La grande dentelle, déposée dans la vitrine
plate, n° 24, est la faille de Notre-Dame de Miséricorde, appartenant à la Confrérie érigée, sous ce vocable, dans l'église de Notre-Dame de la Chapelle, à Bruxelles. Elle est de la deuxième moitié du XVIIIe siècle.
Le sujet principal, reproduit sur les deux versants de la faille, représente la Sainte-Famille. Le décor qui l'environne, et qui s'étend d'ailleurs sur la pièce entière, est formé de ramages Louis XIV, à fond de brides picotées, traversés de jours où dominent, tantôt le point d'esprit, tantôt la maille à cinq trous et sillonnés des nervures caractéristiques de la fabrication de Bruxelles.
Ce morceau, de dimensions considérables et d'une très bonne facture, date de la première moitié du XVIIIe siècle. Il constitue un document important pour l'histoire de la dentelle bruxelloise et nous devons remercier les membres de la Confrérie de Notre-Dame de Miséricorde, qui consentent à nous le confier, en dehors des moments où les besoins du culte nécessitent sa présence à l'église.
Ce sont encore des voiles de bénédiction que nous retrouvons dans le meuble à panneaux, faisant suite au précédent.
Le voile, à gauche, représentant le Baptême du Christ, porte la date 1759. Il provient de l'église du Béguinage, à Bruxelles, laquelle formait, tout comme l'église de Sainte-Catherine, une dépendance de la paroisse de Saint- Jean-Baptiste, à Molenbeek. Il n'est donc pas étonnant que nous retrouvions sur le présent voile la scène que le voile de Sainte-Catherine nous avait déjà retracée.
La forme en cœur, ou plutôt en poire, qu'affecte cet objet, n'est pas des plus heureuses et le caractère déjeté de la guirlande, sur fond de brides, qui encadre le sujet central, achève de lui donner un air asymétrique et gauche. L'enfilade de larges «jours » ovales, suspendus au pourtour de la scène principale, comme les perles d'un collier, est d'un dessin disgracieux et lourd. Il en est de même des « jours » qui s'arrondissent en cercle autour du Saint-Esprit. Mais, sous ces réserves, le voile est des plus intéressants par sa date, ainsi que par sa technique soignée, bien digne de l'époque florissante à laquelle il appartient.
Contrairement à ce que nous avions rencontré jusqu'à présent, la maille drochel fait le fond de l'encadrement, tandis que les figures et la date
25. ont leur champ formé, soit de grandes mailles hexagonales, simples ou picotées, soit de brides picotées.
Contrastant avec son voisin, le voile, à droite, est un modèle de légèreté et de bon goût. Il représente l'Assomption de la Vierge. La figure principale, portée sur des nuages, d'où sortent des têtes d'anges, est un morceau de maîtrise, au point de vue de l'exécution des toiles, contournés de reliefs délicats, en même temps que des « jours r> et des traînées de « points d'esprit », répandus sur la robe de la Mère de Dieu.
La maille drochel règne dans tout le fond. L'intérieur des cartouches et des ramages, que remplissait la simple maille à cinq trous, durant la première moitié du XVIIIe siècle, est occupé maintenant par des « jours » variés, d'une extrême délicatesse.
Il convient d'accorder également une mention à l'élégance, toute française, des bouquets et des branchages, dont la discrétion frise, du reste, un peu la maigreur. C'est le prélude de cette réaction de simplicité, qui marqua, dans la dentelle, comme dans la lingerie, l'époque de Marie- Antoinette et donna la faveur aux larges champs de réseau.
Les trois voiles, exposés de l'autre côté de ce meuble, nous ramènent en plein esprit flamand.
Celui du centre est l'un de nos morceaux les plus intéressants. Il provient de l'église de Sainte- Catherine, à Bruxelles, où il dut appartenir à quelque confrérie de Notre-Dame d' Affligera. C'est, en effet, cette vierge miraculeuse qu'illustre sa composition.
Saint Bernard, en visite à l'abbaye d'Affligem, omit, un jour qu'il passait devant la statue de la Vierge, placée dans le cloître, de saluer cette dernière d'un Ave Maria, suivant la coutume de la maison; la Vierge l'en reprit spirituellement, en lui adressant elle-même la parole : « Je vous salue, Bernard, » parole qui mit d'ailleurs le comble à sa célébrité. Telle est la scène que rappelle la partie centrale de notre voile.
L'ordonnance générale de la composition relève absolument du style Louis XIV. D'autre part, le fond de mailles, sur lequel elle se détache, est pareil à celui du voile de Notre-Dame des VII Douleurs, que nous dations, au plus tard, du commencement du XVIIIe siècle. Le décor environnant semble cependant moins ancien et l'on y trouve déjà les formes en éventail, qui furent en faveur vers le milieu de ce même siècle. Nous serions donc disposé à placer aux environs de 1730
26. l'exécution de cette pièce remarquable, que nous devons à la générosité de Monsieur et de Madame Beernaert.
Les deux voiles, à droite et à gauche, présentent, dans le haut, cette forme coupée droite, dont nous avons parlé et qui s'explique par leur ancienne monture sur une barre de suspension.
Le premier date de l'époque de Louis XV. Il représente, sur un fond, lozangé de points d'esprit, l'Agneau mystique, au-dessus duquel des anges soutiennent, d'une main, la couronne impériale, tandis que, de l'autre, ils balancent un encensoir. Dans le bas, l'inscription « Ecce Agnus Dei », accostée de deux oiseaux. Plus bas encore, le monogramme de la Vierge. A gauche et à droite, saint François et saint Antoine de Padoue. Le reste de la composition montre des fleurs et des oiseaux, sur un fond treillissé, qu'aveuglent de gros pois, suspendus dans les interstices.
Les remplissages, au moyen de la maille à cinq trous, se retrouvent ici, mais dominés par la profusion des points d'esprit, pour lesquels l'ouvrière semble avoir éprouvé une vraie prédilection.
Le voile, à gauche, paraît être un peu plus ancien, à en juger par le caractère nettement
Louis XIV de la composition, en même temps que par les mailles servant de fond au médaillon central, dans lequel se trouve représentée l'Immaculée Conception.
Cette pièce, dans laquelle abondent les toiles nuancés et grillés, ainsi que les fleurettes très aplaties, porte, par le fait même, les caractéristiques de la dentelle de Brabant.
Le cadre suivant renferme une sorte de voile, fait pour servir de devant de robe dans l'habillement d'une statue : ce qui explique qu'il ait la forme d'un trapèze, découpé à bords droits sur trois de ses côtés.
Nous n'avons pas, croyons-nous, à insister sur la beauté de ce morceau, dont le sujet principal, d'une fort bonne composition, représente les Vertus Théologales, dominées par l'œil de Dieu.
En ce qui concerne la facture, nous nous trouvons, de nouveau, en présence d'un réseau de mailles drochel, servant de fond aux figures, tandis que le reste de l'ornementation se détache sur un fond de brides. Les toiles et les « jours « rivalisent de finesse et de précision. Le grand chevron fleuri, dans lequel s'encastre la scène principale, est bordé d'une large bande, constituée par un champ de barrettes, entre lesquelles zigzaguent
27. des brides picotées. C'est l'apparition d'un motif favori de la dentelle bruxelloise, dont le principe s'annonçait déjà dans le premier des voiles de l'église de Saint-Nicolas.
Il y a, çà et là, quelques rehauts de point à l'aiguille, autre pratique assez fréquente dans les dentelles d'apparat, exécutées à Bruxelles.
Cette belle pièce est accompagnée de manchettes assorties, d'une exécution aussi parfaite que le reste.
Un long usage l'a rendue si fragile qu'il n'était plus possible de s'en servir, sans risquer d'y causer des dégâts irréparables. C'est pourquoi la Fabrique de l'église de Notre-Dame de la Chapelle, à Bruxelles, à qui elle appartenait, a jugé préférable d'en assurer la conservation dans les collections de l'Etat.
La somme nécessaire à son acquisition nous a été généreusement fournie par M. van der Straeten Solvay, devenu de la sorte le donateur de ce remarquable morceau.
Tous les objets que nous venons de passer en revue, représentent de la dentelle aux fuseaux; l'aiguille y est à peine intervenue, de temps en temps, pour ajouter, par places, un accent plus ferme et plus riche.
28 Les grandes pièces, entièrement travaillées à
l'aiguille, sont rares à Bruxelles, avant le XIXe siècle. Nous en possédons cependant une dans notre collection et nous pouvons ajouter qu'elle suffit, à elle seule, pour témoigner du degré de perfection que ce genre de technique avait atteint chez nous. C'est le manteau de Vierge, exposé dans le cadre n° 28, adossé au précédent. Il provient de l'abbaye d'Affligem , où il ornait, au XVIIIe siècle, la Vierge célèbre, dont il fut question à propos du voile représentant le miracle de saint Bernard.
Le manteau rappelle, à son tour, le miracle en question ; il porte, en effet, inscrits aux deux extrémités du bord inférieur, les mots : « Ave Maria « et « Salve Bernar... »
Nous savons qu'il fut exécuté « par Mlle Mascré, de Bruxelles, assistée d'une demoiselle qui habitait avec elle » et que cette personne l'offrit à Notre-Dame d'Affligem, en 1747 (1).
La précision de cette date nous permet de faire remonter au deuxième quart du XVIIIe siècle, le motif en éventail, que nous avons déjà signalé et qui se trouve reproduit ici tout le long de la bordure.
Remarquons aussi les semis de fleurettes,
(1) Nous devons ce renseignement à l'obligeance de D. Vincent Coosemans, de l'abbaye d'Affligem, qui l'a puisé lui-même dans un manuscrit conservé à l'abbaye de Termonde.
28. ainsi que les vols d'insectes et de papillons, dont la présence va s'affirmer, de plus en plus, pendant la deuxième moitié du siècle.
La pièce a, sans doute, des lourdeurs, dues principalement à l'opacité de l'aiguille dans les larges feuillages ; mais l'ensemble n'en est pas moins bien composé et justement approprié à la destination de l'objet, qui perd nécessairement à être ainsi étalé, à plat, dans un cadre, au lieu de s'arrondir, en plis moelleux, autour d'une statue.
Quant à la technique, elle commande les plus grands éloges, tant pour la finesse et la régularité du « plat », que pour l'extrême délicatesse et la variété des « jours ».
La maille, qui fait le fond du réseau, entièrement à l'aiguille, diffère beaucoup du point de gaze, généralement employé de nos jours. Néanmoins les dentellières de Bruxelles le connaissent encore et lui donnent, nous ignorons pourquoi, le nom de « point un ».
Ce manteau fait partie de la donation Montefiore, dont il constitue l'une des pièces capitales.
Là se termine la série des voiles et des pièces « à sujets ». Il nous faut revenir maintenant aux dentelles plus courantes, que nous avons quittées, on s'en souvient, à l'époque des dentelles à brides, de la deuxième moitié du XVIIe siècle.
29. C'est encore un volant de ce genre que nous retrouvons dans le cadre n° 29, adossé au couvrepied d'Albert et Isabelle (rangée du milieu). Il paraît un peu plus jeune que le volant analogue de la vitrine n° 18 : le dessin en est plus clair, la disposition des brides plus régulière, la facture plus soignée.
L'autre volant, placé dans le même cadre, offre de grandes analogies avec le précédent. Ce sont les mêmes jeux de lacets contournés, encadrant de leurs boucles des petits « jours », formés de mailles à cinq trous et de « grillé », ou se dilatant, par places, pour enclore de ces mêmes « jours », comme des îlots dans une rivière. Seulement, le fond de brides a disparu ; la dentelle se dessine entièrement sur un fond de réseau, formé d'une maille ronde, qui n'est autre que la maille primitive de Bruxelles, antérieure à la maille drochel et conservée principalement dans la dentelle de Brabant. Ce fond de réseau, ainsi que le dessin, dont les éléments sont empruntés, en grande partie, au genre « candeliere », nous font placer ce volant dans le dernier quart du XVIIe siècle.
30. Nous retrouvons ces premières dentelles à fond de réseau dans le bas de vitrine, n° 30 (à droite du cadre précédent). Les spécimens, placés à gauche,
30. nous offrent les mêmes mailles rondes que le voile de Notre-Dame des VII Douleurs, exposé directement au-dessus. Ils rappellent, du reste, ce voile à d'autres titres encore, notamment dans les picots. Le sujet guerrier de l'un d'eux est caractéristique de l'époque Louis XIV.
Les trois morceaux qui s'étalent au centre de la vitrine et ceux à droite, datent du milieu et de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Ils sont d'un excellent travail et constituent, peut-être, nos meilleurs spécimens dans le genre « civil » . Deux de ces jolies dentelles nous ont été offertes par M. Raoul Warocqué.
31. Les pièces exposées, vis-à-vis, dans le bas de vitrine n° 31, sont également d'une très bonne facture.
Signalons spécialement les deux fragments de nappes d'autel, datés respectivement de 1751 et de 1757, c'est-à-dire de l'époque de la plus belle technique des dentelles à fond de reseau. Ces morceaux, que leur date rend particulièrement précieux, nous ont été donnés par M. le baron vander Bruggen, ancien ministre de l'Agriculture.
On voit, à droite, un spécimen élégant, prêté par Mme Paul Errera et dans lequel nous signalerons spécialement de jolis « jours », à écailles picotées.