TOUTE LEUR VALEUR DU TRAVAIL DE L’OUVRIÈRE
Le fabricant ou le facteur doit faire les frais du dessin et du modèle, encore ces frais sont-ils souvent bien minces ; il doit diriger aussi la distribution du travail, s’occuper du rassemblage des pièces et de leur expédition vers un centre de vente, où leur valeur commerciale deviendra plus grande. Mais, en dehors de cela, qu’est-ce qui transforme en une parure exquise et coûteuse un écheveau de fil, ce produit informe et peu cher ? C’est le travail de la dentellière, et rien que ce travail. Il n’est pas jusqu’à la matière première, — le fil, qui ne soit payée par elle, de sorte que l’on peut dire que
LE TRAVAIL DE L OUVR1ÈRE ÉTABLIT SEUL LA VALEUR INTRINSÈQUE d'une PIÈCE DE DENTELLE.
Les fabricants paraissent ne point s’en douter et, sans doute, ils sont coupables lorsqu’ils prélèvent des bénéfices trop grands sur les articles dont ils font le commerce, mais ils sont surtout coupables passivement, parce qu’ils ne font rien pour améliorer la situation des ouvrières. Quant aux facteurs, leur culpabilité est toujours active; ils voient la situation, ils la touchent du doigt et, la connaissant, ils n’ont en vue que de la maintenir ou de l’aggraver.
D’autres éléments, dépendant de la main-d’œuvre, interviennent dans la détermination du taux des salaires.
La rapidité de l’ouvrière influe sur la rémunération de son travail. Une dentellière dont les doigts sont agiles et qui ne perd pas de temps en travaillant, peut gagner beaucoup plus qu'une autre et il en résulte souvent des différences notables dans les salaires d’un même centre de production. L’ouvrière qui travaille d’une façon continue acquiert aussi plus de vitesse que celle qui doit interrompre son travail pour s’occuper des soins du ménage. De même, l’ouvrière qui consacre la bonne saison au travail des champs, perd ainsi une partie de son habileté, et les premières dentelles quelle fait lorsqu'elle se remet à la besogne, sont d’une élaboration plus lente et d’une confection moins régulière.
La santé des ouvrières influe aussi sur leur capacité de travail. Les dentellières faibles ou maladives ne peuvent parfois travailler que d’une manière intermittente : la production s’en ressent, donc aussi le salaire. Souvent aussi la dentelle sur laquelle elles sont restées courbées pendant de longues heures est d’une couleur jaunâtre, ce qui lui enlève de sa valeur.
Enfin, l’habileté technique de l’ouvrière, son intelligence du métier, la régularité, la finesse, la fermeté de son travail peuvent concourir à améliorer sa rémunération ; on confiera plus volontiers un travail délicat à une ouvrière habile qu’à une autre et parfois, lorsqu’elle sera presque seule à le pouvoir exécuter, on la paiera bien. L’ouvrière très spécialisée a plus de chance que l’ouvrière qui ne l’est pas du tout, de gagner des journées convenables, et plus la spécialisation est développée et rare, plus grand est l’avantage quelle confère. Malheureusement, l’influence salutaire de ce dernier facteur sur le salaire des dentellières tend de jour en jour à s’affaiblir. Nous avons vu, dans certains villages, les ouvrières gagner plus à faire la grosse dentelle que la fine et, ailleurs, des dentellières expertes abandonner leurs beaux ouvrages pour en commencer d’ordinaires, qui leur rapportaient autant en leur coûtant moins de peine.
LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
L’âge (les dentellières n’influe pas d’une manière sensible sur leur faculté de travail. L’ouvrière qui a passé la période d’apprentissage et qui a atteint l’âge de 15 ou 16 ans peut produire autant et aussi bien qu’une ouvrière de 30 ans. La proportion des bonnes ouvrières est beaucoup plus forte parmi les vieilles que parmi les jeunes, mais ceci tient à la formation meilleure des dentellières de la vieille génération.
Salaires des ouvrières travaillant a domicile.
Les indications qui nous ont été fournies sur ce point par les fabricants et les facteurs se réduisent à fort peu de chose. Nulle part, si ce n’est dans quelques couvents, nous n’avons été admis à voir un livre de paie et les renseignements recueillis sur ce point nous ont été fournis par les ouvrières ellesmêmes.
On dira peut-être que les ouvrières soumises à ces interrogatoires avaient intérêt à exagérer la modicité des salaires, la longueur des journées de travail, la dureté de ceux qui les exploitent. Il est vrai quelles ne se faisaient pas prier pour répondre à nos questions et quelles se. plaignaient volontiers de leur malheureux sort. Quelques-unes, sans doute, font de la situation un tableau poussé au noir. Cependant les réponses de presque toutes nous ont paru véridiques, et si beaucoup d’entre elles sont incomplètes, un bon nombre singulièrement attristantes, nous croyons cependant que, dans leur ensemble, elles reflètent fidèlement la situation existante. Leur valeur est, au surplus, dans leur concordance.
§ 1. — Dentellières.
Bruges.
\ . Une jeune femme, mère de 4 enfants, fait une
petiteValenciennes dont elle reçoit 75 centimes par aune. En travaillant de 5 heures du matin à 8 heures du soir, presque continuellement, elle peut en faire 1 1 /2 aune en un jour. Cette ouvrière fait aussi du point de Flandre; elle me montre un mouchoir bordé d’un très joli point de Flandre, quelle emploie pour son usage personnel.
Cette même ouvrière a exécuté le mouchoir en guipure de la figure 2.
Fig. 3. — Mouchoir en guipure.
Prix payé à l’ouvrière : fr. 2.50.
Journées
Salaires
de
par
travail( 1 )
jour (2).
Heures.
Fr.
(1) Nous donnons la journée de travail effective, dont les heures de repos, le temps des repas, etc., ont été déduits.
(2) Pour déterminer le salaire effectif, nous avons déduit le prix du fil à dentelle.
LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
Elle reçoit pour ce mouchoir fr. 2.50, dont
Salaires
il faut déduire 8 centimes pour le fil. En travail-
de
travail.
1 par jour.
lant 15 heures par jour, elle peut achever le mouchoir en deux jours.
Le mari de cette femme est ouvrier gazier et gagne 2 francs par jour.
Heures.
1 Fr-