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CHAPITRE VIII

La dentelle dans les pays étrangers.

France.

La France est le pays où la confection des dentelles occupe le plus grand nombre d’ouvrières.

En 1851, M. Félix Aubry (1) estimait leur nombre à 240,000, qu’il répartissait comme suit :

Orne ....•']

Manufactures de Chantilly et d’Alençon

| Seine-et-Oise . j

j Eure >

1 Seine-et-Marne. 1 Oise ]

Manufacture de Lille, Arras et i

| Nord !

Bailleul i

) Pas-de-Calais . '

Manufacture de Caen, Bayeux, 1

f Calvados. . . .

) Manche . . . . , ) Seine Inférieure

Manufacture de Mi recourt. . .

i Vosges . ... { Meurthe. . . . j

1 Cantal . . . . ,

Manufacture du Puy ■

Haute-Loire . . (

Loire

’ Puy-de-Dôme .

Travail de l’application et fabrication de la dentelle à Paris

Total

(1) Félix Aubry, Rapport sur les dentelles fait à la commission française de l’Exposition universelle de Londres, en 1851.

Ce chiffre, qui était encore bien supérieur avant la Révolution française, est singulièrement réduit aujourd’hui, surtout depuis la guerre franco-prussienne.

La manufacture de Chantilly a complètement cessé. Arras, Bailleul et Alençon ne comptent plus respectivement que quelques centaines de dentellières.

Il y en a un millier dans le Calvados (Bayeux et Caen), 20,000 environ à Mirecourt et 100,000 dans la région du püy.

Les ouvrières d’Arras font une dentelle se rapprochant beaucoup de la dentelle de Lille, mais moins belle et très peu variée dans ses dessins. Leur salaire ne dépasse pas 65 centimes par jour. Elles travaillent pour des fabricants locaux.

Bailleul fabrique des Valenciennes à mailles rondes, d’un réseau épais et solide, servant uniquement à garnir la lingerie. Les rares fabricants de cette région font travailler aussi dans quelques couvents des environs de Courtrai.

Dans le Calvados, Caen et surtout Bayeux excellent dans la fabrication des dentelles de soie noire. C’est à Bayeux que se fabrique aujourd’hui le plus beau Chantilly, en blanc et en noir ; la confection de cette dentelle a atteint, depuis qu’elle s’est transportée en Normandie, une perfection quelle n’avait jamais connue auparavant. Cette industrie est cependant en complète décadence, à cause de la concurrence redoutable des imitations mécaniques. D’après une récente étude de M. Fernand Engerand (1), il n’y aurait plus à Bayeux qu’un ou deux fabricants et les salaires y seraient tombés à dix ou quinze sous par jour.

Alençon continue à fabriquer le magnifique point à l’aiguille qui porte son nom. Cette dentelle qui, à l’origine, netait qu’une imitation du point de Venise, se distingue du point de Bruxelles par ses dessins plus classiques, par sa fermeté plus grande et ses reliefs plus accentués, faits à l’aide de

(1) Fernand Engerand, Musée social, VIe année, mai 1901, p. 137.

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crins de cheval recouverts d’un point de boutonnière. L’ancien fond du point d’Alençon se composait de brides régulières disposées en forme de mailles à six pans; depuis Louis XVI, on lui a substitué un fonds à petites mailles, qui se rapproche du réseau de la dentelle de Bruxelles.

Le point d’Alençon, en complète décadence à l’époque de la Révolution de 1789, fut restauré une première fois sous l’Empire, puis en 1840. Sa fabrication est moins belle aujourd’hui qu’autrefois; elle s’est manifestée cependant, jusqu’en ces derniers temps, par de véritables œuvres d’art. En 1859, une robe, exécutée à Alençon, fut exposée à Paris et estimée 200,000 francs. Elle fut acquise par Napoléon 111 pour l’impératrice Eugénie, qui la fit transformer en rocliet et l’offrit au pape Pie IX. Une magnifique robe en point d’Alençon fut exécutée, en 1895, pour la princesse Hélène d’Orléans, à l’occasion de son mariage avec le duc d’Aoste.

Le point d’Alençon a été introduit, il y a peu d’années, à Baveux. Sa fabrication, dans ce dernier centre, est. parait-il, aussi belle qu’à Alençon; on fait aussi à Baveux une dentelle analogue à l'Alençon, baptisée du nom de point Colbert.

Le point d’Alençon moderne a été classé par la commission de l’Exposition de 1851 comme occupant le cinquième rang des dentelles fabriquées à cette époque, les dentelles de Bruxelles, de Malincs, de Valenciennes et de Lille lui étant préférées. Depuis lors, la Malines, la Valenciennes et surtout le point de Lille ont singulièrement dégénéré, et, d’autre part, le point de Venise a été l’objet d’une sérieuse restauration.

Il se fabrique aussi à Courseulle-sur-Mer (Calvados) une dentelle polychrome, dont nous empruntons la description à l’article de M. Engerand, déjà cité :

« L’idée en est simple : jusqu’ici la dentelle était obtenue pas des croisements de fils de même couleur ; à Courseulle, on y a substitué des soies de couleurs variées permettant de faire intervenir dans le tissu , avec leur valeur et leur tonalité

propres, les divers motifs décoratifs qui en forment la composition Les heureux inventeurs de ce procédé ont obtenu des

résultats tout à fait décisifs.

» Cette dentelle polychrome séduit d’abord par l’aimable variété des couleurs, par une gamme de notes fines et gaies, qui tranchent avec la sévérité des genres classiques; il y a là une réelle surprise de l'œil et un charme tout spécial à la vue de ces dégradations savantes, de ce moelleux des nuances, de l’unité du tissu et du décor, de l’harmonieux équilibre des clairs et des surcharges, des pleins et des ajours. Et la nouveauté, la simplicité du dessin, l’habileté hors ligne de l’exécution, la fermeté du tissu, jusqu'à ces hésitations exquises, qui trahissent l’effort et attestent la sincérité et l’absence de tricherie, tout concourt à un ensemble d’un haut mérite artistique.

» En outre, les conditions mêmes de son exécution permettent à cette dentelle de défier la concurrence mécanique et d’assurer l’exercice du travail manuel en augmentant sensiblement le salaire de l’ouvrière ; elle porte donc en elle le remède aux causes principales de la crise. Elle est, en effet, essentiellement un objet de luxe et une œuvre d’art ; elle se paiera donc un certain prix, et chaque modèle n’aura qu’un nombre limité d’exemplaires.

» Sa confection réclame ainsi un travail minutieux et des frais de mise en œuvre assez importants. Chaque article demande presque un dessin et un piquage de carte spéciaux. Avec la dentelle ordinaire, comme les mêmes modèles étaient répétés indéfiniment, l’acheteur ne payait qu’une minime partie de ces frais particuliers ; ici il devra en supporter la presque totalité : mais aussi, par la rareté du produit, on décourage l’imitation, car la raison d'être de la machine est la répétition multipliée du même modèle.

» Elle exige encore une opération nouvelle, l'échantillonnage, travail de tâtonnement long et délicat. On doit assortir

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les soies d’après les indications du dessin, et, comme il y a des couleurs que l’action de la lumière décompose, il convient de trouver leur équivalent par des combinaisons de nuanceséprouvées; ainsi, trois tons sont requis pour composer un vert durable; pour le violet, il faut mêler au violet ordinaire un violet blanc et un violet rose ; c’est donc trois soies différentes, tordues ensemble, que l’on placera sur un seul fuseau et qui feront l'office d’un seul fil. On conçoit aisément la difficulté et la lenteur de ce travail ; si l’on songe à la déperdition fatale dans l’emploi des soies, à la majoration quadruple du prix de cette matière et de celui du fil, on verra quels frais la dentelle polychrome nécessite avant même d’avoir été commencée par la dentellière.

» Le travail d’exécution est à l’avenant et marque le plus haut degré de l'habileté technique professionnelle. Il faut une main exceptionnelle pour donner au tissu l’énergie et la consistance nécessaire ; une extrême prudence est indispensable dans le maniement des soies, car les couleurs, avant d’être combinées, sont extrêmement fragiles, — certaines haleines pourraient même en tenir l’éclat et compromettre l’homogénéité d’une pièce entière; — enfin, l’attention doit toujours être en éveil, les yeux ne pas quitter le métier : le calcul des points, en effet, se complique ici du placement des couleurs, et la moindre erreur, sans conséquence dans la dentelle ordinaire, ferait manquer tout un morceau, puisqu’il ne s’agit plus d’intervertir un point, mais une couleur. Aussi sont-elles rares, les dentellières capables d’exécuter cet article, mais déjà elles ont pu voir leurs salaires relevés dans des proportions notables, et celles qui gagnaient 1 franc en faisant de la dentelle blanche sont payées fr. 1.50, quand elles travaillent en couleur.

» En même temps quelle permet de rétribuer plus largement l’ouvrière, la dentelle polychrome brave l’imitation par la difficulté de son exécution, par la part d’initiative qu'elle exige de la dentellière, par la rareté de chaque modèle, qui,

combinée avec l’élévation du prix, ne permet pas de compenser par la multiplicité du produit les frais de la mise en oeuvre et de la main-d’œuvre. Elle est enfin éminemment matière à caprice et offre un attrait extérieur, un aspect original, qui la font aisément apprécier. En ne la prenant même que comme simple article de fantaisie, il est à prévoir que la faveur dont elle bénéficierait irait également à des genres plus classiques (1). »

Les dentelles des Vosges et de l’Auvergne, pour être moins riches et moins élégantes que celles dont nous venons de parler, rEen sont pas moins intéressantes.

Les dentellières de ces contrées ont commencé, dès le XVIIe siècle, la fabrication des passements , ces guipures légères aux dessins géométriques, carrés, étoiles ou rosaces, qui sont les plus anciens types de dentelles aux fuseaux.

L’Auvergne est restée la terre classique de cette dentelle et les femmes continuent d’y pratiquer le passement de fil. Le nombre considérable de femmes qui s’adonnent au travail des fuseaux dans ces montagnes, la simplicité de leurs mœurs, la modicité de leurs exigences ont rendu les manufactures du Puy les plus importantes du monde entier. La mode semble parfois abandonner les guipures de l’Auvergne, puis elle y revient et tente de les rajeunir, comme lorsqu’elle a introduit au Puy les dentelles dites de Cluny.

D’après M. Lefébure, ce qui maintient, à travers toutes les

(1) Nous ne partageons pas l’avis de M. Engerand quant à l’utilité qu’il y aurait à favoriser un genre de pure fantaisie, vraisemblablement destiné à n’avoir qu’une vogue éphémère. Les ouvrières qui abandonnent la confection des dentelles classiques pour s’adonnera la fabrication d’articles de fantaisie, sont presque toujours dans l’impossibilité de reprendre leur ancien métier, lorsque la mode de la fantaisie a passé. D’autre part, la faveur accordée, même momentanément, aux fantaisies a toujours une répercussion fâcheuse sur la vogue des beaux articles classiques. La fantaisie tend naturellement à se substituer à ceux-ci; encourager cette tendance, c’est hâter la décadence, déjà trop marquée, de la belle dentelle et mettre en danger l’industrie elle-même.

T. ES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

vicissitudes, la prospérité des manufactures du Puy, c’est qu’on y montre une merveilleuse aptitude à changer la nature ou la grosseur des fils à employer. On y travaille alternativement et sans hésitation le lin, la soie noire ou blanche, la laine, le poil de chèvre et même le poil du lapin angora. Nulle part on ne fabrique comme en Auvergne les guipures de soie et les dentelles de laine; on y produit aussi les dentelles d’or et d’argent, qui ont fait autrefois la réputation d’Aurillac.

Mirecourt, dans les Vosges, fabrique le même genre de dentelles, mais d’une qualité plus fine qu’au Puy. Le travail y est généralement très soigné, les dessins choisis avec goût et la production parfaitement dirigée au point de vue artistique; c’est ce (pii a permis à l’industrie de Mirecourt de se maintenir malgré la concurrence de la Saxe et de la Belgique.

La France est le principal débouché de la dentelle française. Dans plusieurs départements, les femmes du peuple jouissant d’une certaine aisance continuent à orner de dentelles leurs bonnets et leurs châles. Mais cet usage, nous l’avons dit, tend à disparaître. Aujourd’hui encore, parait-il, il existe en Bretagne une singulière coutume parmi les anciennes familles du pays : une mariée ne porte que dans deux occasions solennelles sa toilette de noces toute garnie de dentelles : le jour du mariage et après sa mort, alors (pie le corps est étendu pendant quelques heures sur un lit de parade, avant d etre placé dans le cercueil.

L’arrivée de la toilette de noces est un événement considérable ; la famille seule est admise à l’examiner; chacun de ses membres arrose d’eau bénite les Heurs d’oranger et fait une prière pour le bonheur de celle qui va les porter. Le lendemain du mariage, la jeune femme plie soigneusement sa parure nuptiale et l’enveloppe du linge le plus fin qui ait été filé dans la maison et qui doit lui servir de linceuil. Chaque année, le jour anniversaire de son mariage, elle parsème ce linge de brins frais de lavande et de romarin , jusqu’au jour de deuil où la robe

de noces est de nouveau déployée, pour parer les restes inanimés de celle qui l’avait portée dans un jour de bonheur et de joie.

Angleterre.

L’industrie dentellière fut introduite en Angleterre au XVIe siècle par des réfugiés flamands. Ses manufactures s’étendaient, au XVIIe siècle, sur une douzaine de comtés, depuis Cambridge jusqu’à la côte du Cornouailles. Il s’en était établi quelques-unes dans le pays de Galles et une seule dans le Yorksbire, à Ripon. Aujourd’hui, la production de la dentelle en Angleterre est circonscrite aux comtés de Buckingham, de Devon, de Bedford et de Northampton.

Quelques centaines de femmes du Devonsbire fabriquent une dentelle fine et serrée à laquelle la petite ville cTHoniton a attaché son nom et dont les fleurs ressemblent à celles du point d’Angleterre. C'est l’introduction de grands stocks de point de Bruxelles en Angleterre qui a donné aux fabricants de ce pays l’idée de la dentelle d’Honiton. Les produits sont moins beaux et moins artistiques que ceux de la Belgique. Les fleurs sont rattachées entre elles par des brides ou, plus fréquemment, appliquées sur fond de tulle (1). Malgré les efforts qui sont faits pour restaurer cette industrie (2), la dentelle du

(1) Une spécialité du Devon, c’est ce que Mrs Nevill Jackson appelle Dcvonia lace; les fleurs de cette dentelle ressemblent à celles de l’Honiton, mais leurs pétales sont relevés de manière à produire un effet de relief, qui est parfois très heureux.

Les dentellières du Devon font aussi du torchon.

(2) La reine Victoria chargea elle-même une dentellière de créer une école professionnelle à Honiton; un comité de femmes du monde, présidé parla duchesse d’York, seconda l’initiative royale et chaque dame, au lieu de verser une cotisation, prit l’engagement de donner tous les ans une commande de dentelle à l’école.

Les dentelles d’Honiton jouissent depuis lors d’une certaine faveur dans l’aristocratie anglaise. Il a été prescrit, en 1902, aux dames de la cour qui devaient figurer dans la cérémonie du couronnement du roi Edouard Vil, de ne porter à leurs robes que des dentelles de fabrication anglaise.

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Devonshire paraît condamnée à disparaître en présence de la concurrence redoutable des manufactures belges et des fabriques d’imitation de Nottingham.

Dans le Buckingbamshire, la situation de l’industrie dentellière est un peu meilleure. Ce comté fut célèbre au XVIIe siècle par ses dentelles aux fuseaux rappelant le trolle-kant flamand. Ses produits furent appelés Irollg lace et on leur donne encore assez fréquemment ce nom. D’après Mrs Nevill Jackson, ce mot troliy devrait son origine au gros cordonnet qui entoure les plats de la dentelle et qui est appel lé troll jj par les ouvrières anglaises (I).

Au XVIIIe siècle, la dentelle du Buckingbamshire prit les fonds à petites mailles de la dentelle de Lille; elles les a conservés jusqu’aujourd’hui .

L’industrie du Buckingbamshire déclina pendant le XIXe siècle; dans ces dernières années, elle a reconquis un léger regain de prospérité, grâce à l’initiative d’un comité de dames de l’aristocratie anglaise, la JSorth Bucks Lace Association , constituée, en 1897, sous le patronage de la reine Victoria.

Le Bedfordsbire est le centre d’une assez médiocre fabrication de torchons et de petits volants ressemblant à la dentelle de Lille et qu’on appelle parfois, pour cette raison, English Lille. Ce comté ne possède plus une seule manufacture de dentelles, et les ouvrières, qui s’y font plus rares de jour en jour, remettent leurs produits à des colporteurs qui parcourent le pays.

La fabrication du Northamptonshire est analogue à celle de Buckingham ; elle n’occupe plus que quelques centaines d’ouvrières.

En Écosse, la fabrication des dentelles ne compta jamais

(1) Peut-être faut-il y voir l’étymologie du mot flamand trolle-kant , ou tout au moins une confirmalion de l'interprétation qui a été donnée plus haut de ce vieux mot flamand. (Voy. tome Ier, p. 121.)

beaucoup d’ouvrières ; elle a complètement cessé aujourd'hui.

Les femmes des îles Shetland fabriquent avec la laine la plus fine de leurs moutons noirs et blancs une grosse guipure qui se vend assez bien en Italie sous le nom de Trina di Lana.

Irlande.

En Irlande, l’industrie dentellière occupe quelques milliers d’ouvrières.

Au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, les travaux à l’aiguille y étaient fort en faveur, et, dès cette époque, les jeunes irlandaises montraient de grandes aptitudes pour la reproduction des points belges. Au commencement du XIXe siècle, l’industrie commença à décroître ; cependant, sur un point isolé, dans le comté de Limerick, une tentative de restauration eut lieu dès 1829 : ce fut la fondation, sous le patronage de lady Normanby, femme du vice-roi d’Irlande, de la première fabrique de dentelle de Limerick. Ce qu’on y faisait n'était pas, à proprement parler, de la dentelle, mais une broderie à l'aiguille et au métier, sur tulle de Nottingham. Cette fabrique comptait, en 1855, 1,500 ouvrières; vingt ans après, il n’en restait presque plus, un très grand nombre de jeunes irlandaises ayant émigré en Amérique et aux colonies.

Sauf dans le comté de Limerick, l’industrie dentellière, en 1840, était en complète décadence dans toute l’Irlande On n’y trouvait plus que de vieilles ouvrières et le nombre de celles-ci diminuait de jour en jour; leur habileté traditionnelle semblait perdue ; les débouchés faisaient totalement défaut.

En 1846, à l’époque de la grande famine qui désola l’Irlande et rendit des milliers d’enfants orphelins, quelques dames de l’aristocratie irlandaise se préoccupèrent du moyen de mettre ces enfants à même de gagner leur vie et elles entreprirent, chacune dans la région qui avoisinait sa résidence, de faire revivre l’industrie dentellière. Elles ne se contentèrent pas

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d’apprendre aux jeunes paysannes les dentelles du pays, mais elles recherchèrent les anciens modèles brabançons, flamands et italiens ; elles étudièrent la technique de ces dentelles et ouvrirent des écoles où, sous leur direction immédiate, les genres de dentelle les plus variés furent enseignés aux ouvrières. Lady de Vere, qui était à la tête du mouvement, enseigna ellemême l’application de Bruxelles à une maîtresse d’école et donna pour modèle ses propres dentelles. Le travail devint bien vite si remarquable que la première reine des Belges, voyageant en Irlande, acheta à l’école de lady de Yere une robe quelle emporta à Bruxelles.

Des écoles dentellières sont établies aujourd’hui dans presque toutes les parties de l’Irlande. Les maîtresses d’écoles sont des laïques, payées et dirigées par des dames, ou des religieuses qui accueillent les enfants dans les couvents, à l’instar de ce qui se fait en Belgique.

L’Irlande fabrique presque tous les genres de dentelles à l'aiguille : point d’Espagne, point de Venise ordinaire, point de rose, point de Bruxelles et application de Bruxelles; elle produit aussi plusieurs genres d’articles locaux : guipure de Garrickmacross, point plat de Youghal, guipure au crochet, appelée jesuit-point, tatting , etc. L’école fondée par la comtesse d’Erne, à Lishnakea, produit de très belles Valenciennes à mailles carrées, qui se rapprochent beaucoup de celles d’Ypres. Enfin, la dentelle de Limerick a été restaurée par Mrs Robert Vere O’Brien, nièce de lady de Vere (1).

Au début, toutes ces écoles ne se soutenaient que grâce aux subsides des particuliers généreux qui avaient eu l’idée de leur fondation. Les dames irlandaises étaient à la fois, pour ces écoles, l’organisme financier, la direction technique et artis-

(1) C’est à Mrs Robert Vere O’Brien que je dois la plupart des renseignements qui suivent sur l’industrie dentellière irlandaise; je la prie d’agréer l’expression de ines sincères remerciements.

tique, le principal, pour ne pas dire le seul débouché. « Le (( marché » de la dentelle de Limerick, écrivait, en août 1897, dans la revue Iris/i liomestead , Mrs Vere O’Brien, était alors un marché très limité, car il se composait presque exclusivement de mon mari, qui m’aidait à payer les ouvrières et ensuite me faisait présent de la dentelle quelles avaient produite. »

Cependant, la dentelle irlandaise se faisait connaître et apprécier en Angleterre. Londres, Dublin et Belfast faisaient des commandes aux ouvroirsdes campagnes irlandaises. Les artistes leur envoyaient des dessins; des encouragements leur provenaient de toute part. En 1886, un comité fut fondé, grâce surtout à l’initiative de lady Aberdeen, en vue de coordonner les efforts de tous ceux qui travaillaient en Irlande au relèvement de l’industie dentellière et des autres industries à domicile : ce fut la lris/i Industries Association.

Le but de la lrish Industries Association est de mettre le producteur en rapports directs avec le consommateur sur tous les marchés auxquels le comité peut avoir accès. Pour cela, il faut tout d’abord établir sur une base sérieuse les industries nouvelles et donner au personnel ouvrier une solide instruction technique et artistique. Cette tâche reste dévolue à l’initiative locale, le comité se bornant à encourager les tentative particulières et se chargeant seulement de l’écoulement des articles produits.

Les dames expédient la dentelle des ouvroirs au comité central et celui-ci l’envoie à ses dépôts de Londres, Dublin, Lincoln, New-York et Chicago.

Le succès de la lrish Industries Association a été en grandissant. Cette société compte aujourd’hui 392 membres souscripteurs, parmi lesquels les premiers noms d’Angleterre et d’Irlande, qui lui assurent un revenu annuel d’environ 350 livres sterling ; à sa tête est un comité de 24 personnes, présidé par la comtesse Cadogan.

L’Association fait des affaires considérables dans les divers

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centres où elle a des succursales ou des dépôts et, les frais d’administration étant couverts par les souscriptions de ses membres, tout l’argent provenant des paiements faits à l’Association est remis aux ouvrières. Le seul dépôt de Londres a rapporté aux ouvrières dentellières : en 1894, 4,230 £; en 1895, 5,227 £; en 1896, 6,904 £; en 1897; 7.937 £; en 1898, 1 1 130 £; en 1899, 16,208 £ ; en 1900, 28,000 £. Ce dépôt est situé dans une des principales rues commerciales de Londres. En outre, l’Association envoie des dentelles et des ouvrages au crochet dans les grands magasins de Londres, tels que Liberty, et ceux-ci acceptent volontiers de prendre ces objets en dépôt et de les exposer à leurs étalages.

Mrs Vere O’Brien m’écrivait ce qui suit, en mai 1901 :

« Malgré la diminution du nombre des vieilles ouvrières, malgré la tendance des jeunes à émigrer vers l’Amérique, nos établissements se soutiennent. Ils sont établis sur une solide base commerciale, ne demandent jamais de subsides à l’Etat ni aux communes et subsistent par leurs propres forces (is paying ils own tvays). L’apprentissage de la dentelle, qui dure pendant trois ou quatre ans, est donné gratuitement. Les salaires payés à nos bonnes ouvrières, pour 10 heures de travail, atteignent J sh. 6 p. (fr. 1 .85). Les meilleures ouvrières gagnent jusque 10 shillings par semaine ; les apprenties de 5 à 6 shillings ; les commençantes un peu moins. Nous ne craignons pas de voir s’étendre le nombre de nos ouvrières ; j’ai expérimenté que la demande des dentelles à la main est actuellement plus forte que la production. En ce qui concerne la dentelle de Limerick, je n’ai aucune difficulté à l’écouler : j’en fais acheter par des dames de ma connaissance ; j’en dépose à la Iris h Industries Association et dans plusieurs grands magasins, entre autres chez un des premiers marchands de dentelles de Londres. Nous vendons moins cher aux commerçants qu’aux consommateurs privés et, grâce à cela, nous sommes bien accueillis partout où nous nous présentons. »

Allemagne.

Depuis que Barbe Uttman a introduit l’industrie dentellière à Sainte-Annaberg, la Saxe n’a pas cessé de fabriquer des dentelles.

Le point de Saxe actuel tend à imiter l’ancien point de Bruxelles aux fuseaux ; cette dentelle est d’un prix élevé; on la vend à Dresde, dans toutes les grandes villes d’Allemagne et surtout à Paris, où les marchands la font passer pour de la vieille dentelle. Elle est souvent ornée de brodes à l’aiguille, en gros reliefs, d’un aspect très riche. Sa fabrication a été poussée à un haut degré de perfection, dans la Kônigliche Muster Klaeppelscliule , école dentellière modèle fondée récemment à Schneeberg, sous le patronage du roi de Saxe.

On fait aussi en Saxe un peu de Valenciennes et du torchon. Sur le versant saxon de l’Erzgebirge, beaucoup de jeunes garçons, et, pendant l’hiver, des hommes de tout âge font une guipure à grands dessins d’une qualité très solide. La Saxe produit enfin de la guipure de Malte, pareille à celle qu’on fait dans les Vosges ; mais les dessins saxons sont imités des dentelles du Puy et de Mirecourt et, venant toujours après leurs mjdèles, les guipures de Saxe ne peuvent soutenir la concurrence des guipures françaises.

Dans quelques autres parties de l’Allemagne, on fabrique un peu de torchon, mais partout, sauf en Saxe, la dentelle est en train de disparaître.

Un habitant de Munich a eu, paraît-il, l’idée originale de faire tisser de la dentelle par des vers à soie. Il confectionna pour cela une pâte avec plante dont se nourrissent ces vers et en étendit une légère couche sur une pierre ou une autre surface unie; puis, avec un pinceau trempé dans de l’huile d’olive, il dessina sur la couche de pâte le dessin que devaient représenter les vides. La pierre étant convenablement inclinée, les vers à soie furent placés en bas ; ils commencèrent à manger

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la pâte et montèrent jusqu’en haut delà pierre, évitant soigneusement de toucher aux parties couvertes d’huile, mais dévorant la pâte et laissant leur soie à la place quelle occupait. Il paraît que la dentelle obtenue de cette manière est d’une légèreté extraordinaire.

Danemark.

La dentelle aux fuseaux fut introduite en Danemark au XVIe siècle, probablement par des ouvrières brabançonnes. Mais déjà avant cette époque, les paysannes du Sleswig fabriquaient une sorte de point coupé dans la toile.

L’année 1(347 vit l’industrie dentellière prendre un grand développement dans le Sleswig. Un commerçant du nom de Steenbeck fit venir de Dortmund, en Westphalie, douze ouvriers habiles pour améliorer la fabrication ; il les établit à Tondern et les chargea d’enseigner l’art de la dentelle aux hommes et aux femmes de la contrée. Ces ouvriers étaient des hommes âgés, portant une longue barbe, qu’ils enfermaient dans un sac pendant qu’ils travaillaient, pour éviter que les fuseaux s’y accrochassent. L’industrie fit de rapides progrès et s’améliora encore par suite de l’arrivée en Allemagne, au commencement du XVIIIe siècle, de nouvelles ouvrières brabançonnes.

Les anciennes dentelles de Tondern étaient fort belles : elles rappelaient le trolle liant flamand. On fabriquait aussi, en Danemark, des imitations de point de France, de point de Venise et de dentelle de Lille.

L’industrie de la dentelle continua à croître jusqu’en 1801 ; elle occupait à ce moment 20,000 personnes, femmes, jeunes filles et petits garçons, et tous ceux qui pratiquaient le travail aux fuseaux, le faisaient, paraît-il, avec une véritable passion. Même les femmes des riches fermiers, dit Mrs Bury Palliser, travaillaient à leurs fuseaux toute la journée sans pouvoir les

quitter ; elles faisaient faire leur rude besogne de ménage par des servantes du Nord- JutI and.

Depuis 1850, les dentelles de Tondern n’ont pas cessé de décliner. Presque partout on a abandonné la dentelle pour le travail des champs, que letat florissant de l’agriculture rendait plus rémunérateur. Les paysannes font encore un peu de dentelle aux fuseaux, d’après les anciens modèles, mais leur travail est grossier et de qualité très ordinaire. Dans quelques villages, les femmes continuent aussi à faire le point coupé et elles en décorent leurs draps de lit.

Suède.

La tradition rapporte que la dentelle aux fuseaux y fut rapportée d’Italie par sainte Brigitte, qui mourut en 1555. Pendant longtemps elle resta l’apanage des religieuses du couvent de Waldstena; à la suppression des monastères, sous Charles IX (1604-1611), l’usage s’en répandit dans la population.

Les Suédoises fabriquent, en quantités restreintes, l’ancienne dentelle de Waldstena, espèce de fine guipure, et des torchons dont elles ornent leur linge. Beaucoup d’entre elles font aussi du liœlesom ou point coupé. Très curieuses sont les dentelles que confectionnent les paysannes de la province de Dalécarlie. Les dessins dont elles se servent n’ont pas varié depuis deux siècles : ce sont des figures géométriques d’un genre oriental, entremêlées de parties de réseau à larges mailles carrées. Les femmes mariées empèsent fortement ces dentelles et les mettent sur leurs bonnets deté pour se garantir du soleil. La solidité des dentelles de Dalécarlie est remarquable. Elles sont faites en fil de lin écru et ne sont jamais lavées, lelégance exigeant qu’elles conservent leur teinte de café.

Les dentellières de la Dalécarlie ne travaillent pas pour le commerce; leur industrie, qui est fort disséminée, paraît en voie de s’éteindre.

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Russie.

En Russie, où les travaux à l’aiguille furent toujours en honneur, l’industrie dentellière resta embryonnaire jusqu’en ces dernières années.

Dans quelques districts du Nord de la Russie, aux environs de Moscou et dans les districts de Yologda, Kostroma, Nijni- Novgorod, Orel, Toula et Riazan, les paysannes fabriquent de larges guipures aux fuseaux ressemblant un peu à la duchesse mais s’en distinguant par un caractère oriental très prononcé.

Dans le district de Ni j ni- Novgorod, l’industrie de la dentelle aux fuseaux remonte à 150 ans. Les femmes y font des guipures de soie ou de coton, qui servent à confectionner toutes sortes d’objets, robes, mouchoirs, coussins, nappes, mantilles, etc. Dans certains centres de ce district, entre autres dans la ville de Ralakhna, toutes les femmes font de la dentelle; ailleurs, c’est principalement dans les familles des ecclésiastiques (jue l’industrie est pratiquée. L’ouvrière dentellière des environs de Novgorod gagne de GO à 90 roubles par an ; sa journée de travail est de 15 à l i heures par jour. Elle est en rapport avec des petits dépositaires de dentelle habitant la contrée et qui lui remettent des commandes, ou avec des revendeuses, qui font dans le pays des tournées annuelles. Parfois aussi elle se passe de ces intermédiaires; elle confectionne, à ses risques et périls, une certaine quantité de dentelle et en confie la vente à une ouvrière appelée pour ses affaires dans quelque grande ville. Revendeuses et dépositaires exploitent les ouvrières; elles se les attachent en leur remettant des avances en argent; elles écoulent dans les centres les plus importants de la Russie et principalement à la foire de Novgorod les stocks quelles ont amassés au cours de leurs tournées.

La dentelle du district de Nijni-Novgorod est exécutée avec une perfection qui rend impossible toute concurrence des

articles mécaniques similaires, aussi cette industrie paraît-elle appelée à prendre un assez grand développement.

Une école de point à l’aiguille a été fondée récemment à Moscou, sous le patronage de la Czarine; on y reproduit, sous le nom de point de Moscou , les vieux points de Venise et quelques dessins à caractère oriental ; la fabrication y est fort soignée.

A u triche-Hongrie .

En Hongrie et en Tyrol, la fabrication de la dentelle est insignifiante.

Elle est plus florissante en Bohême. Au commencement du XIXe siècle, 60,000 personnes, hommes, femmes et enfants, faisaient de la dentelle aux fuseaux dans les régions montagneuses de l’Erz et du Riesengebirge; leurs produits rappelaient assez bien l’ancienne dentelle de Venise. En 1870, la dentelle occupait encore 20,000 femmes dans ces contrées. Vers cette époque, l’industrie dentellière subit une crise terrible : les ouvrières se virent soudainement menacées de la concurrence des mineurs sans travail, qui s’étaient mis à faire la dentelle pour gagner leur vie; les salaires, en même temps que le niveau artistique, baissèrent alors dans des proportions incroyables; le métier semblait perdu, mais telle était la force de l’habitude chez les pauvres femmes qui, jusque la, avaient vécu de la dentelle, quelles se refusaient à toute autre occupation: c’est ce qui les sauva. On s’émut en Autriche de leur situation; la Chambre de commerce de Prague et l’aristocratie autrichienne s’efforcèrent, par une action commune, de relever cette importante industrie. Un comité de patronage fut créé, qui constitua trente autres comités régionaux, en vue d’encourager la vente de la dentelle et de fonder des écoles d’apprentissage. De leur côté, les dames de la noblesse formèrent une sorte de ligue, qui, dès la première année, en 1876, acheta et revendit pour 53,000 florins (110,000 francs) de dentelles; l’impéra-

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trice prit la tête du mouvement et fit des commandes personnelles très importantes; la Cour suivit. Des écoles professionnelles furent établies sur divers points de l’empire; le gouvernement institua à la Kunstgcwerbeschulc (école d’art industriel) un cours de dessin pour dentelles et un atelier modèle pour l’apprentissage technique détaillé des dentelles aux fuseaux et à l’aiguille. Plusieurs des points fabriqués en Belgique et en France, entre autres le point gaze, y furent enseignés et n’ont cessé, depuis lors, d’y être fabriqués. Les dentellières viennent apprendre dans cet atelier les procédés les plus perfectionnés ; leurs frais de séjour sont assurés, et, quand leur instruction est suffissante, elles retournent dans leurs villages et font profiter les autres du savoir quelles ont acquis.

Les résultats obtenus sont magnifiques : la technique est devenue excellente et, malgré la concurrence des machines, la dentelle, patronnée par l’aristocratie, est florissante en Autriche, où les élégantes se font un point d’honneur de 11e porter que des articles nationaux (J).

Raguse, qui était renommée, au XVIe siècle, pour son point à l’aiguille, absolument semblable à celui de Venise, a vu cette industrie s’éteindre quelques années avant la domination autrichienne. Les femmes y fabriquent encore des guipures aux fuseaux en fils de soie, d’or ou d’argent et elles en ornent

(1) Yoy. Blalier fur Kunslgcwcrbc , Organ des Wieners Kunstgewerbevereins : Band XXVIII, Ileft III. Voici la conclusion de cetle étude, dont les dames belges pourraient, à certains titres, faire leur profit : « Notre industrie dentellière nationale a maintenant relégué au second plan la concurrence des autres nations. Le plus grand avenir lui est réservé, surtout si notre monde féminin veut bien, par sentiment patriotique, s'affranchir de cette idée qu’une vraie dentelle, pour être belle, doit forcément venir de France ou de Belgique, et s’il revendique pour lui-même le droit de faire la mode, au lieu de l’accepter de couturiers plus ou moins habiles ou de dessinateurs de la gazette de modes en faveur, qui donnent comme nouvelles et distinguées des toilettes souvent discutables d’aspect et de forme. »

leurs corsages; quelques-uns des dessins actuellement en vogue à Raguse remontent au XVIe siècle.

Suisse.

L’industrie de la dentelle fut introduite en Suisse en 1692 par des exilés français, qui, au nombre de plusieurs milliers, se réfugièrent à Genève. Un industriel genévois, d’origine française, s’attacha 2,000 d’entre eux et, avec leur concours, fonda une manufacture de dentelles aux fuseaux. La dentelle occupa, depuis lors, en diverses parties du pays, un grand nombre de femmes, Neufchatel devenant le centre principal de la production. D’après Mrs Bury Palliser, qui a vu différentes pièces confectionnées à Neufchatel au XVIIIe siècle, les dentelles suisses étaient d’une finesse si grande que les plus riches points de Bruxelles ne sauraient les dépasser.

Les lois somptuaires de Zurich, qui défendaient aux femmes de porter de la dentelle ailleurs que sur leurs bonnets, ruinèrent les manufactures de dentelles. Jusqu’en 1840, les paysannes des environs de Neufchatel firent assez bien de guipures; mais leur commerce tomba devant la concurrence de Mirecourt. Les dentelles fabriquées actuellement en Suisse se rapprochent, dans la région de Neufchatel, du point de Lille. Dans quelques villages aux environs d’Interlaken, nous avons vu les paysannes faisant de petits torchons.

On fait aussi à Saint-Gall un nouveau genre de dentelle, dont le moyen de production est une victoire remportée par la science moderne. Des chimistes ayant découvert des agents de destruction pour tout tissu graisseux, c’est-à-dire animal, voici ce qu’on a imaginé. Après avoir tracé sur un tissu de laine ou de soie le dessin d’un patron de guipure, on l’a exécuté en broderie fine avec du coton ou du fil de lin. Le travail à l’aiguille, une fois achevé, est soumis à faction de ces produits chimiques, destructeurs de la laine et de la soie; bientôt le

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fond, qui a servi de canevas à la broderie, disparait, et il reste une sorte de guipure ornée de ce joli fond de réseaux bouclés que comporte le travail à l’aiguille.

Italie.

Ce fut vers le milieu du XIXe siècle (pie l’industrie de la dentelle s’éteignit dans les trois centres italiens où elle avait été le plus florissante : Venise, Gènes et Milan.

La dentelle de Venise s’était conservée, quoique languissante, dans l’ile de Burano, jusqu’en 1845. Vers 1872, elle tomba complètement. Dans l’île de Pellestrina, on n’aurait pas trouvé cent femmes qui fissent de la dentelle aux fuseaux, si l’on peut donner ce nom à un assemblage de fils mal croisés, sans dessin ni régularité; à Burano, il y avait tout juste une vieille femme, Cencia Scarpariola, connaissant encore le point de Burano.

A Pellestrina, le fabricant Jesurum choisit, en 1872, la dentellière la plus habile et l’installa à Venise, où, pendant deux à trois ans, il lui fit copier des dentelles modernes, françaises et belges, puis d’anciens modèles.

Quand son instruction fut parfaite, il ouvrit dans l’île une école d’apprentissage pour une vingtaine de femmes ; ces nouvelles dentellières, une fois au courant, retournèrent dans leurs villages et apprirent à leur tour le métier à leurs filles ou à leurs voisines : aujourd’hui on compte 5,000 dentellières dans la contrée et la vente de la dentelle y est prospère.

Tandis que M. Jesurum commençait à travailler à Pellestrina, M. Paolo Fambri, mû par une pensée généreuse, ouvrait des écoles de dentelle à Venise et à Chioggia. Il s’occupait lui-même du fonctionnement commercial de ces établissements, la direction technique de la fabrication étant confiée à M. Jesurum. Les produits de ces écoles ne tardèrent pas à devenir remarquables, et M. Fambri, désirant étendre son installation,

fonda une société, la Manufattura Veneziana di merletti , et créa à Murano une troisième école. Malheureusement, les écoles de Murano et de Venise déclinèrent au bout de peu de temps. M. Jesurum donna sa démission de directeur technique; M. Fambri emprunta de grosses sommes pour alimenter son entreprise, recueillit l’adhésion de plusieurs personnalités de la société vénitienne; mais ce fut peine perdue. L’œuvre tomba et la charitable initiative de M. Fambri coûta à ce dernier plus de 200,000 francs. La fabrication de la dentelle aux fuseaux a été reprise depuis par divers fabricants, à Chioggia et à Murano, et donne aujourd’hui d’excellents résultats.

A Burano, le relèvement de la dentelle se fit dans d’autres conditions et fut directement le fait de l’aristocratie (1). L’hiver rigoureux de 1872 avait gelé les lagunes de l’île. Comme la pêche était l’unique ressource des habitants, la misère fut extrême ; certaines familles faillirent mourir de faim. Des secours immédiats étaient indispensables pour sauver la population de Burano. M. Paolo Fambri organisa des concerts et des représentations au profit des habitants de File en détresse et des fonds assez importants furent recueillis. On en distribua immédiatement la moitié et Ton résolut d’utiliser Fautre moitié à enseigner à la population un métier qui prévînt le retour d’une pareille catastrophe.

M. Fambri, que nous avons déjà vu à l’œuvre à Chioggia, eut l’idée de rétablir dans l’île l’ancienne industrie de la dentelle à l’aiguille, à laquelle, pendant plusieurs siècles, Burano avait

(1) Nous sommes redevables de la plupart des renseignements qui suivent à l’extrême obligeance de M. le comte Marcello, fds de la fondatrice de l’école de Burano, et président actuel de cette école. M. Marcello a bien voulu nous expliquer, dans tous ses détails, le fonctionnement de l’œuvre qu’il dirige et nous mettre à même d’apprécier les résultats obtenus après trente années d’efforts ; grâce à lui, nous avons été admis à visiter l’établissement de Burano, où nos demandes de renseignements ont été accueillies avec la même bonne grâce par la direction. Nous prions M. Marcello et la direction de l’école d’agréer ici l’expression de notre vive gratitude .

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dû sa renommée. Ce projet rencontra l’adhésion de quelques personnes influentes, parmi lesquelles une dame d’honneur de la reine d’Italie, la comtesse Andriana Marcello.

Mme Marcello désirait depuis longtemps faire revivre à Venise l’industrie des dentelles, et elle saisit avec empressement cette occasion de réaliser un projet dont feu son mari, Alexandre Marcello, avait été l’inspirateur, dix ans auparavant. Elle se souvint de la vieille Cencia Scarpariola et s'adressa à elle. Cencia, nous l’avons dit, connaissait encore le point de Burano, mais elle était devenue incapable d’en faire elle-même. La comtesse Marcello la chargea d’enseigner son art à M,ne d’Este, belle-fille du maire de Burano, et celle-ci étudia de près la manière dont travaillait la vieille femme; puis elle transmit ce quelle avait appris à huit petites filles, recrutées à grand’peine, et telle fut l’origine de la célèbre école de Burano.

Au début, les élèves de lecole étaient payées par jour, alors même quelles ne produisaient rien de bon. I)e nouvelles élèves se joignirent aux premières et le travail se perfectionna. La comtesse Marcello faisait restaurer ses anciennes dentelles par les ouvrières de Burano; elle leur achetait tout ce quelles produisaient, se faisant aider, à l’occasion, par ses amies.

Quelques dames de l’aristocratie italienne s’intéressèrent à l’œuvre nouvelle, la soutinrent de leur argent et lui firent des commandes importantes. Un petit capital fut réuni et l’on acheta à Burano le premier étage d’un ancien palais, où fut installée lecole. La reine Marguerite, alors princesse de Piémont, protégea de tout son pouvoir l’entreprise nouvelle et la prit sous son patronage spécial ; elle fit en sa faveur une chaleureuse propagande, achetant des dentelles pour son usage et pressant les dames de la cour d’en faire autant. Elle s’intéressait tout spécialement aux progrès de la fabrication, s’attachant elle-même, avec la comtesse Marcello, à retrouver la fabrication du punto in aere et du point de rose, défaisant

d’anciennes dentelles, pour étudier la manière dont elles étaient faites.

« Souvent, me disait le comte Marcello, la reine, lorsqu’elle séjournait à Venise, faisait venir à son palais ma mère et deux ouvrières, et ensemble elle examinaient les points perdus; la reine faisait travailler devant elles les ouvrières, surveillant leur ouvrage et leur donnant des conseils. »

Les progrès de l’école devenant de plus en plus sensibles, les personnes qui l’avaient patronnée à ses débuts crurent devoir donner à leur entreprise une forme commerciale. Une société anonyme fut fondée au capital de 25,000 francs, groupant dix-neuf actionnaires, tous parents ou amis de la fondatrice; parmi eux se trouvait un avocat, qui fut amené ainsi à rendre gratuitement à l’établissement les services de sa profession; un autre actionnaire, M. Annibale d’Este, fut nommé administrateur délégué de la société et devint le directeur rétribué de lecole. Quelques nouveaux actionnaires vinrent s’ajouter plus tard aux fondateurs de l’école et, depuis 1894, le capital a été porté à 52,600 francs.

Rien de plus simple que le fonctionnement de l’école de Burano.

A la tête de lecole est un comité de surveillance sans existence légale et choisi parmi les principaux actionnaires. Il a pour mission de contrôler la marche de l’école à tous les points de vue : il dirige la fabrication et la vente, s’occupe des ouvrières, prend toutes les décisions importantes. A vrai dire, le comité, qui est peu nombreux, tient tout entier dans la personne de son très dévoué président, le comte Marcello. Ce dernier est la cheville ouvrière de l’œuvre et est seul à assurer le fonctionnement normal de ses divers rouages. Le personnel de lecole comprend : un directeur général, — l’administrateur délégué, — qui s’occupe plus spécialement de la confection des dessins de dentelles ; un directeur technique, qui est en rapports constants avec les ouvrières, leur distribue le

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travail et en prend livraison ; un caissier, chargé du paiement des ouvrières et de la comptabilité; une sous-maîtresse laïque, qui enseigne aux élèves la fabrication de la dentelle, deux autres, qui surveillent leur travail ; trois religieuses, qui donnent aux élèves l’enseignement religieux, s’occupent de leur éducation et maintiennent parmi elles la discipline ; un voyageur, lorsque la recherche de débouchés nouveaux le demande.

Tout ce personnel est placé sous le contrôle direct du comité de surveillance et n’agit que conformément aux décisions de ce dernier.

Le règlement intérieur de l’école s’est inspiré des préoccupations qui ont présidé à la fondation de l’œuvre. « Ce qu’on a en vue, nous disait le comte Marcello, c’est de créer une institution philanthropique, moralisatrice et artistique. Donner de l’ouvrage à une population pauvre et la rémunérer dans la mesure de ses besoins : exercer sur cette population une salutaire influence, en entretenant avec elle des relations constantes, en lui faisant donner une solide instruction religieuse, en la surveillant strictement au point de vue moral; élever la production de la dentelle à un niveau aussi artistique qu’il est possible ; perfectionner sans cesse la facture et vendre au prix le plus juste pour étendre au plus grand nombre possible de personnes les bénéfices de l’institution : tels sont les divers buts que l’on s’efforce d’atteindre. »

L’enseignement de la dentelle est donné gratuitement à l’école de Burano. Les élèves et ouvrières reçoivent pour rien le fil à dentelle et le matériel de travail.

L âge d’admission à l’école est dix ans. Les élèves doivent, en outre, pouvoir justifier quelles ont reçu l’enseignement primaire, que leur conduite est irréprochable et qu’elles jouissent d’une bonne santé. Jamais un travail n’est confié à une ouvrière atteinte d’une affection contagieuse-. La direction veille à ce que cette règle soit appliquée aussi bien aux ouvrières

travaillant à domicile qu a celles qui sont occupées à l’atelier; à cet effet, les employés de leeole entrent assez fréquemment dans les maisons des ouvrières. S’il arrive qu’une dentelle a été néanmoins exécutée par une ouvrière malade, l’ouvrage est désinfecté et parfois même détruit. De plus, les classes et ateliers sont toujours soigneusement aérés et on les badigeonne une fois par mois, jusqu’à hauteur d’un mètre, d’une solution de sublimé corrosif.

Le travail à l’atelier est la règle, tant pour les ouvrières anciennes, non mariées, que pour les élèves nouvellement admises.

Élèves et ouvrières doivent fréquenter les ateliers de l’école pendant cinq heures par jour; cette disposition a pour but de faciliter la surveillance du travail et d’assurer une homogénéité plus grande dans la confection des pièces. Mais la direction accorde très facilement à celles qui le demandent la permission de travailler à domicile et elle considère avec raison que l’ouvrière appartient avant tout à son intérieur. Au surplus, le travail à domicile n’offre pas de grands inconvénients, étant donné que toutes les ouvrières de l’école habitent Burano, à proximité de l’atelier. La plupart des ouvrières travaillent chez elles en dehors des heures d’atelier; quant aux femmes mariées, elles travaillent toujours à domicile.

Les ouvrières qui sont surprises travaillant pour des fabricants de Venise sont renvoyées de l’école pour toujours.

On n’enseigne à Burano que le point à l’aiguille. Les points les plus communément fabriqués sont le point de Burano, le point de Venise et le point de rose ; on fait aussi un peu d’Argentan et d’Alençon. Les ouvrières sont réparties, pour le travail, entre sept sections différentes ; dans chaque section on exécute une opération du point à l’aiguille, toujours la même, ce qui permet aux ouvrières d’acquérir en peu de temps une rapidité et une perfection assez grandes dans l’exécution. Voici ces sept sections, rangées par ordre de difficulté, la première

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comprenant les travaux les plus faciles, la sixième les opérations les plus compliquées :

Ie section :

contourage du dessin avec un fil plat (orditura).

IIe

exécution du fond ou gaze de Burano (rete).

IIIe

(sans importance) exécution des fonds d’Alençon et d’Argentan (rctc rilcvata).

IVe

confection des plats (guipure) .

ye

exécution des reliefs et des jours (rilievo).

VIe

montage, achèvement et nettoyage des dentelles (ripassa tura).

VIIe -

travaux des femmes mariées.

Les élèves qu

i entrent à Burano sont séparées des ouvrières

pendant toute une année : c’est la période d’apprentissage ou plutôt d’expérimentation. Le directeur technique s’occupe tout spécialement de ces élèves nouvelles; il étudie leur capacité, leur fait faire des essais et décide finalement, d’après leurs dispositions et les besoins de la fabrication, dans quelle section elles seront placées. Lorsque l’élève est arrivée à exécuter convenablement un genre d’ouvrage, elle est admise à fréquenter l’atelier. Les élèves commençantes ne sont jamais admises d’emblée dans les dernières sections; elles sont généralement versées dans la deuxième. Les meilleures seules parviennent aux dernières sections, après avoir passé par les premières.

Un atelier de dessin a été joint à lecole de Burano, peu après sa fondation. L’enseignement du dessin y est donné aux élèves par un professeur de Venise et sous la direction de l’administrateur, M. d’Este. En créant cette école, sur le désir exprès de la reine Marguerite, on a eu spécialement en vue de développer chez les élèves des goûts artistiques.

Les ouvrières de Burano sont toujours payées «à la tâche ;

elles reçoivent leur salaire chaque mois. Pendant les premiers mois d’apprentissage, elles se bornent à exécuter, à titre d’essai, des petites pièces, qui ensuite sont détruites, et de ce chef elles ne reçoivent rien. Plus tard elles recevront une rémunération correspondant, en moyenne, à 80 pour cent du prix de vente de la dentelle, et le salaire des ouvrières ordinaires sera ainsi d’environ une lire pour 8 heures de travail, tandis qu’il atteindra jusqu’à 1 lire 50 pour les meilleures ouvrières, travaillant 10 heures par jour (1).

L’ouvrière sait à l'avance ce quelle peut recevoir pour une pièce de dentelle exécutée par elle et, grâce à un système de comptabilité très ingénieux, elle peut connaître dans quelle proportion son salaire intervient pour former le prix de vente.

L’ouvrage remis à l’ouvrière porte sur une étiquette le prix qui lui sera payé. Il existe, d’autre part, un livre de la fabrication, où se trouvent renseignés tous les objets fabriqués, avec, pour chacune des parties d’un objet, le coût de la maind’œuvre et le nom de l’ouvrière qui l’a exécutée ; le coût total de la main-d'œuvre est surélevé de manière à parfaire le prix de vente et celui-ci est également indiqué sur le livre de la fabrication. Il est tenu en outre un livre des ouvrières, où chaque ouvrière voit inscrire à son nom tout ce quelle reçoit. L’ouvrière elle-même possède enfin un carnet, qui reproduit les indications de ces deux livres, et elle est admise à vérifier dans la comptabilité l’exactitude de ces indications.

Des encouragements de diverse nature sont donnés aux élèves de lecole de Burano.

Une société de secours mutuel a été fondée parmi elles en 1896. Les affiliées reçoivent, en cas de maladie, un secours

(1) J’ai rencontré à Burano une ouvrière exceptionnelle qui avait gagné 800 lire en une année, et cela, en s’abstenant de travailler les dimanches et jours de fête, soit plus de cent jours par an.

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quotidien égal au montant de leur contribution mensuelle. La société a été dotée d’un capital de 2,000 francs en actions, grâce à la générosité de ses fondateurs; elle est, de plus, soutenue par les dons des actionnaires et des étrangers qui s’intéressent à lecole.

D’autre part, il est accordé chaque année des primes aux ouvrières qui se sont distinguées par les plus beaux ouvrages et il est distribué des vêtements, par les soins de la reine Marguerite, à celles qui ont fréquenté lecole avec le plus d’assiduité.

C’est le comité de surveillance de lecole c’est-à-dire, en fait, le comte Marcello, qui s’occupe exclusivement de la partie commerciale. C’est lui qui recherche les nouveaux débouchés, lui qui organise la vente, lui encore qui détermine l’étendue des stocks de marchandises, dresse les bilans et fait le service financier de l’établissement.

M. Marcello, suivant en cela l’exemple de la fondatrice, aujourd’hui décédée, a organisé la réclame sur une vaste échelle. Des lettres-annonces ont été expédiées par milliers dans le monde entier. Des démarches personnelles ont été faites auprès des ambassadeurs et des consuls d’Italie. La marque de fabrique de l’école, — une petite plaque de plomb portant d’un côté un bonnet dogal, de l’autre un trèfle avec les lettres S. M. B. (Scuola Merletti Burano), et qui est attachée, par un fil de soie brodé dans un lacet, à tout objet confectionné à Burano, — a été déposée à grands frais dans les principales villes d’Europe.

La dentelle est vendue à des particuliers, à des commerçants et à des magasins de détail. Les clients directs de Burano sont très nombreux, tant à l’étranger qu’en Italie; par mieux il y a un bon nombre de têtes couronnées, comme en fait foi le livre d’or où sont inscrits les noms des visiteurs de l’école. L’école a également livré des pièces de choix à la plupart des grands musées d’Europe.

Parmi les maisons qui se fournissent à Burano, les unes font des commandes, les autres prennent la dentelle en dépôt : elles reçoivent sur le prix de vente une réduction qui varie d’après les avantages stipulés au profit du vendeur.

M. Marcello s’est procuré des représentants ou des dépositaires dans beaucoup de grandes villes, entre autres à Venise (1), à Paris, à Londres, à New-York, à Rome, à Florence, à Nice, à Wiesbaden, à Edimbourg. Il a obtenu de la plupart de ces dépositaires qu’ils s’engagent à lui acheter toujours au moins les deux tiers de la valeur de ses dépôts et que toute dentelle dont ils ont enlevé la marque de fabrique leur reste pour compte.

On vend aussi à quelques célèbres couturiers parisiens. La comtesse Marcello fit acheter ainsi ses dentelles par Wôrth et l’on a obtenu récemment la même chose de Paquin.

L’école de Burano organise, enfin, des expositions de ses produits à Venise et à l’étranger, et elle vient d’ouvrir à la place Saint-Marc un magasin de vente qui ne manquera pas d’amener une certaine extension des affaires.

Tout cela est fait avec des ressources restreintes, le capital de 52,600 francs n’ayant pas été accru par de nouveaux versements. Mais les statuts de la société portent qu’il ne peut être distribué aux actionnaires plus de 5 pour cent de leur argent aussi longtemps qu’un fonds de réserve, égal au capital, n’aura pas été formé.

En fait, les actionnaires n’ont touché que trois fois, jusqu’à présent, l’intérêt des sommes qu'ils ont versées. Le fonds de

(1) Il est à remarquer que le dépositaire de l’école de Burano à Venise est M. Jesurum, lui-même grand fabricant de dentelles aux fuseaux. M. Jesurum se trouve si bien de ses relations avec l’école de Burano qu’il a renoncé à enlreprendre la fabricalion des dentelles à l’aiguille. Ceci démontre qu’une institution dans le genre de celle de Burano pourrait fonctionner en Belgique sans porter ombrage aux fabricants qui voudraient se rendre compte de l’efficacité de ses services .

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réserve atteint aujourd’hui 25,900 francs, ce qui porte à 78,500 francs le capital roulant.

Cette somme est suffisante pour permettre à la société de vivre et de se maintenir par elle-même, en dehors de toute cotisation de ses membres et de tout subside des pouvoirs publics (1). M. Marcello lui fait, de temps à autre, des avances sur sa caisse personnelle, mais il s’attache surtout à réduire le plus possible l’étendue de son stock, à produire presque toujours sur commande; il proportionne à l’extension et aux exigences plus grandes de sa clientèle les développements à donner à lecole et n’augmente le nombre de ses ouvrières que pour faire face à une augmentation stable des débouchés.

Un grand soin est donné à la confection des bilans : les marchandises non vendues n’y sont jamais évaluées au-dessus du prix de facture et souvent fort en dessous.

La fixation des prix de vente des dentelles est une fonction non moins délicate, qu’assume également le comité de surveillance. Les prix de Burano sont extrêmement bas. « Une maison de Bruxelles, m’a assuré M. Marcello, nous proposa, il y a quelques années, de nous acheter des dentelles pour cent mille francs par an; mais il fallait nous engager à doubler à l’avenir tous nos prix de vente. Nous avons cru devoir refuser. » De mon côté, j’ai pu constater que les produits des fabricants de Venise sont notablement inférieurs à ceux de Burano; et cependant les prix deces mêmes fabricants sont beaucoup plus élevés que ceux de l’école.

Cette modicité de prix ne s’explique pas, à première vue : elle aboutit, en effet, à ce que les salaires payés à Burano sont les mêmes, à peu de choses près, que ceux des ouvrières travaillant pour les fabricants. D’autre part, en abaissant de la sorte les prix de la dentelle, ne va-t-on pas encourager la

(1) Le gouvernement italien a retiré, depuis plusieurs années, à l’école de Burano les subsides annuels qu’il lui avait accordés au début.

Fit/. 53, — Point de Burano, confectionné a l’écoi e de Burano.

concurrence des articles médiocres et ne risque-t-on pas d’enlever à la belle dentelle le caractère d’article de luxe, quelle doit, nous paraît-il, conserver?

A cela M. Marcello répond qu’il n’y a pas de raison, pour le moment du moins, de payer aux ouvrières des salaires plus élevés que ne le comportent leurs besoins; les salaires de Burano sont déjà plus élevés que le salaire moyen des femmes en Italie : ils permettent de faire face aux besoins. Un habitant de Burano peut, à la rigueur, se nourrir avec 30 ou 40 centimes par jour ; l’habitation ne coûte presque rien ; le salaire habituel d'une ouvrière est, par conséquent, suffisant pour entretenir deux ou trois personnes, et les ouvrières de l’école trouvent encore moyen de réaliser d’assez jolies économies sur ce quelles gagnent. « Pourquoi, dès lors, augmenter nos prix de vente? se demande M. Marcello. N’est-il pas préférable de vendre au juste prix et d’attendre avec confiance le jour où la clientèle de nos concurrents, attirée par le bon marché autant que par la beauté de nos produits, viendra à nous si nombreuse qu'elle nous permettra d’employer toutes les femmes de Burano qui s’offriront à travailler pour nous? Alors seulement, nous semble-t-il, il y aura lieu d’examiner s’il vaut mieux élever nos salaires ou étendre aux populations voisines les bienfaits de l'institution. Au surplus, nous ne redoutons pas la concurrence; elle ne nous a fait, jusqu’à présent, que du bien, en faisant connaître à l’étranger la dentelle de Venise et en contribuant, de la sorte, à établir notre réputation. »

On se demande comment, en présence de la modicité des prix deBurano, cette concurrence est possible. Elle existe cependant, et sur une large échelle; quiconque a séjourné à Venise a pu s’en rendre compte, parfois à ses dépens. Dans une dizaine de magasins, aux abords de Saint-Marc, on vend, à des prix exorbitants, des dentelles analogues à celles deBurano; on y vend aussi des dentelles aux fuseaux fabriquées à Chioggia et et à Pellestrina et des dentelles polychromes, d’aspect assez

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médiocre, mais d’exécution très compliquée; on y trouve enfin des dentelles importées de Belgique, telles que le point de Bruxelles et la duchesse, et même des dentelles fausses.

Si les rivaux de l’école de Burano se soutiennent encore, c’est grâce à leur réclame effrénée et à leur exploitation éhontée de l’acheteur. Chaque fabricant de dentelle possède à Venise deux ou trois magasins, auxquels sont attenants des ateliers où le public est admis gratuitement. A l’entrée de ces magasins, des raccoleurs sont postés, qui attendent l’étranger nouvellement arrivé à Venise et réussissent presque toujours à l’introduire à l’atelier. Après l’atelier, l’on passe au salon d’exposition et il ne reste plus au visiteur, pris au dépourvu et, d’ailleurs, émerveillé, qu’à se laisser exécuter.

Les marchands vénitiens ne s’en tiennent pas là. Quelquesuns d’entre eux ont formé une vaste association, au capital de 12 millions, comprenant une grande fabrique de dentelles, deux magasins d’antiquités, trois hôtels, deux fabriques de verrerie et une banque. Tous travaillent à frais et à bénéfices communs, et s'entr'aident en faisant de la réclame les uns pour les autres.

Ils accordent des commissions à toutes sortes de personnes chargées de leur amener la clientèle: concierges des hôtels, garçons de course, gondoliers, guides des étrangers. Pour tout visiteur qui leur est amené ainsi, ils donnent à ces commissionnaires une rémunération fixe, et, si le visiteur achète, ils leur remettent un fort tantième sur le vente. L’Association a, de plus, une série de raccoleurs en titre, et quatre agents payés par elle et postés aux quatre coins de la place Saint-Marc ont pour mission de surveiller la manière dont les raccoleurs accomplissent leur tâche. Pas n’est besoin de dire que ces procédés sont complètement étrangers à l’école de Burano. Nous tenions à les faire connaître, tant pour engager nos lecteurs à favoriser de préférence l’établissement du comte Marcello que pour expliquer la vogue des établissements rivaux.

Burano est un éclatant succès ; c’est la démonstration vivante de ce que peut obtenir l’initiative privée, en une matière même très délicate. En trente ans, une industrie complètement tombée a été relevée et a retrouvé sa pleine prospérité ; une école a été fondée, dont les productions, inspirées de motifs anciens, dépassent de loin, sous le rapport artistique, les articles similaires confectionnés dans les autres pays. L’œuvre a une base commerciale des plus solide et a conquis sur le marché une place honorable. Les conditions de la vie sont devenues satisfaisantes à Burano, et dans les îles environnantes on travaille activement aux fuseaux. Une des principales fabriques de Venise, qui fait, outre la dentelle, la broderie sur soie et sur filet, occupe dans les îles de la Lagune environ 5,000 ouvrières. A Burano, les jeunes dentellières sont particulièrement recherchées en mariages par les jeunes gens, car elles apportent presque toujours en dot une maison très convenable, dont elles ont pu économiser le prix sur leur salaire quotidien. Depuis que cette école existe, le nombre des mariages, à Burano, a presque doublé et celui des naissances illégitimes, qui était autrefois de vingt à vingt-quatre, est réduit, en moyenne, à quatre par an.

Comme on en jugera par le tableau suivant, le nombre des élèves et ouvrières de Burano a été en augmentant depuis la fondation de l’école et le chiffre de la vente a suivi pareillement une progression ascendante.

LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE

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