CHAPITRE III
Crédit et capital.
La possession d’un capital ou la jouissance d’un crédit est une nécessité pour la plupart des personnes qui concourent à la fabrication de la dentelle, tant pour les entrepreneurs et les facteurs que pour les producteurs directs. Cette nécessité peut provenir de quatre causes : de l’achat des fournitures et des matières premières; de certaines immobilisations; d’avances faites à des facteurs ou à des producteurs; de crédits accordés aux acheteurs ou imposés par eux.
Plus on remonte dans l'échelle de la production de la dentelle, plus cette nécessité apparaît impérieuse. Tout au bas de l’échelle elle n’existe pas. Les apprenties, qui font des dentelles invendables, reçoivent pour rien leur carreau, leur chevalet, leurs fuseaux, le fil à dentelle. Parfois, les parents paient ces fournitures indispensables ; plus fréquemment les écoles dentellières retiennent sur les premiers bénéfices réalisés par leurs élèves, la somme nécessaire pour rentrer dans ces menus frais; souvent aussi ces établissements mettent leurs outils à la disposition des élèves.
Les ouvrières fabriquant des produits très ordinaires et toutes celles qui livrent leurs dentelles aux facteurs à des intervalles fréquents, n’ont, pas plus que les apprenties, besoin de crédit ou de capital. Leur installation ne coûte rien ; carreau, fuseaux, aiguilles, sont à très bon marché et ne doivent jamais être renouvelés ; le fil à dentelle se paie très peu cher et la dentellière n’en consomme que de petites quantités, souvent
elle ne le paie même pas et il lui est remis par le facteur comme avance sur son salaire.
L’ouvrière plus spécialisée, celle qui emploie des matières premières assez chères ou qui travaille à des ouvrages de longue haleine, a souvent besoin d’un certain crédit. Comme elle est pauvre, elle ne peut attendre pendant des semaines ou des mois avant detre payée ; elle reçoit donc des avances, qui lui sont d’ailleurs volontiers accordées par le facteur. Les brodeuses sur tulle au crochet ont aussi besoin d'un crédit pour l’achat de leur métier à broder, plus important et plus compliqué que le carreau monté sur chevalet dont se servent les dentellières aux fuseaux. Il n'existe presque pas d’ouvrières indépendantes, vendant régulièrement leurs produits à des consommateurs directs ; celles qui le font ne fabriquent que des articles très ordinaires et sont toujours restées isolées. On peut donc dire, d'une manière absolument générale, que les ouvrières n'ont pas besoin de capital et que certaines d’entre elles seulement recourent au crédit.
Les facteurs se servent aussi du crédit, mais la plupart ont besoin, en outre, d’un petit capital roulant. Le crédit, ils l’obtiennent chez les fabricants dont ils ont reçu des commandes : ceux-ci leur font assez fréquemment des avances, tout comme les facteurs en font aux ouvrières. Quant au capital roulant, il est nécessaire aux facteurs pour payer comptant leurs ouvrières avant d’être payés eux-mêmes par les fabricants, pour avancer de l'argent aux ouvrières sur les dentelles en cours de confection, pour acheter en gros certaines matières premières, telles que les fils à dentelle et les tulles à broder. De plus, les facteurs nomades et ceux qui vendent directement au consommateur ont toujours sous la main un petit stock de dentelles, généralement de peu de valeur. Enfin, les facteurs qui pratiquent le truck-system ont encore à se pourvoir d’un fonds de magasin, consistant le plus souvent en épiceries, merceries, étoffes.
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En dehors de ces divers frais et des dépenses occasionnées par les envois de dentelles, la correspondance, les voyages, parfois le dessin et la piqûre des modèles, les facteurs n’ont pas de dépenses à faire du chef de leur industrie. Leur bureau et leur atelier sont installés tantôt dans une salle attenante à leur cabaret, tantôt dans leur arrière-cuisine, dans leur boutique, dans le parloir d’une ferme: cette installation est sommaire et ne leur coûte rien. Bref, ils n’ont besoin, pour exercer leur métier, que d’un capital roulant peu élevé, qui varie naturellement avec l’importance de leur chiffre d’affaires, mais qui ne doit pas excéder, au début, quelques centaines de francs. Les facteurs qui s’en vont de maison en maison et coupent, à meme le carreau des ouvrières, la dentelle confectionnée pendant la semaine, peuvent commencer avec presque rien. Une ouvrière intelligente, qui a quelques économies et un peu d’initiative, s’improvise facilement facteur : elle débute avec quelques ouvrières et reçoit d’un petit fabricant des commandes d’abord insignifiantes ; puis elle se met en relations avec d’autres fabricants, se fait donner des ordres plus importants, recrute de nouvelles ouvrières, quelle paie avec les premiers bénéfices réalisés, et presque toujours elle réussit et arrive à l’aisance. Cette facilité extraordinaire à s’improviser courtier en dentelle et à réaliser ainsi, en peu d’années, des bénéfices considérables, est en rapport direct avec le prodigieux accroissement de la classe peu intéressante des intermédiaires.
La nécessité d’un capital circulant s’impose à tous les fabricants ; la plupart d’entre eux ont besoin, en outre, d’un capital fixe. Quelle doit être l’importance de ce capital circulant et de ce capital fixe? On ne peut le préciser d’une façon absolue. Tout dépend de l’importance de l’établissement et de son genre d’opérations tant industrielles que commerciales.
Les grandes maisons, qui fabriquent plusieurs espèces de dentelles et qui font leur spécialité des beaux articles, ont besoin
d'un fort capital circulant. La confection des dessins, souvent longue, les avances à remettre aux intermédiaires, tant couvents que facteurs, les travaux d’assemblage des grandes pièces en dentelle, tout cela est à charge du fabricant. De plus, tandis que le fabricant paie comptant toutes les dentelles qui lui sont remises par les intermédiaires ou que confectionnent les ouvrières de son atelier, l’acheteur jouit, pour le paiement de ces mêmes articles, de crédits assez longs. La plupart des fabricants envoient leurs dentelles aux détaillants contre paiement à 30 jours ; en Amérique et en Russie, le délai est souvent de 10 jours; par contre, certains fabricants, nous ont assuré que le délai est fréquemment de 60 jours ou même davantage.
Pour les grands fabricants, un capital fixe est tout aussi nécessaire qu’un capital circulant. 11 est impossible, sans capital fixe, de commencer sur une échelle assez vaste la fabrication des dentelles. L’acquisition ou la location d’un immeuble, dans un des beaux quartiers de Bruxelles, d’Anvers ou d’Ostende, s’impose au fabricant qui veut être connu, surtout à celui qui joint à la fabrication en gros le commerce de détail. Puis, il faut installer un atelier; il faut aussi se créer un marché à Paris, à Londres, à New- York, se mettre en relations avec les dessinateurs à la mode, faire des frais de réclame, avoir, si possible, une succursale à l’étranger. Tout cela se paie cher et ne s’obtient qu’après des années de labeur et au moyen d’immobilisations de fonds parfois très considérables. Le grand fabricant doit aussi être toujours muni d’un stock de dentelles assez important pour faire face aux commandes, surtout pendant la saison; il doit en avoir de tous les genres et est forcé, pour suivre la mode et pouvoir vendre ses produits, de fabriquer constamment du neuf. D’ailleurs, voulût-il interrompre la fabrication aux époques de morte saison, il ne le pourrait pas, car, s’il veut conserver le personnel ouvrier qui travaille pour lui, il doit lui donner de l’ouvrage pendant toute
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l’année. U lui : irrivera d’accumuler ainsi des stocks énormes de marchandises. On m’a assuré qu’un des principaux fabricants de Bruxelles a reconnu, pendant l’hiver de 1901, avoir eu en magasin pour deux millions de francs de dentelles (1). Qu’un changement radical de la mode vienne frapper d’ostracisme une catégorie de dentelle, le fabricant restera parfois pendant de longues années avec une partie de son stock sur les bras et il ne parviendra à s’en défaire qu’avec perte et au prix de mille difficultés. C’est ce qui s’est passé à Grammont, oii les fabricants, con liants dans la vogue de la dentelle de Chantilly, que confectionnaient toutes les femmes des environs, en avaient amassé des stocks considérables. La mode de la dentelle noire passa vers 1870; presque tous les fabricants durent cesser leurs affaires et plusieurs d’entre eux n’ont pas encore écoulé leur marchandise, bien que le Chantilly recommence depuis peu à être porté. Les grands établissements sont également forcés d’immobiliser un capital, souvent très important, dans les dentelles qu’ils envoient aux expositions et dans les articles qu’ils expédient à vue ou en dépôt à certaines maisons de gros de Paris. Enfin, il leur faut tenir compte, bien que le cas se présente rarement, de quelques créances irrécouvrables.
Les petits fabricants tenant boutique à Bruxelles et vendant aux clients de passage, ceux qui habitent la province et qui ne fabriquent que des dentelles peu compliquées, se contentent souvent d’un capital roulant pour commencer les affaires. Un certain nombre de facteurs se sont ainsi improvisés fabricants. La chose est devenue facile depuis que la vogue est à la dentelle commune et à ces menus articles, tels que mouchoirs, cols, manchettes, éventails, etc., dont l’acquisition ne demande pas une grande mise de fonds, tandis que l’écoulement en est aisé et rapide. Ces fabricants débutent avec un fond de magasin insignifiant, qu’ils mettent tout entier à l’étalage, Puis,
(1) Ce chiffre me parait exagéré.
avec les premiers bénéfices réalisés, ils achètent ou commandent des articles nouveaux et quelques-uns ont fini par conquérir ainsi des positions très importantes sur le marché. Un des principaux fabricants de Bruxelles a débuté, il y a 30 ans, dans un petit appartement loué au mois et se composant de deux pièces à l’étage. Sa mise de fonds avait été presque nulle: autrefois employé dans un magasin de dentelles, il avait reçu à vue de son ancien maître quelques articles de petit prix, et ses premiers bénéfices avaient consisté à revendre en sous-ordre ces dentelles. Pendant Pété de 1901, ce même fabricant vendait en un jour jusque 200 robes en dentelle ! Les sœurs X. . . , qui possèdent aujourd’hui plusieurs grands magasins de dentelles dans la capitale, ont débuté, elles aussi, comme demoiselles de comptoir à Bruxelles. Grâce à un crédit ouvert par une maison allemande et juive, elles ont pu commencer la fabrication et elles font aujourd'hui des chiffres d’affaires considérables.
Il est rare que les fabricants aient à leur disposition un crédit pour se mettre en affaires. Seules, quelques maisons juives ont soutenu, dans leurs débuts, des correligionnaires en mal de finance. Au surplus, l’habilité, le sens commercial d’un fabricant qui commence peuvent, dans une certaine mesure, suppléer au défaut de capital. J'ai rencontré à Grammont une maison, anciennement très riche, qui avait mis toutes ses disponibilités dans un énorme stock de Chantilly, aujourd’hui presque invendable; son capital ne lui avait aucunement profité; elle avait subi la mauvaise fortune sans essayer de remonter le courant et s’était vue forcée de cesser ses affaires. Par contre, une jeune fabricante de Grammont, ancienne ouvrière à l’esprit éveillé, réussit aujourd’hui pleinement, bien quelle ait débuté sans ressources, en plein temps de crise : elle a compris qu’il faut aller au devant du client et non pas se laisser abandonner par lui. La crise étant survenue, elle a tôt fait de se débarrasser d'un stock, fort restreint, de dentelle
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noire et a d’elle-même lancé des articles en blonde de soie crème et des dentelles en soies de diverses nuances (fig. 1); elle se fait envoyer de Paris des dessins d éventails en modem style , est en relations suivies avec une maison parisienne et voit son commerce prospérer et grandir.