‹ La dentelle et la broderie sur tulleChapitre 6 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le salaire.

Mécanisme et détermination du salaire.

C’est l’intermédiaire seul qui détermine le salaire, puisqu’il est seul en relation avec les ouvrières. Le fabricant n’intervient ici qu’exceptionnellement, lorsqu’il habite lui-même un centre de production ou qu’il dirige personnellement un atelier. Hormis ces cas, il ne s’occupe pas de la question du salaire; il ne la connaît pas et s’en désintéresse. Il n’exisle, d’autre part, en cette matière, aucune espèce d’intervention des pouvoirs publics ou d’organismes syndicaux.

Nous avons vu que l’ouvrière est payée à la pièce, sauf les cas très rares, exposés au chapitre précédent, où elle est payée à la journée.

Divers éléments servent de base à l’intermédiaire pour déterminer le salaire. Le taux du salaire varie de région à région et de dentelle à dentelle ; cependant, on retrouve partout quelques règles générales qui président à sa détermination. Lorsque l’intermédiaire doit fixer le prix qu’il paiera à une ouvrière pour une pièce de dentelle, il doit considérer d’abord le prix que lui en donnera le fabricant. La différence entre les deux prix constituera son bénéfice; il prélève généralement celui-ci sous la forme d’un certain pourcentage, dont il fixe librement le montant et qu’il a intérêt à enfler le plus possible. Mais il doit tenir compte, en même temps, de la concurrence des autres

intermédiaires et, plus rarement, des exigences de la maind’œuvre: ce sont ici les seules barrières qui protègent les ouvrières contre la tendance des intermédiaires à abaisser le prix de revient. Combien faibles, cependant, ces barrières ! La concurrence est peu gênante, lorsqu’on s’entend à opprimer la main-d’œuvre ; souvent, d’ailleurs, elle n’existe pas. Les exigences du personnel ouvrier sont bien réduites, lorsque ce personnel ouvrier se compose de femmes isolées, qui acceptent, sans oser se plaindre, le salaire qu’on veut bien leur donner; tout au plus en voit-on quelques-unes bénéficier dans une maigre mesure de leur habileté technique, et encore la race de ces privilégiées tend à disparaître.

Aussi les facteurs ont compris que rien, ou presque rien, ne devait les arrêter dans leur âpre poursuite de la fortune et ils ont inauguré, depuis une trentaine d’années, un régime d’exploitation des ouvrières qui n’a peut-être pas son équivalent parmi les industries à domicile établies en Belgique. Cette exploitation revêt toutes les formes : les facteurs gagnent sur le fil ; de plus, un certain nombre d’entre eux paient en nature ; mais, surtout, ils font descendre les salaires jusqu’à ce minimum en dessous duquel le travailleur préfère se croiser les bras ; assez souvent même ils le dépassent, car ils savent la force d’endurance de leurs ouvrières et la passivité avec laquelle elles subissent leur sort ; ils connaissent le besoin qui les contraint d’ajouter un appoint, si modeste soit-il, à leur pauvre budget, et l’impossibilité où elles sont presque toutes de trouver ailleurs cette ressource : c’est le sweating System avec son cortège d’abus et de misères, ses longues heures de travail et les défections qui se produisent, tous les jours plus nombreuses, dans les rangs de ses victimes.

L’exploitation ne sévit pas partout avec la même intensité; elle est plus affreuse dans les régions qui font des dentelles peu demandées ; elle règne davantage dans les centres parcourus par les intermédiaires nomades ou habités par des

AO

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

sous-facteurs; elle fleurit spécialement dans les villes qui furent témoins autrefois de la gloire de l’industrie dentellière : Bruges, Ypres, Malines. Elle est atténuée dans les régions qui fabriquent certaines dentelles en vogue, comme le point à l’aiguille, l’application et la duchesse ; mais parfois elle n’est pas moins éhontée dans -ces mêmes régions, aux environs de Termonde, par exemple.

Cette exploitation tire son caractère particulièrement odieux de ce fait que dans l’industrie dentellière, plus peut-être que dans aucune autre, les produits fabriqués reçoivent presque

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