EXÉCUTÉES EN BELGIQUE
Les dentelles, comme il a été dit plus haut, se divisent en dentelles à l’aiguille et en dentelles aux fuseaux. La Belgique tient le premier rang dans la fabrication de ces deux genres et nos ouvrières exécutent la plupart des points connus. Nous donnons ici une description sommaire des divers points faits en Belgique et joignons, pour chacun d’eux, quelques détails sur la fabrication et sur les principaux centres de production dans le pays (1).
§ l. — Point a l’aiguille.
Comme leur nom l’indique, les dentelles à l’aiguille sont exécutées sans l’aide d’aucun autre accessoire qu’une aiguille;
(1) Les documents publiés sur la fabrication des dentelles sont aussi rares qu’incomplets. Citons cependant : pour le point de Bruxelles, l’excellente monographie de M. Vander Dussen; pour les dentelles aux fuseaux, I’Encyclopédie des ouvrages de dames, par Thérèse de Dilmont ( Dornach, Alsace ) ; le Traité de la dentelle aux fuseaux, par Mmc Louise d’Alcq (Paris). Voy. aussi les ouvrages, déjà cités, de Mrs Bury Palliser et de M. Lefébure et, dans l’ouvrage de Mrs Nevill Jackson, l’intéressant chapitre intitulé : A Diclionary of lace.
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elles se composent de tissus faits au moyen de différents points de feston et sont travaillées avec un seul fil.
Les opérations suivantes sont à la base de toute dentelle à l’aiguille.
Il faut d’abord préparer le dessin. Nous dirons plus loin dans quelles conditions celui-ci est exécuté. Avant detre remis à la dentellière, le dessin, exécuté sur papier blanc, est calqué sur un papier builé spécial, d’une certaine solidité. Le décalque est appliqué à son tour sur du papier blanc, lequel a été fixé préalablement sur un carreau en crin recouvert de toile; ce papier blanc est lui-même divisé en autant de subdivisions que l’ensemble de la dentelle à exécuter comprendra de morceaux séparés. Ces subdivisions, dont la dimension varie d’après les dessins, atteignent rarement un décimètre carré. Tout étant ainsi disposé, on pique les différentes parties du dessin sur ces morceaux de papier. Cette opération se fait avec une aiguille emmanchée dans un petit cylindre de bois, qui sert de poignée. Au moyen de cet instrument appelé picot ou aiguille à piqueter , on pique des trouets dans le dessin en traversant en même temps le papier sur lequel celui-ci est placé. On suit ainsi, en les piquant, toutes les lignes du dessin, en ayant soin de ne pas trop rapprocher les petits trous les uns des autres, afin qu’il ne se produise pas de déchirures. Dans certains ateliers, le picot est mû par un procédé mécanique et est seulement dirigé par la main de l’ouvrière, dont le travail est ainsi beaucoup plus rapide.
Le dessin étant ainsi reproduit sur le papier blanc, l’original est déposé dans les cartons du fabricant et les morceaux piqués sont soumis à la ponçure.
La ponçure se fait au moyen d’un petit cylindre de gros drap appelé poncette , sur lequel on a frotté un peu de blanc de céruse. Sous la piqûre on place un papier de couleur foncée, généralement bleu noirâtre, et, au moyen de la poncette, on exerce sur la piqûre de légers battements ; la céruse traverse
les trouels de la piqûre et va se fixer sur le papier placé immédiatement au-dessous. Souvent aussi, on évite la ponçure en piquant directement les morceaux de papier bleu qui serviront à l’exécution de la dentelle.
Le dessin étant ainsi préparé, il est remis entre les mains de l’ouvrière. Il comprend généralement une partie de bouquet, d'ornement, de rinceau, formant une division naturelle de l’ensemble du dessin. Cette partie de dessin confiée à une ouvrière porte souvent le nom de fleur.
L’ouvrière, ayant reçu son dessin, commence par l’assujettir au moyen d’un léger fau filage sur un morceau de toile ou de cotonnade. Elle réunit ensuite quatre ou cinq brins du fil qui servira à faire la dentelle et fixe la mèche ainsi obtenue sur le contour du dessin, cà l’aide d’un point jeté par-dessus les fils (point-clair) à chacun des trous ou marques de ponçure. Ce point est fait avec un fil d’une finesse extrême, appelé fil de point-clair ; il relie la mèche de fils au dessin et à la toile de doublure, qu’il traverse d’outre en outre, et n’a d’autre but que de soutenir le bâti en fil qui indique les contours de la fleur à exécuter.
Fig. 11 . — Préparation des dentelles a l’aiguille.
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Lorsque la fleur sera achevée, l’ouvrière coupera ce til mince qui reliait sa dentelle à la toile et qui alors ne lui servira plus à rien.
La figure 1 1 donne une idée des points de piqûre sur lesquels l’ouvrière doit se guider et montre le commencement du
tracé , qui est l’opération préliminaire de la dentelle.
Ce n’est que lorsque le tracé est achevé que l’ouvrière peut commencer la dentelle proprement dite. Celleci doit être exécutée avec grand soin, afin que le fil conserve toute sa blancheur. Pour cela, l’ouvrière prend un morceau d’étoffe , Fig. 12. — Confection df.s dentelles a l’aigeiiif. ou, de préférence, un carré
de toile cirée noire, un peu plus grand que la dentelle a exécuter; elle y coupe une petite ouverture ronde et maintient constamment cette étoffe sur sa dentelle en faisant correspondre l’ouverture à l’endroit où elle est occupée à travailler. Ce nest cpie dans l’espace ainsi découvert que l’ouvrière fait manœuvrer son aiguille. Le morceau d'étoffe étant mobile, elle peut toujours déplacer l’ouverture au fur et à mesure que son ouvrage avance.
Le tracé, établi comme nous lavons dit, sert de support au tissu qui est la dentelle, et qui se compose de parties pleines ou mates et de parties ajourées, celles-ci variant à l’infini. Ces parties ajourées, qu’on appelle les jours , sont généralement intercalées dans la dentelle par une ouvrière spéciale ; l’ouvrière ordinaire ne s’en occupe pas et se borne à remplir de mat l’espace compris à l’intérieur du tracé, se réglant d’après les indications quelle a reçues pour donner à la trame du mat plus ou moins de transparence. Elle ne s’arrête que lorsque tous les vides du tracé, à l’exception de ceux destinés à des jours, sont comblés par le travail de son aiguille.
Les figures 12 et 13 montrent le mat dans une fleur en dentelle de Venise ^*9- 13' — (( MVT w DANS LES dentelles a l’aiguille.
qui ne comporte
pas de jours. Dans la figure 12, le mat n’est qu’en partie terminé et laisse voir une partie du tracé.
Lorsque le mat est terminé, l’ouvrière borde les contours du dessin d’un cordonnet de gros fil et elle recouvre ce cordonnet de festons très serrés, exécutés au point de boutonnière (fig. 14).
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La première opération de la dentelle à l’aiguille est achevée et l’ouvrière coupe les points clairs qui rattachaient son morceau de dentelle à la toile de doublure. Vient alors la confection du fond, qui doit s’intercaler entre les morceaux d’une même dentelle et les réunir, puis l’assemblage de ces morceaux et l’exécution des jours; mais, pour l’étude de ces nouvelles phases de la fabrication, il faut considérer chaque genre de dentelle en particulier.
Les dentelles à l’aiguille fabriquées en Belgique sont : le point de
Fig. U. - Achèvement d'cne « fleoh » Bruxelles, Vüppli-
en point a l’aiguille. cation de Bruxel-
les et les dentelles
de Venise . Celles-ci comprennent : le point de Venise proprement dit, le point de rose , appelé parfois Rosaline, et le point de Burano.
\ . Point de Bruxelles.
Le point de Bruxelles est aussi appelé, en Belgique, point à l'aiguille et, plus spécialement, point gaze ou point de gaze. Il faut comprendre aussi sous le nom de point de Bruxelles le
point dit d Angleterre, dont nous parlerons en nous occupant des dentelles aux fuseaux.
L’appellation toute moderne de point gaze vient de ce que le fonds de la véritable dentelle de Bruxelles se compose aujourd’hui d’un très fin réseau de mailles exagones, travaillé par l’ouvrière, en même temps que les fleurs, comme dans le vieux point de Bruxelles.
Jusqu’il y a un siècle il y avait deux sortes de fonds dans le point de Bruxelles : le réseau et la bride (1). La bride fut abandonnée peu avant la Bévolution française. Quant au réseau à l’aiguille travaillé simultanément avec la dentelle, il commença à être délaissé dès le début du règne de Louis XY. On lui substitua des bandes de réseau uni faites aux fuseaux, et sur ces bandes, rattachées l’une à l’autre, on appliqua les ornements en point à l’aiguille. Le point de Bruxelles s’appelait alors communément point d’Angleterre. Lorsque ce réseau à la main fut remplacé par le tulle mécanique, on se remit à fabriquer l’ancien réseau à l’aiguille faisant corps avec la dentelle, et en même temps que reparut le nom de point de Bruxelles, on inventa la dénomination de point gaze, qui caractérisait une des parties essentielles du point de Bruxelles restauré.
Le point de Bruxelles comprend quatre parties. C’est d’abord le mat , tissu réticulaire et serré, à mailles hexagones. Les lignes formant ces mailles doivent être plus fortes et d’un relief plus accentué que celles qui constituent les mailles du fonds ou gaze; à cet effet on les épaissit par l’addition d’un fil. Il y a plusieurs espèces de mat, qu’on emploie suivant les besoins du dessin. Le mat, en point à l’aiguille, représente les parties éclairées du dessin qu’on veut reproduire en dentelle.
La gaze est également un tissu réticulaire à mailles hexa-
(t) La bride est une maille composée de fils plus nombreux et plus tordus que dans le réseau ; elle est plus longue que la maille du réseau, plus irrégulière aussi et souvent ornée de picots (bride picotée).
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gones. Ses mailles sont simples et unies et c’est en quoi elles diffèrent du point précédent. La gaze est destinée à l’exécution des fonds, sur lesquels se détachent les ornements en mat, et
Fig. /.>. — Jours en point a l’ aiguille.
elle sert aussi pour les parties du dessin qui ne sont que faiblement ombrées.
Les jours (fig. 15) se composent de petits dessins qu’on peut varier à l’infini, tels que chaînettes, boulettes, étoiles, rosaces, reliés entre eux et maintenus en place par des fils minces. Ces jours, dont la beauté dépend entièrement de l’habileté de l’ouvrière, constituent la partie la plus délicate de la dentelle de Bruxelles. Ils sont destinés à représenter les ombres les plus accentuées du dessin et se placent généralement dans la corolle d’une fleur, au centre d’un ornement dont ils doivent faire ressortir les parties mates.
Enfin, l’emploi des cordonnets a pour but de marquer les contours et les lignes saillantes du dessin. Ces cordonnets ou brodes (en flamand : borduersel) se composent d’un fil plus ou moins épais, suivant la grosseur qu’on veut donner aux reliefs du dessin. Il faut, en effet, que les ornements à demimasqués, comme certaines fleurs dans un bouquet, soient moins saillants que les ornements qu’on veut faire ressortir. Ces cordonnets, nous l’avons dit, sont recouverts d’un point de boutonnière très serré, dont l’effet est de donner aux reliefs du brillant et de la régularité.
La fabrication du point de Bruxelles est des plus compliquée. De nombreuses ouvrières prennent part à la confection d’une pièce de dentelle importante. Elles se divisent en trois catégories : les pointeuses . les foneuses et les monteuses .
La pointeuse (■ naaidwerkes ) confectionne les fleurs en point.
La foneuse ( grondwerkes ) fait les jours dans les ornements en mat. Ce travail s’appelle fanage .
Enfin, la monteuse ou raccrocheuse est chargé de coudre l’une à l’autre les diverses pièces de dentelle. Comme celles-ci sont très petites et que la confection de chacune d’elles prend parfois plusieurs jours, il s’ensuit que la monteuse a souvent à joindre bout à bout l’ouvrage de très nombreuses ouvrières.
Le point de Bruxelles se fait en fil de coton. Il est peu de dentelles aussi résistantes, aussi coûteuses et d’un usage aussi général : les princesses partagent avec les milliardaires américaines le privilège des robes en point de Bruxelles; pour
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d'autres, moins fortunées, on en fait de légers papillons, d’impondérables libellules ornant à merveille les cheveux ou le corsage ; mouchoirs, berthes, collerettes, éventails, le point de Bruxelles prend toutes les formes, il épouse toutes les fantaisies de nos modernes élégantes. Il franchit aussi, mais plus rarement, la porte de nos églises et sert parfois de garniture aux riches ornements du culte; la figure 4 reproduit un coussin de toute beauté, offert il y a quelques années à S. S. le Pape Léon XIII et exécuté par la maison Minne- Dansaert, de Haeltert.
Ce qui fait la beauté d’une pièce en point de Bruxelles, c’est la régularité du réseau, la netteté et la grâce des contours, le brillant des reliefs, la variété et la finesse des jours, enfin et surtout, peut-être, la perfection du dessin. A ces divers points de vue, la fabrication s'est maintenue dans quelques centres à la hauteur de ce quelle a été autrefois. Par contre, dans beaucoup d'endroits, elle est devenue médiocre ou tout-à-fait mauvaise; le réseau est grossier et se rattache tant bien que mal au mat : les fleurs sont irrégulières et les cordonnets qui les contourent, à peine rebrodés, semblent un vulgaire faufilage et alourdissent le dessin; quant à celui-ci. il est, plus que pour d’autres dentelles, quelconque et sans art.
Le point de Bruxelles ne se fabrique presque plus dans la ville qui lui a donné son nom. En 1786, la dentelle occupait plus de 100,000 personnes à Bruxelles et à Malines (1). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les dentellières de Bruxelles avaient la réputation d etre les meilleures ouvrières en point de tout le pays; en 1846, une enquête officielle en relevait 4,000. Aujourd’hui, il y a en tout à Bruxelles environ 200 dentellières, et encore dans ce nombre faut-il comprendre un certain nombre d’ouvrières fabriquant les dentelles autres que le point de Bruxelles et qui ont été transplantées du pays flamand dans
(1) Shaw, Essai sur les Pays-Bas autrichiens, édition de 1786, p. 59.
les petits ateliers de la capitale ; il faut y comprendre aussi une forte proportion de striqueuses et de piqueuses et quelques foneuses et pointeuses venant de la province. Bref, la population dentellière de Bruxelles se réduit actuellement à quelques vieilles ouvrières habitant le quartier de la rue Haute et il est certain que dans dix ans il n’y en aura plus une seule.
Le point à l’aiguille est ‘encore fabriqué par quelques ouvrières du Brabant, principalement dans les villages de la frontière ouest et dans le sud de la province. Mais le véritable centre de cette industrie c’est la partie de la Flandre orientale circonscrite entre les villes de Gand, Audenarde, Gram mont, Alost et Termonde.
D’autres dentelles sont encore fabriquées dans cette dernière région, mais c’est le point à l’aiguille qui y est surtout en honneur. On n’en fabrique guère dans les villes. A Gand, cependant, un curé d’une paroisse suburbaine vient d’ouvrir une école de point à l’aiguille pour les enfants et jeunes filles sans ouvrage. C’est surtout dans les campagnes, aux environs de Wetteren et Overmeire, et, plus encore, dans le pays d’Alost, que se fabrique le point à l’aiguille. Pour la confection de cette dentelle, le sud-ouest de la Flandre orientale jouit actuellement en Belgique d’un monopole presque absolu.