II. — Milieu économique
En Belgique, les centres purement agricoles constituent le milieu normal de l’industrie dentellière. Car, d’une part, les endroits peu habités sont, nous l’avons vu, réfractaires à cette industrie, qui a besoin, pour se développer, des agglomérations ; et, d’autre part, partout où une industrie accessible aux femmes fait concurrence à la dentelle, celle-ci tend à disparaître
Les Flandres, région éminemment agricole, ont toujours
(1) Le recensement de 1896 en mentionne seulement 320.
LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
présenté des conditions très favorables à l’expansion de l'industrie dentellière. La dentelle se fait à domicile et n’exige pas qu’il soit rien modifié aux dispositions de la maison occupée par l’ouvrière. L’installation est des plus simples et permet à l’ouvrière de travailler soit devant sa fenêtre, soit sur le pas de sa porte, soit encore près de la table, qui, au cours des longues soirées d’hiver, supporte l’unique lampe du ménage. Tandis que le père de famille et ses fils s’occupent aux rudes travaux des champs, la mère et ses filles restent chez elles et, tout naturellement, elles travaillent à la dentelle. Les unes en font un véritable métier et, pendant de longues heures chaque jour, on les voit courbées sur leur carreau ou sur leur aiguille; pour d’autres, la dentelle est une industrie d appoint : (‘Iles s’occupent avant tout de leur ménage. Pendant la bonne saison, ces femmes vaillantes vont aux champs, elles aussi, car on a besoin de tous les bras pour la moisson; mais, l’automne venu, elles ne manqueront pas de reprendre leur dentelle.
Si les Flandres conservent un caractère agricole nettement prononcé et si l’exploitation du sol (ait vivre et occupe près du tiers de la population totale âgée de plus de douze ans, la petite et la moyenne industrie, parfois aussi la grande industrie, recrutent aussi beaucoup de bras dans ces contrées et cela même dans les centres qui font beaucoup de dentelle. La petite industrie pour la transformation de matières dérivant directement de l’exploitation du sol est très répandue dans les Flandres : nombreuses sont les meuneries, les fabriques de chicorée, les brasseries, les distilleries, les huileries, les manufactures de tabac, les tissages à domicile, les briqueteries, etc. Beaucoup d’ouvriers flamands et brabançons vont chercher chaque année du travail à l’étranger : 40,000 ouvriers, les Vranschmans , émigrent chaque printemps vers la France, oii leur concours est très apprécié dans les grandes exploitations agricoles. Un grand nombre vont travailler aux briqueteries des environs de Bruxelles, aux sucreries du pays wallon, d’autres sont ouvriers
terrassiers ; quelques-uns, enfin, principalement ceux des environs de Grammont, se rendent chaque jour à Charleroy ou à Mons et y travaillent dans les mines. En dehors des ménages où le mari est ouvrier, on trouve un nombre très restreint de petits cultivateurs dont les femmes et les filles s’adonnent à la dentelle ; on ne rencontre ceux-ci que dans les centres où toutes les femmes sont dentellières et où il semblerait inouï qu’une femme ne fît pas usage de ses doigts dans ses moments perdus. Parfois aussi le mari d’une dentellière ou la dentellière ellemême tient un petit cabaret, et dans quelques maisons des quartiers ouvriers de Bruges il y a devant la fenêtre une pancarte portant : « Ici on vend de la bière », tandis que de l’autre côté de la fenêtre une femme est penchée sur son carreau. Dans le nord de la Flandre orientale, beaucoup d’hommes vont à la pêche et un certain nombre gagnent de belles journées en colportant du poisson à l'intérieur du pays.
Les grands centres industriels sont rares dans les Flandres, surtout à la campagne. Les filatures, les tissages, les grands ateliers de construction mécanique, les fabriques d’allumettes, de produits chimiques, etc., sont établis principalement dans les villes. Le nombre des femmes employées dans ces établissements augmente de jour en jour, et, comme l’apprentissage y est plus facile et les salaires plus élevés que dans l’industrie dentellière, on s’explique que cette industrie se soit presque complètement retirée des villes. Gand et ses environs, centres principaux du tissage et de la filature, ont vu s’éteindre presque complètement la fabrication de la dentelle. A Courtrai, à Tamise, à Alost, à Termonde, où ces industries fonctionnent également, la dentelle aura bientôt disparu; elle a été tuée à Saint-Nicolas et à Grammont par les fabriques de cigares, à Eecloo par les ateliers de préparation de peaux de lapins, à Hamme et à Ingelmunster par les fabriques de tapis.
Cependant, la fabrication de la dentelle n’est pas absolument confinée dans les campagnes. A Bruges, elle est encore assez
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vivace, puisqu’on y comptait, en 1890, 3,394 ouvrières et plusieurs écoles florissantes. Mais il n’y avait pas de raison pour que la population brugeoise abandonnât une industrie traditionnelle, alors que la grande industrie est encore embryonnaire dans cette ville et parait devoir le rester. A Turnbout, la situation est analogue.
Par contre, à Saint-André, village à une demi-heure de Bruges, une fabrique de brosses a été fondée vers 1890, et la dentelle, qui occupait autrefois toutes les femmes du village, n’en compte plus aujourd’hui qu’une cinquantaine sur i, 1 77 habitants.
Certaines petites industries font peut-être plus de tort encore à la dentelle. C’est un symptôme peu rassurant pour l’avenir de la dentelle que de voir que partout où une petite industrie féminine s’établit, la dentelle lui cède la place. A Renaix, Audenarde, Ninove, Sottcgem, la ganterie a remplacé la dentelle; à Iseghem, Thourout, Poperinghe, Sottegcm, Lierre, Binche, nombre de dentellières sont devenues piqueuses de bottines; à Lierre, la broderie sur tulle, à Sweveghem, la broderie sur linge, à Malines, rempaillage et le vernissage des chaises, ont chassé la dentelle; et combien d’ouvrières, dans tout le pays, ont abandonné leur modeste carreau pour devenir couturières, taillcuses, modistes ou servantes!
Le milieu économique de l’industrie dentellière est le même en Brabant que dans les Flandres. A Bruxelles, centre de grande et surtout de petite industrie, ville de luxe, où les femmes trouvent aisément un métier plus rémunérateur que celui de la dentelle, le point à l’aiguille n’occupe plus guère que quelques vieilles femmes.
A Turnbout, la population mâle travaille dans les papeteries et les fabriques de cartes à jouer; à Lierre, elle est occupée par la fabrication des bottines et des instruments de musique.
A Saint-Trond et dans les quelques centres des Ardennes où la dentelle se fait encore, une notable partie de la population
mâle travaille dans les charbonnages ou dans les carrières de pierre. Aux environs de Laroche, dans les villages d’Aye et de Cerfontaine, il y a quelques ouvriers agricoles et de rares bûcherons, mais il y a encore plus d’oisifs et de gens qui préfèrent ne rien faire que de travailler pour moins de trois ou quatre francs par jour. Je tiens du bourgmestre d’Aye que pendant l’hiver la plupart des hommes n’exercent pas de métier et vivent presque exclusivement du produit de la dentelle.