I. — Milieu physique et démographique
La fabrication de la dentelle est répandue dans toutes les provinces de la Belgique, excepté la province de Liège. Les deux Flandres sont le siège principal de cette intéressante industrie. En effet, sur un total de 47,571 dentellières, relevé par le Recensement industriel de 1896, la Flandre occidentale arrive avec 25,547 personnes faisant de la dentelle, et la Flandre orientale n’en compte pas moins de 18,199. (1)
En Flandre occidentale, la dentelle se fait presque partout; quelques villes seulement, les villages de la côte et les communes voisines de la frontière française, au nord de Poperinghe, ont cessé de s’adonner à cette industrie. L’arrondissement de Thielt est celui où l’on fait le plus de dentelle : 6,597 personnes (d’après le recensement de 1896) s’en occupent, soit une proportion d’environ 18.5 p. c. de la population féminine ; puis viennent les arrondissements de Dixmude, avec 5,255 ouvrières, soit 12.1 p. c. de la population féminine, et Roulers, avec 4,122 ouvrières (8.5 p. c.). L’arrondissement d’Yprcs, où l’industrie dentellière était si florissante jusqu’il y a 50 ans, ne contient plus que 1,905 ouvrières, soit 5.1 p. c. de la population féminine, ce qui est la proportion la moins élevée dans cette province.
(1) Le Recensement renseigne 117 hommes comme faisant de la dentelle en Belgique.
LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
En Flandre orientale, la dentelle se fait surtout aux environs d’Alost. Bien que la grande et la petite industrie aient fait, dans cette région, beaucoup de tort à la fabrication de la dentelle, surtout dans les villes, l’arrondissement d’Alost comptait encore, en 1896, 8,552 ouvrières dentellières, soit 12.9 p. c. de la population féminine. L’arrondissement de Termonde vient en second lieu, avec une population dentellière de 5,767 ouvrières, représentant 6.5 p. e. de la population féminine. Aeltre, Beveren, Tamise, les environs de Deynze et de Saint- Nicolas constituent aussi des centres assez, importants. Dans le pays d’Audenarde l’industrie périclite et elle a complètement disparu à Renaix, à Garni et dans la plupart des villages du nord de la province.
L’art de la dentelle est encore profondément ancré au cœur des populations flamandes. Dans certaines régions, on peut dire que toutes les femmes, jeunes et vieilles, manient les fuseaux ou l’aiguille; là oii la dentelle est tombée, elle ne cesse pas de jouir d’une sorte de popularité, son souvenir reste vivant et il faudrait peu de chose pour la remettre en honneur.
Que la Flandre ait été le berceau de la dentelle ou simplement le théâtre de son expansion dès b* \ Ve siècle, il est certain que l’origine si ancienne de cet art national et sa longue période de gloire sont pour beaucoup dans la faveur dont il jouit aujourd’hui encore parmi nos populations flamandes. Ajoutons que la dentelle s’est acclimatée tout naturellement dans un pays qui fournissait du lin d’une finesse merveilleuse et où les ouvrières ont manifesté toujours une grande habileté pour les travaux de l’aiguille. Cette habileté est devenue presque proverbiale et ne s’est pas démentie en ces derniers temps, même dans les régions qui ont abandonné le carreau. C’est en Flandre, en effet, que l’industrie de la couture des gants, introduite récemment, au détriment de la dentelle, recrute à présent ses plus habiles ouvrières. Enfin, le grand élément du maintien de la dentelle dans les Flandres, c’est la simplicité de mœurs
et l’esprit de travail qui distinguent la population de ces contrées. Cette population est peut-être la plus dense de l’Europe; il faut donc que tout le inonde travaille. Les femmes le comprennent : elles se contentent de peu et restent fidèles aux traditions.
En Brabant, l’industrie dentellière est en décadence. Le recensement de 1896 relève un total de 1,419 dentellières; quelques-unes — 200 environ — habitent Louvain, Diest, Aerschot, Bruxelles et ses faubourgs; les autres sont localisées dans une quinzaine de villages échelonnés le long de la frontière flamande et dont le principal centre est Liedekerke (689 ouvrières). La grande industrie, les communications nombreuses et faciles avec la capitale, ont été cause de la ruine de la dentelle en Brabant : ce qui en reste encore peut-être considéré comme le prolongement naturel de l’industrie dentellière flamande.
Dans la province d’Anvers, à part un nombre insignifiant d’ouvrières établies à Malines, à Anvers, à Puers et à Bornhem, toute l’industrie dentellière est concentrée dans la ville de Turnhout. Sur les 1,701 dentellières que compte la province, il y en a 1,562 à Turnhout et 114 dans le faubourg de Vieux- Turnhout.
En dehors de ce centre, la dentellière campinoise n’est donc plus qu’un mythe et ceci prouve encore combien l’esprit de travail et la persévérance dans l’effort dominent davantage dans les Flandres. La Flandre qui continue la Campine à l’ouest, en est le prolongement géologique. Si les sables de cette contrée n’avaient été amendés et rendus fertiles par l’effort patient des laborieux Flamands, jamais les Flandres n’auraient pu donner que de mauvaises récoltes; mais, par un incessant travail, les Flamands ont changé cette terre naturellement stérile en campagnes d’une grande fécondité (1) ; et, tandis
(1) E. Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. IV, p. 53.
NES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
que les hommes remuaient le sol et le rendaient productif, les femmes, pendant plus de quatre cents ans, ne cessaient pas de faire de la dentelle. En Campine, au contraire, la population n’a jamais su donner ces preuves d’énergie et d’initiative; jusqu’en ces derniers temps, d’immenses étendues y étaient restées vierges et la culture était absolument rudimentaire; la population y est encore infiniment moins dense que dans les Flandres et tout cela explique que la dentelle ne fut jamais beaucoup pratiquée en Campine : les ouvrières des campagnes l’ont absolument abandonnée ; à Lierre, on n'en fait plus depuis que la broderie sur tulle a été introduite; Turnhout est le seul centre de production.
Lierre est devenu un centre important pour la fabrication de la broderie sur tulle, dont il sera question dans celte étude à cause de l’analogie qu’otfre cette industrie avec la dentelle. Sur 1,265 brodeuses que compte la province d’Anvers, 1,219 résident à Lierre, les autres à Anvers. La broderie sur tulle s’est répandue aussi depuis quelques années dans le nord de la Flandre orientale. Environ i50 ouvrières en font leur occupation habituelle et les centres principaux de celte industrie en Flandre sont les villages de Rieldrecht, Meerdonck, La Clinge et Maldegem, tous situés à proximité de la Hollande, oii la broderie sur tulle commence également à se répandre.
En Limbourg, la dentelle semble avoir été assez répandue, au siècle dernier, dans les environs de Hasselt. Elle s’est retirée progressivement des plaines hesbayennes, pays de grande culture et relativement peu habité, pour se localiser à Saint- Trond, où il y avait, en 1896, 105 dentellières, sur 104 ouvrières que comptait la province.
L’industrie de la dentelle a perdu toute importance dans le pays wallon.
En Hainaut, elle a été véritablement noyée dans la grande industrie et elle est complètement tombée à Binche, où elle était si florissante autrefois. Sur les 74 ouvrières du Hainaut
recensées en J 896, 57 appartiennent aux arrondissements d’Ath et de Soignies et travaillent pour des fabriques de la Flandre orientale.
La province de Liège, où il y avait encore, vers 1860, quelques ouvrières disséminées aux environs de Huv, ne fait plus de dentelles aujourd'hui.
Dans les Ardennes, pays rude, aux communications difficiles, où les centres importants sont rares et les habitants peu nombreux et clairsemés, on n’a jamais fabriqué beaucoup de dentelle. Jusqu’en 1870, presque toute la population de Laroche et la plupart des villages des environs de Marche faisaient de la dentelle. Il y avait aussi des ouvrières à Bastogne et à Durbuy. Aujourd’hui, le Luxembourg compte environ 400 dentellières (1), établies dans l’arrondissement de Marche, et l’industrie de la dentelle tend à disparaître complètement de cette province. Le seul centre où elle est encore activement pratiquée, c’est le village d’Aye, où presque toute la population féminine (176 ouvrières) s’en occupe.
Dans la province de Naniur, la dentelle est fabriquée par 207 femmes, dans le village de Cerfontaine; elle s’est presque complètement retirée de Couvin, où elle occupait, en 1860, 600 ouvrières.