le facteur pour recevoir des avances sur leur salaire. Ces remises d’avances en espèces ou en fil à dentelle sont le moyen le plus efficace dont dispose le facteur pour conserver ses ouvrières. On rencontre des dentellières qui, nonobstant les avances reçues, vendent leur ouvrage à d’autres facteurs ou en laissent couper une partie par ces courtiers nomades dont nous avons rencontré les types plus haut. D’autres vendent où cèdent les dessins dont on leur a remis les patrons. Mais ces divers genres de fraudes sont extrêmement rares ; la meilleure preuve en est que les facteurs ont une confiance presque absolue, — quoi qu’ils en disent, — dans l’honnêteté de leurs ouvrières et qu’ils les paient à l’avance. Les ouvrières ne peuvent, d’ailleurs, que difficilement tromper les facteurs. Il leur est impossible, par exemple, de couper une partie, même minime, d’un volant en dentelle aux fuseaux sans qu’on s’en aperçoive, parce que la partie initiale de cette dentelle est nécessairement composée d’une rangée de nœuds que la dentellière a noués autour des premières épingles disposées sur son carreau. En admettant que l’ouvrière doive remettreau facteur six aunes d’un volant, il faut absolument qu’on retrouve les nœuds en question à l’une des extrémités de la pièce. J’ai moi-même pu vérifier, en mettant à l’épreuve leur honnêteté, combien les dentellières ont scrupule à se défaire d’une dentelle quelles ont entreprise pour un facteur. Même, la plupart d’entre elles ne veulent ou n’osent pas se séparer d’une dentelle dont le dessin est dans le domaine public et pour laquelle elles n’ont pas reçu d’avance. L’idée de la fraude ou la crainte du tribunal des prud’hommes les arrête. D’autres, au contraire, surtout les ouvrières des villes, ont la notion exacte de leurs droits et savent très bien dans quel cas elles sont liées vis-à-vis des facteurs. A Bruges, un bon nombre d’ouvrières n’hésitent pas à vendre leurs petites
Fig. 127. — Une rie de dentellières a Bruges.
(Cliché de )I. Joseph Casier.)
dentelles aux Anglais de passage; quelques-unes venaient m’en offrir et ne se soumettaient à une interview qui si je leur prenais quelques aunes d’entre-deux ou de volant.
Au point de vue de la longueur de la journée de travail, on peut diviser les ouvrières en deux catégories. Les unes travaillent du matin au soir et ne font en réalité pas autre chose que la dentelle. Ce sont surtout les jeunes filles et aussi les vieilles femmes n’ayant pas charge de ménage. Ces dernières sont occupées à la dentelle pendant toute l’année ; un certain nombre ne travaillent que peu d’heures par jour, mais la plupart font de très longues journées. Quant aux jeunes filles, dans beaucoup de régions elles sont employées, pendant quatre à cinq mois de la bonne saison, aux travaux des champs. Elles laissent alors complètement leur dentelle, pour ne la reprendre qu’en automne. Pour les femmes mariées, la dentelle est un métier d’appoint, quelles exercent en dehors de leurs occupations habituelles, dans le but d’augmenter un peu leurs ressources ou, simplement, pour ne pas rester inoccupées. Ménagères avant tout, elles travaillent d’une façon très intermittente et n’acceptent pas de délai pour l’achèvement de l’ouvrage qui leur est confié. Elles font de la dentelle pendant 5 ou 6 heures par jour, parfois moins; certaines n’en font plus après leur mariage. Cependant quelques femmes, surtout parmi les bonnes ouvrières, travaillent, après comme avant leur mariage, 12 et 13 heures par jour et elles confient à leurs enfants ou à leurs maris le soin du ménage, dont elles sont parfois le principal gagne pain. Dans le village d’Aye, presque toutes les femmes mariées font des journées complètes de 10 à 13 heures; les hommes, très peu actifs, se reposent pendant l’hiver des travaux des champs ; ils font la cuisine et gardent les enfants.
L’ouvrière dentellière est très active ; elle ne perd pas son temps et se laisse absorber par son carreau ou son aiguille au point quelle néglige souvent le reste. Mais on constate de grandes différences parmi les ouvrières, au point de vue de la
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quantité de la production et de la qualité des produits. J/intelligence du métier, la perfection de l'apprentissage, l'habileté et l'agilité des doigts, un certain sens artistique et la compréhension du dessin sont autant de facteurs qui influent sur la production de la dentelle et sur la rémunération des ouvrières. Quant au sens artistique, il est presque toujours absent chez l’ouvrière: déjà étouffé par le côté mécanique du métier, il est souvent rendu impossible par suite de la division du travail et de la vulgarité toujours plus grande de la fabrication. En général, l'ouvrière ne comprend pas la beauté de son art; elle n’en voit que le côté pratique. Elle ne souhaiterait rien tant que de pouvoir l'abandonner pour un métier plus lucratif et l'idée ne lui viendrait même pas de faire une tentative |>our relever l'industrie qui l'aide à vivre.
(l'est parmi les vieilles dentellières travaillant à domicile qu’on trouve les meilleures ouvrières en Valenciennes, en Chantilly, en Malines. Il en est qui sont de véritables artistes, mais des artistes inconscientes. Elles sont rompues au métier, dont elles ont appris à fond les secrets dans leur jeunesse, et, tout en faisant «le tristes comparaisons entre leurs salaires d’aujourd'hui et leurs salaires d’il y a 20 ans. elles sont encore plus attachées à la dentelle que les jeunes ouvrières. Quelques-unes sont appréciées à leur valeur et bien payées par les facteurs ou les fabricants; mais le plus grand nombre d'entre elles sont rémunérées plus mal que celles qui font les ouvrages ordinaires. Cet état de choses, que nous avons déjà signalé en parlant des couvents qui fabriquent les l>eaux articles, est à tous points de vue regrettable et ses effets se font sentir chaque jour davantage. Les vieilles femmes sont presque seules, aujourd’hui, à exécuter finement et en articles de choix la plupart des dentelles aux fuseaux. Même parmi elles, d’ailleurs, les découragements et les défections se produisent et j’ai rencontré de vieilles dentellières occupées à des ouvrages admirables et qui, quelques mois plus tard, ne faisaient plus que des dentelles très ordinaires.
Chez les jeunes ouvrières et chez les enfants, la tendance à ne plus faire que des articles communs s’accentue dans des proportions inquiétantes. La petite Valenciennes, la duchesse, le Bruges, les torchons, les guipures, les dentelles de Lille étroites, les grosses dentelles d'ameublement sont de fabrication courante. Les fabricants les demandent aux facteurs, les facteurs les commandent aux ouvrières et celles-ci suivent, sans se faire prier, la marche descendante de l’industrie. La dentelle ordinaire s’apprend plus facilement, elle rapporte plus vite et davantage, elle est d’une exécution moins fatigante : bref, elle a la vogue auprès des ouvrières. De là à délaisser complètement la dentelle il n’y a qu’un pas, et ce pas on le franchit aisément. On abandonne volontiers, pour se rendre à la fabrique, une industrie qu’on n’aime pas et dont parfois on rougit. L’espoir d’un gain facile, immédiat et plus grand est d'ailleurs séduisant, et non moins attractive, pour celles qui n’en connaissent pas les tristesses, la perspective du travail en commun, avec son mirage d’indépendance et de relations nouvelles. Or, c’est précisément cet exode de nos populations rurales vers les fabriques et surtout l'entrée de nos femmes dans les ateliers de la grande industrie que nous devons avoir en vue de combattre en nous efforçant de maintenir dans nos campagnes l’industrie dentellière. La conservation de cette industrie est une des garanties les plus certaines de préservation morale et religieuse de notre population féminine. La dentelle retient la femme à son foyer ; plus tard, elle réunit les filles autour de la mère et continue ainsi à les préserver des contacts nuisibles avec le dehors et à maintenir parmi elles l’esprit de famille.
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