CHAPITRE VI
Habitation. — Hygiène. — Moralité.
Femme ou fille d’ouvrier, la dentellière est presque toujours pauvre; elle habite une maison exiguë, louée, le plus souvent, au mois ou à la semaine.
Dans les villes, cette pauvreté confine souvent à la misère, rarement cependant à la misère noire et sordide. A Turnhout, les dentellières habitent les quartiers ouvriers, hors du centre de la ville ; presque toutes occupent une maison entière, se composant de quatre ou cinq chambres et d’une cour, louée 1 franc ou I fr. 50 par semaine. À Bruges, indépendamment des Godshuizen , désséminés par toute la ville, on rencontre des dentellières dans les quartiers même les plus centraux. Les dentellières brugeoises tendent cependant à émigrer vers les cités ouvrières situées aux confins de la ville ; elles y occupent des maisons dans le genre de celles de Turnhout; quelques-unes tiennent des petits débits de bière (bierhuizen) . Celles qui habitent les rues étroites du centre de Bruges se contentent d’une ou deux chambres, à l’étage ou au rez-dechaussée; on rencontre parmi elles assez bien de vieilles fdles habitant à plusieurs une même maison et se réunissant pour travailler.
Les maisons des dentellières, à Turnhout, à Bruges, à Ypres, à Courtrai, celles des brodeuses sur tulle, à Lierre, sont généralement assez bien tenues. Il y règne une atmosphère de bien-être relatif, de propreté, voire même de gaieté. Par contre, à Louvain, à Malines et surtout à Saint-Trond,
les habitations des dentellières décèlent une misère affreuse.
Les ouvrières de Saint-Trond sont reléguées dans un quartier écarté, auxquels ses rues tortueuses et sales, ses maisons irrégulières et délabrées ont fait donner le nom Enfer.
Jamais nom, hélas! ne fut mieux appliqué. Les rues sont étroites, quelques-unes sont à peine pavées ; des couloirs bas et obscurs qui prennent jour sur ces rues donnent accès dans des arrières cours bordées de maisons horribles, véritables coupe-gorge où, sur des amas de détritus de toute sorte, des enfants s’ébattent, à peine vêtus. Nouvel Achéron, un ruisseau aux flots noirâtres et nauséabonds traverse l’Enfer de Saint- Trond et y tient lieu d’égout. En certains endroits, il passe sous les habitations et ne contribue guère à les assainir ; ailleurs, il est à ciel ouvert et coule entre la rue et les maisons, auxquelles donnent accès des petits ponts de briques. J’ai pénétré dans quelques-unes de ces maisons et j’ai trouvé partout un dénuement absolu joint à une saleté repoussante. Les murs paraissaient n’avoir jamais été blanchis, plusieurs maisons n étaient pas même carrelées; les chaises bancales et les meubles boiteux — là où il y avait des meubles — reposaient sur la terre nue. Dans ces taudis immondes, les dentellières confectionnaient le blanc et diaphane tissu destiné à l’ornement de la Beauté heureuse; aucune d’elles, cependant, ne se plaignait de son sort.
La dentellière de la campagne est mieux logée que celle des villes. Sa maison, quelle occupe tout entière avec les siens, est plus vaste, plus saine, plus gaie. Assez fréquemment, un petit lopin de terre y est joint ; on y cultive des pommes de terre et quelques plants de légumes, et le budget de la famille s’en trouve augmenté d’autant. Le loyer de ces maisons avec lopins de terre va de 100 à 150 francs. Parfois, l’habitation est une fermette louée jusque 200 francs, et le mari tient une ou deux vaches ; mais ceci est l’exception. Parfois aussi, la dentellière tient unpetit cabaret, fréquenté surtout le dimanche.
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La confection des dentelles, prise en soi, n’est pas un métier nuisible à la santé (1).
Tout d’abord elle prédispose celles qui s’y adonnent à l’ordre et à la propreté. Nous avons été frappé de la bonne tenue de la plupart des intérieurs de dentellières que nous avons visités. Les ouvrières sont convenablement habillées et chaussées ; presque jamais on n’en voit qui portent des haillons. Gela se comprend, car, étant toujours assises, elles n’usent pas leurs vêtements; c’est même une raison pour laquelle un grand nombre d’entre elles préfèrent la dentelle aux rudes travaux des champs.
D’autre part, la prédisposition de beaucoup de dentellières à s’absorber dans leur travail, lors même quelles sont mariées et mères de famille, a souvent cet inconvénient de leur faire négliger les soins du ménage, la préparation des repas, la surveillance des enfants, etc. Il faut dire, toutefois, que, si ces ouvrières étaient aussi bien employées dans les usines, elles négligeraient encore davantage leur intérieur ; aujourd’hui, au moins, elles y sont présentes et c’est déjà un point capital.
Au point de vue de l’hygiène des ouvrières, la situation est plus favorable dans les campages que dans les villes.
Les dentellières que nous avons rencontrées dans les cam-
(1) En 1843, lors de l’institution de la Commission d'enquête sur la condition des ouvrières et sur le travail des femmes et des enfants , la confection de certaines dentelles était plus nuisible à la santé des ouvrières qu’elle ne l’est aujourd’hui. A ce moment et, plus tard encore, jusque vers 1890, toutes les dentelles de Bruxelles à l’aiguille et aux fuseaux étaient blanchies par les ouvrières avec du blanc de céruse. Cette opération avait pour effet de faire absorber aux ouvrières de la poudre de céruse, et la commission d’enquête de 1843 fit ressortir les graves inconvénients qui en résultaient pour la santé des ouvrières. Depuis une dizaine d’années, on ne blanchit plus les dentelles; le danger signalé par la commission d’enquête n’existe donc plus.
pagnes, travaillant sur le pas de leur porte, paraissaient bien portantes ; très rares étaient celles qui portaient lunettes. Les élèves travaillant dans les couvents, les ouvrières employées dans les ateliers des fabricants jouissent également d’une bonne santé. Plusieurs médecins que nous avons interrogés, à Bruges, à Ypres, à Turnhout, nous ont assuré que même les dentellières des villes se portent bien, lorsqu’elles ne travaillent pas durant un nombre d’heures trop prolongé, quelles prennent de temps à autre du repos et font quelque exercice.
La dentelle étant une industrie essentiellement sédentaire, le repos et l’exercice sont absolument nécessaires à l’ouvrière qui s’y adonne. Il est de toute importance aussi que la dentellière ne commence pas à travailler trop jeune, quelle apprenne à ne pas trop se pencher sur son carreau et que, pendant les premières années de son apprentissage, son travail soit de courte durée.
A la campagne, les ouvrières sont souvent assises au grand air, et celles qui vont aux champs pendant l’été contrebalancent très heureusement, par un travail musculaire énergique, la fatigue des longues veillées d’hiver consacrées à la dentelle. Dans les écoles dirigées par des couvents, les récréations en plein air interrompent à propos le travail des enfants. A Bruges, les dentellières travaillant à domicile comprennent la nécessité de faire de l’exercice, et c’est l’usage parmi elles de se promener l’après-midi, pendant un quart d’heure, après avoir pris le café.
Cette interruption de la journée de travail par un repos, même très court, est des plus efficace pour la conservation de la santé des ouvrières.
La Société de médecine d’Anvers, répondant, en 1843, à la Commission d’enquête sur ta condition des ouvrières et sur le travail des femmes et des enfants , s’exprimait dans les termes suivants au sujet des élèves de l’école dentellière d’Anvers : « Leur santé générale ne laisse rien à désirer, et nous pouvons
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assurer n’avoir trouvé chez aucune d'elles un vice de conformation du système osseux. » Cependant, dans cette école, aujourd’hui supprimée, les enfants travaillaient à la dentelle dès l’âge de 6 ans. Elles commençaient à 8 heures du matin et ne rentraient chez elles qu’à 6 heures du soir; mais la journée était coupée, pour celles qui étaient âgées de moins de 12 ans, de plusieurs heures de classe primaire, de récréations et de cathéchisme.
Dans certaines villes, et particulièrement à Turnhout et à Lierre, les conditions hygiéniques du travail des dentellières et des brodeuses sur tulle laissent beaucoup à désirer.
Dès 1843, les commissions médicales de ces deux villes signalaient l’insalubrité du régime auquel sont soumises les ouvrières dès l’âge le plus tendre : locaux d’apprentissage très étroits, heures de travail beaucoup trop prolongées, mode * de chauffage des plus malsains. Nous avons vu (p. 23 et suiv.) que la situation est la même aujourd’hui et quelle est particulièrement mauvaise dans les écoles laïques de Turnhout et dans les petits ateliers de Lierre. Les ouvrières de ces villes sont prédisposées à contracter toute une sérié de maladies, dont les principales ont été énumérées par la commission de 1843 :
1° Déviation et courbure de la colonne vertébrale , provenant de la position courbée des ouvrières trop jeunes ;
2° Leucorrhée , causée par la vie sédentaire, les veilles trop prolongées, l’usage de chaufferettes, de café, ralimentation insuffisante ;
3° Chlorose , causée par le défaut d’exercice, le travail prématuré dans des locaux étroits, humides et malpropres, où l’air n’est presque jamais renouvelé en hiver, ce qui permet d’économiser sur le chauffage ;
4° Scrofules (mêmes causes), prédisposant à la consomption et au crétinisme ;
5° Phtisie , provenant d’une dégénérescence de l’économie animale, d’une déformation du thorax, du manque d’exercice ; la phtisie fait surtout de grands ravages à Lierre.
6° Myopie, produite par un travail prolongé à la lumière d’une lampe ; cette affection dégénère assez fréquemment en amaurose, en ophtalmie scrofuleuse, parfois en congestion cérébrale.
Les médecins de Lierre et de Turnhout m’ont déclaré que la situation sanitaire de ces villes n’est pas meilleure aujourd’hui qu’en 1843. La plupart des dentellières, me disait un médecin de Turnhout, sont de détestables nourrices; presque toutes élèvent leurs enfants au biberon et la moitié des enfants meurent en bas âge II y a annuellement environ 800 baptêmes à Turnhout et seulement 400 premières communions. Dans un registre des morts feuilleté au hasard, mes yeux sont tombés sur les chiffres suivants, qui sont ceux des décès survenus à Turnhout pendant cinq semaines consécutives :
lre semaine :
8 morts, dont 4 enfants en bas âge.
Les médecins de Turnhout n’hésitent pas à attribuer aux abus de travail occasionnés par l’industrie dentellière cette forte proportion de mortalité infantile.
Nous avons constaté, d’autre part, que la moralité des dentellières est aussi bonne à Turnhout que partout ailleurs. A Lierre, par contre, la conduite des brodeuses sur tulle laisse beaucoup à désirer. L’administration communale de cette ville nous a renseigné que, sur un nombre de 800 naissances par an, il y en a environ 10 pour cent d’illégitimes : résultat de
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la fréquentation des ateliers laïques par les petites brodeuses sur tulle.
Constatons, pour terminer cet exposé, qu’au double point de vue de la mortalité etde la moralité, les villes où la population féminine s’adonne à la grande industrie sont dans une situation beaucoup plus mauvaise que les centres où la dentelle est encore florissante.
Le discours prononcé le 15 mars 1884, au conseil communal de Bruges, par M. Ronse, échevin de cette ville, en réfutation du mémoire de M. I)e Ridder sur l’enseignement professionnel (1), renferme à ce sujet quelques rapprochements intéressants.
Pendant quelques années, Bruges avait possédé plusieurs usines où le travail des femmes et des hommes se faisait en commun. En 1874, une grande débâcle financière amena la fermeture de ces établissements. « Or, dit M. Ronse, il se fait que c’est précisément à partir de cette année 1874, c'est-àdire à partir du moment où les femmes et les filles employées dans les fabriques ont été obligées, par suite de la fermeture de celles-ci, de reprendre le métier de dentellières, que le nombre des décès par la phthisie et les maladies de poitrine a diminué dans des proportions énormes, car de 458, 411 et 285 qu’il était respectivement pendant les années 1871, 1872 et 1875, il est tombé à 120 pour 1874, pour rester à une moyenne d'environ 150 les années suivantes et jusqu’à ce jour. Ceci établit que les conditions sanitaires de la population se sont fortement améliorées le jour où elle a été soustraite à l’influenee délétère du travail en commun, à l’air vicié des ateliers. »
Comparant la situation de Bruges et de Gand, M. Ronse
(1) De Ridher, op. cil.
constate encore qu’à Bruges, où, en 1884, presque toutes les femmes faisaient de la dentelle, on meurt à un âge beaucoup plus avancé qu a Gand, où, déjà à cette époque, la population féminine fréquentait les fabriques. Il le prouve par l’examen des bulletins communaux de ces deux villes. « A Bruges, dit-il, d’après le rapport communal, il est mort en 1881, 231 enfants de 0 à S ans; il devrait donc en être mort à Gand (qui a une population triple de celle de Bruges), en supposant des conditions sanitaires égales, trois fois plus, soit 693. Or, le rapport annuel de Gand constate qu’il en est décédé 1,536. Ces documents officiels établissent donc d’une manière irréfutable que, toutes proportions gardées, il meurt à Gand 120 p. c. d’enfants de plus qu’à Bruges. Ce chiffre serait bien plus élevé s’il nous avait plu de prendre l’année J 880 pour base, année qui donne, non pas 1,536 décès d’enfants de 0 à 5 ans, mais le chiffre colossal de 1,905, soit environ 50 p. c. de la totalité des décès de la même année.
» A Gand on meurt donc beaucoup plus jeune qu’à
Bruges ; les rapports communaux nous prouveront encore que parmi ceux qui échappent à une mort prématurée dans les deux villes, il y en a un plus grand nombre à Bruges qui parviennent à un âge avancé. En effet, le chiffre des personnes qui sont mortes à Bruges, en 1881, après avoir atteint 70 ans, est de 243; il devrait donc être à Gand trois fois plus élevé, soit de 729. Mais il n’est que de 546. Il s’ensuit donc que, toutes proportions gardées, il y a à Bruges 25 p. c. d’habitants de plus qu’à Gand qui atteignent et dépassent les 70 ans. »
Passant à la moralité des deux villes, M. Bonse donne les chiffres des naissances illégitimes à Bruges pour chacune des années 1871 à 1881, mis en regard du nombre des personnes étrangères à la ville admises à l’hospice de la maternité.
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