Les broderies de Saxe, si réputées, ont large
ment utilisé le principe du fil tiré. Cette technique y fut développée au point de donner parfois au tissu l'aspect d'une vraie dentelle. Aussi, désignaiton souvent ces ouvrages sous le nom de « dentelles de Dresde » . Mais d'autres pays en produisaient également et l'on trouvera, dans les deux vitrines dont nous parlons en ce moment, plusieurs morceaux de fil tiré, susceptibles déjouer le rôle de
8. dentelles véritables. Tels, par exemple, le volant (n° 326) exposé dans la partie supérieure de la vitrine n° 8, le bas d'aube et le joli rabat Louis XV déposés dans la partie inférieure de la même vitrine.
9. Lacis. — Ce terme a donné naissance à bien des discussions. Nous n'aborderons pas ces dernières, nous bornant à dire qu'à notre avis, l'ouvrage de treillis, formant la base du lacis, s'obtenait de deux façons :
1° Par la voie négative, en retirant régulièrement des fils dans les deux sens et en les immobilisant, comme dans le fil tiré ;
2° Par la voie positive ou directe, en entrelaçant sur un châssis, à l'écartement voulu, des fils se coupant à angle droit. L'entrelacement simple, résultant de cette opération, ne donnant pas assez de fixité, on accrut cette dernière en doublant le fil de trame d'un deuxième fil, disposé en contrepartie du premier. Le fil de chaîne se trouvait ainsi pincé entre deux, et il en résultait une stabilité suffisante pour permettre au travail de broderie de s'exécuter par dessus.
Toute la vitrine n° 9 est garnie de lacis, exécuté suivant ce deuxième mode.
Les ouvrages dont nous venons de parler, filet, fil tiré et lacis étaient compris autrefois sous la dénomination générale d'ouvrages à mailles. Ceux-ci étaient déjà conçus dans l'esprit de la dentelle et remplissaient l'office que cette dernière occupa plus tard. Néanmoins, ils se distinguaient nettement des dentelles à l'aiguille en ce que, à la différence de celles-ci, leur exécution nécessitait toujours la préexistence d'un tissu, toile ou réseau, qui leur servait de base.
Point coupé. — Tel fut aussi le caractère de la broderie dite « de point coupé » , du moins au début. Mais nous allons voir qu'en ce qui concerne ce genre d'ouvrages, les choses n'en restèrent pas là et que cette broderie se fit dentelle, sans presque que l'on s'en doutât.
La broderie de point coupé tirait son nom de ce que, pour ménager dans la toile les jours qu'on voulait recouvrir de broderie, on ne se borna plus à retirer simplement un certain nombre de fils, et qu'on coupa carrément la toile, avec des ciseaux, dans la mesure désirée. Le bord de l'ouverture, préalablement assuré au point de boutonnière, devenait le point d'attache de croisillons de fil, ou de diagonales, qu'on lançait par dessus l'espace vide, et Ton formait ainsi une sorte de charpente,
10. ou de bâti, aux branches duquel la broderie pouvait, dès lors, accrocher ses fantaisies les plus menues.
Lorsque le jour à ménager était fort étendu, au lieu de le découper d'une haleine, on laissait subsister, par places, quelques fils de chaîne et de trame, qu'on transformait, par un travail à l'aiguille, en cordonnets, dessinant, par dessus le vide, une sorte de fenestrage, formé de carrés réguliers. Ces cordonnets servaient, en quelque sorte, de relais à la broderie qui voyageait par dessus et lui conservaient, en même temps, une assiette aussi stable que celle de la toile même dont ils faisaient partie intégrante. Cette méthode permettait d'étendre les jours indéfiniment, fut-ce sur toute l'étendue de la toile, transformée, de la sorte, en ouvrage complètement ajouré. L'aspect rétiforme qu'imprimait à cette broderie le quadrillé des cordonnets de base, lui fit donner le nom de reticella.
Nous signalerons parmi nos objets de point coupé, dans la vitrine n° 10 :
Une belle taie d'oreiller, décorée d'une riche broderie à fils tirés, avec des médaillons de reticella d'une grande délicatesse. C'est un travail français de la deuxième moitié du XVIe siècle ;
Plusieurs bandes de lingerie,, décorées de
dessins élégants, avec jours de point coupé : travail italien, également du XVIe siècle ;
Un corporal bordé de reticella;
Des bandes de lingerie destinées à entourer les rouleaux de la Loi et portant des inscriptions en hébreu; (Collection Monteflore.)
Enfin, parmi les objets modernes, une longue pièce de lingerie provenant des Abruzzes et une chemise de paysanne calabraise, donnée par Mme Van der Stappen.
Le point coupé pouvait en demeurer là, sans réclamer de nouveaux progrès techniques, tant qu'il trouva moyen de s'appuyer sur un encadrement de toile. C'était le cas pour les entredeux, pour les rectangles de broderie encadrés de tissu, en un mot, pour toutes les broderies à bords droits, appelées à faire corps avec la pièce principale. Mais il n'en fut plus de même lorsque, pénétrant dans le domaine de la passementerie, le point coupé voulut jouer le rôle de bordure d'ajouté et spécialement de bordure dentelée. Il ne pouvait évidemment en arriver là qu'en créant, de toutes pièces, cette fois, et à l'état libre, le bâti que ne pouvait plus soutenir aucune toile environnante.
C'est ce qu'il fit. L'invention du point à l'ai-
guille ne fut pas autre chose que la substitution d'un bâti libre au bâti précédemment appuyé sur un entourage de tissu ; et il est assez vraisemblable que la raison déterminante de cette invention fut la nécessité de procéder de la sorte dans les bordures dentelées, que la technique du point coupé devait porter à une si haute perfection.
Le travail nouveau conserva, pour le surplus, l'allure et le caractère du travail précédent ; on lui maintint même, par habitude, le nom de point coupé, qu'il garda pendant un siècle encore, tant que subsista, dans le point à l'aiguille, le style ancien, dit géométrique.
Travaux de Passementerie.
La genèse de la dentelle aux fuseaux apparaît, à première vue, d'une façon moins nette. On ne peut douter cependant que la passementerie ait été son point de départ.
La passementerie fut jadis un art très en faveur. Elle donna naissance à mille inventions charmantes, que nous ont transmises les portraits anciens et dans lesquelles l'élégance et l'ingéniosité le disputent à la richesse des matières premières mises en oeuvre.
Nous nous en tiendrons, quant à nous, au seul genre de passementerie qui intéresse directement notre sujet, à savoir les galons et bordures. Nous ne parlerons même pas de tous les galons. Ceux-ci se partagent, en effet, en galons tissés ou travaillés au métier et en galons exécutés aux fuseaux. Ces derniers, les seuls qui doivent retenir notre attention, portaient spécialement le nom dépassements.
Le passement était donc, à proprement parler, une bordure, ou un galon, exécuté aux fuseaux, soit sur un carreau, quand il fallait user d'épingles, soit sur le boisseau (1), dans les autres cas.
Répondant aux goûts fastueux de l'époque, les passements furent d'abord faits de fils d'or, d'argent ou de soie.
On leur appliqua, d'autre part, une forme, depuis longtemps en vogue pour les bordures des vêtements, la forme dentelée (2) et l'on créa, de la sorte, des passements dentelés ou dentelles, c'està-dire faits en forme de dents.
(1) Boisseau, portion d'un cylindre de bois mince, creux, coupé par la moitié et sur lequel les fuseaux sont placés, leur tête tournée vers l'ouvrier, V. Savary, Dict. du commerce.
(2) On commença par découper, en forme de dents, l'étoffe même dont était fait le vêtement. Puis, on trouva plus pratique de remplacer ces découpures par une ajoute de passementerie, qui avait l'avantage, d'autre part, d'ajouter à la toilette un accent de plus grande richesse.
Toutes les dentelles d'or et d'argent qui se sont faites depuis lors, ne sont pas autre chose. Elles n'ont, du reste, jamais quitté le domaine de la passementerie qui leur donna naissance et c'est encore dans la classe des passementeries que nous les voyons figurer aux Expositions.
Qu'est donc de plus la dentelle proprement dite? Quel est l'élément nouveau qui lui valut de constituer un produit si nettement à part? Une chose bien simple : la substitution du fil de lin aux fils formés précédemment de matières plus riches. C'était une faible trouvaille, en apparence ; mais, en réalité, ce fut une révolution telle que la dépendance de la passementerie s'en trouva secouée et qu'il en surgit une industrie nouvelle, évoluant de sa vie propre et marchant à des destinées sans précédent en ce genre.
Un principe domina ces dernières : l'esprit de lingerie, dont les premiers souffles, venus de l'Orient, par les croisades, avaient gagné toute l'Europe, introduisant dans le costume une note de légèreté, de fraîcheur, de netteté et d'hygiénique confort, qui formait comme l'antithèse des riches tissus, épais et hermétiques, se lavant mal ou pas du tout, dont on s'était accommodé jusque là.
Le XVIe siècle qualifia la dentelle de « fleur
de lingerie » et c'est sous ce jour-là qu'il faut l'envisager si l'on ne veut méconnaître la force vivifiante qui lui donna son caractère et sa vitalité.
Le lin, substance modeste, presque vile, tenait heureusement de quoi racheter, aux yeux du monde, son origine plébéienne. L'extrême divisibilité de ses fibres permettait d'en tirer un fil d'une ténuité telle que sa valeur au poids atteignit la valeur du fil d'or. C'était assez pour que la mode accordât ses faveurs à l'humble lin, devenu précieux à ce point.
Mais ce ne fut pas tout. Pour utiliser cette finesse et la mettre en valeur, la technique des fuseaux fut conduite à modifier complètement son allure d'autrefois. Privée de l'éclat facile des matières premières, réduite à son mérite propre, elle dut désormais porter toutes ses forces sur la beauté et la finesse de l'exécution. Le souci de pousser toujours plus avant dans ce sens, tint les fuseaux en alerte constante et Ton vit, de cette manière, une vie souple et variée se substituer aux façons d'être, monotones et figées des passements d'autrefois.
En même temps, conséquence tout aussi importante de l'introduction du fil de lin, la confection du passement qui, pour les matières d'or et d'argent, constituait essentiellement un métier
d'homme, comme il n'a cessé, du reste, de le demeurer, la confection du passement de lin devint essentiellement un métier de femme. Ce fut, peut-on dire, la dentelle de lin qui créa la dentellière et l'on sait à quel point cette féminisation du métier influença, à son tour, le tempérament des produits qui allaient en sortir.
En résumé, la dentelle ne fut donc pas, à vrai dire, une invention. La seule innovation technique consista dans l'application d'une méthode plus souple et plus délicate à la mise en œuvre des procédés anciens. La raison d'être de cette innovation fut l'introduction formelle du lin dans l'industrie du passement. Ce fut le lin qui fit franchir à la dentelle le seuil de ses destinées nouvelles. Mais, s'il y réussit aussi complètement, c'est que sur ce seuil l'attendait la main de la femme, seule capable de conduire et d'élever la dentelle aux délicatesses qui devaient faire son mérite et sa gloire.
Telle est la façon simple et naturelle dont a pris naissance la dentelle aux fuseaux.