‹ La dentelle et la broderie sur tulle (volume 2)Chapitre 7 sur 69 · III. — Milieu social et moral · texte numérisé non relu

III. — Milieu social et moral

L'état social et moral des populations flamandes, prises dans leur ensemble, est excellent. Dans cette race forte et vaillante, les mœurs sont restées simples, les besoins limités ; l’esprit de travail y est dominant, le respect des traditions profondément enraciné. Les centres industriels ont vu se modifier ou se perdre ces qualités distinctives de la race; en revanche, leurs habitants ont plus d’initiative et ne craignent pas les innovations lorsqu’elles paraissent avantageuses.

Partout où ces traits dominants des populations flamandes se sont conservés, l’industrie dentellière s’est maintenue dans un état de prospérité plus ou moins considérable, sauf cependant en quelques endroits où les circonstances économiques ont amené sa décadence. Il n’est pas douteux, au surplus, que le maintien de cette industrie n’ait contribué pour une large part à la sauvegarde morale des Flandres. La dentellière reste à son foyer et y garde cette influence bienfaisante qui trop souvent échappe aux mères de famille de nos grands centres urbains ; que dis-je, elle constitue à elle seule le foyer pour l’ouvrier qui rentre, harrassé de fatigue, dans son modeste intérieur. La fille apprend la dentelle à lecole du voisinage, un couvent presque toujours ; parfois encore c’est aux côtés de sa mère qu'elle s’initie aux secrets de son art, et, sous ses yeux, elle poursuit son apprentissage jusqu’au jour où, devenue à son tour mère de famille, elle fera de la dentelle pour subvenir aux besoins de

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

son propre ménage. Femmes et filles, vieilles et jeunes, on les voit maniant l’aiguille ou le fuseau avec une activité que rien 11e peut interrompre, se dévouant sans compter et travaillant aussi longtemps qu’il leur est humainement possible de le faire, pour un salaire souvent infime.

Leur degré d’instruction est peu élevé, leur esprit d’initiative et d’entreprise très borné. On les voit parfois abandonner la dentelle pour embrasser un métier plus lucratif, mais d’effort pour obtenir un salaire plus élevé ou des conditions de travail plus favorables, de tentative de syndicat, de fondation de caisse d’épargne ou de secours, on n’en connaît point. Elles sont femmes, en effet, et travaillent à domicile, ne cherchant pas à se connaître, se défiant les unes des autres, tenant caché le nom du facteur pour lequel elles travaillent et le salaire quelles en reçoivent.

Étrangères à toute idée d’émancipation et d’amélioration de leur sort, les ouvrières dentellières sont restées réfractaires — est-il besoin de le dire? — à la propagande socialiste. Le milieu des campagnes flamandes n’a d’ailleurs jamais été favorable à l’éclosion des principes socialistes et le jour où nos populations agricoles suivront les tendances qui se remarquent parmi une partie des ouvriers des grandes villes parait encore éloigné.

L’esprit est moins bon dans les centres dentelliers du pays wallon et de la Hesbaye. Les ouvriers mineurs sont presque tous ralliés aux idées nouvelles ; un bon nombre d’ouvriers agricoles sont imbus du même esprit, se montrent très exigeants sur la question des salaires et affichent des prétentions exorbitantes vis-à-vis des grands cultivateurs.

L’état moral des dentellières est généralement irréprochable, et, à ce point de vue, on ne peut que se féliciter de voir leur travail se faire à domicile. Très rares sont celles qui travaillent en ateliers ; ce sont, presque toujours, de vieilles ouvrières, réunies à quelques-unes chez un grand fabricant pour achever et rattacher entr’ellcs les fines dentelles. A Tamise, il y a un ate-

lier de jeunes filles pour l’imitation de la dentelle de Luxeuil ; Lierre compte une dizaine d’ateliers où des jeunes fillles font la broderie sur tulle.

Nous consacrerons une étude spéciale à l’organisation du travail dans les couvents. Bornons-nous ici à constater que les ateliers dirigés par des religieuses sont plutôt des prolongements des écoles dentellières, dont nous parlerons plus loin ; une surveillance rigoureuse y est exercée et la conduite de celles qui les fréquentent est à l’abri de toute critique.

Au point de vue de la conservation des principes moraux et des sentiments religieux parmi les ouvrières dentellières et, d’une façon générale, parmi les populations flamandes, les congrégations religieuses ont rendu d’inappréciables services. Le personnel de ces établissements, très nombreux dans les deux Flandres et dans le Brabant, se recrute dans la population. Les enfants y sont envoyés dès lage le plus tendre et les filles y reçoivent, en même temps que l’instruction primaire, l’enseignement religieux et professionnel.

Fig. 10.

Ouvrière en point a l’aiguille (Meirclbcke). ( Cliché de M. Joseph Nève.)

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