Nous rencontrerons plus loin, dans les dentelles
de Flandre, des passements dentelés ou picots, qui reproduisent assez exactement ce que furent les premières dentelles de lin. Mais nous avons
cru devoir, en outre, réunir ici, dans la vitrine n° 11, quelques passementeries anciennes, de tout genre, à seule fin de rappeler le rôle joué par la passementerie dans la genèse de la dentelle aux fuseaux et de l'opposer à la broderie, dont le point à l'aiguille procéda de son côté.
Signalons, parmi les plus intéressantes, la jolie dentelle d'or, donnée par Mme Bollati, de Rome, ainsi que la série de dentelles, d'or également, qu'a bien voulu nous prêter Mme Paul Errera.
Nous avons également accueilli dans les industries connexes deux autres genres de produits ayant avec la dentelle de grandes affinités : ce sont les blondes et les tulles brodés.
Blondes. — Les dentelles de soie sont généralement connues sous le nom de Blondes. Cette dénomination leur vient de ce que les premières dentelles de ce genre furent faites d'une soie écrue, dont la teinte justifiait parfaitement l'appellation en question. On y employa, plus tard, des soies de couleur, principalement des soies noires; mais le travail demeura, pour le surplus, tout pareil au précédent et, aux yeux de celui qui devait les exécuter, ces divers genres n'offraient guère de différence entre eux. C'est pourquoi les
12. gens de métier les confondirent sous un même nom et pourquoi, malgré leur contraste, les dentelles de soie noire se sont appelées des blondes, tout comme les dentelles couleur des blés.
On a fabriqué des dentelles de soie en de nombreux endroits. Ce serait nous écarter de notre sujet que d'entrer là dessus dans de plus grands . détails. Qu'il nous suffise de dire que, dans notre pays, le principal centre de cette production, assez délaissée de nos jours, fut la ville de Grammont.
Les spécimens exposés ici se rapportent, pour la plupart, à la période de 1820 à 1840. Ils sont intéressants par leur forme, autant que par leurs caractères techniques. Nous remercions tout particulièrement Mme Delehaye, Mlle Julie H ayez, Mme Kefer Mali, Mlle Minet et Mme Edgar de Prelle de la Nieppe, qui eurent la bonté de nous les offrir.
13 et 14. Tulles brodés. — Les tulles brodés «jouent » la dentelle et se substituent, en réalité, à celle-ci à un tel point que nous devions nécessairement les comprendre dans nos industries connexes.
La broderie sur tulle s'exécute soit à l'aiguille, soit au crochet.
La broderie à l'aiguille est travaillée notamment clans le pays de Waes, où elle concourt,
avec le point de Lille, à produire les curieux bonnets, dont le port s'est heureusement conservé dans les diverses provinces de la Hollande.
La maison E. van Migem, d'Anvers, est le principal représentant de cette industrie, que J.-J. Collier, de Lille, ancêtre direct des chefs actuels de la maison, vint fonder dans le pays, il y a plus d'un siècle. M. E. van Migem a bien voulu, à notre demande, réunir et nous offrir généreusement une collection des divers bonnets hollandais dans lesquels interviennent les produits de sa fabrication. Cette collection, qu'accompagne la présentation, dans des cadres spéciaux, des types de broderies et de dentelles qui entrent dans la confection de ces bonnets, cette collection, disonsnous, est d'un grand intérêt.
M. van Migem nous a emprunté, pour la durée de l'Exposition de 1910, les bonnets mêmes, qui sont, en ce moment, exposés au Solbosch ; mais les cadres documentaires sont demeurés ici : ils se trouvent exposés sur le palier d'entrée.
Le deuxième centre de la broderie sur tulle est la ville de Lierre. On y brodait autrefois et on y brode encore à l'aiguille ; mais ce genre d'ouvrage a été complètement détrôné par le travail du crochet.
Des coupons de tulle brodé, exposés dans la
13 et 14. vitrine n° 13 et dont la fabrication se place vers 1850, ont tout à fait l'allure des petits volants de dentelle ou de blonde qu'on employait dans la toilette, en ce temps-là. Nous les devons à l'obligeance de Mme Préherbu, de Mme Delehaye, de Mlle Minet et de Mme Kefer Mali.
Nous signalerons, pour l'époque du premier Empire et de la Restauration, deux voiles, d'un dessin riche et élégant, qui nous ont été offerts, l'un par M. Montefiore-Levi, l'autre par Mme Paul De Mot.
La vitrine n° 14 renferme de très beaux volants, plus anciens encore, dépendant du fonds Montefiore. Ces morceaux ne sont pas seulement remarquables par le dessin; le travail y est, de plus, poussé au point qu'aucune partie du fond de tulle ne subsiste à l'état primitif: partout où ne régnent pas les points de broderie, le tulle se trouve doublé, de manière à former des parties mates d'un très heureux effet.
15. M. Lavalette, fabricant de dentelles, à Bruxelles, nous a fait don du grand rideau, dit « mystère » qui occupe le cadre n° 15. Cette pièce, d'un beau dessin, a été exécutée en 1880.
16. Les cadres suivants renferment une intéressante série de types de broderies sur tulle que
nous a gracieusement offerte Mme Skellekens-I)e Pauw, de Lierre, une véritable artiste, ainsi qu'en témoignent les nombreux dessins dont elle est l'auteur.
Nous exposons, à l'extrémité de cette rangée de cadres, deux pièces de la collection Montefiore qui n'avaient pu trouver place dans les vitrines précédentes :
Un voile du XVIIe siècle, en broderie à fils tirés;
Et un manteau, très délicatement brodé de soie, avec entre-deux et dentelle assortis.
L'analyse des divers genres d'ouvrages, dont nous venons de nous occuper, fera saisir plus facilement la définition suivante de la dentelle.
La dentelle proprement dite est un agencement de fils de lin, d'un caractère décoratif, exécuté à l'aiguille ou aux fuseaux, indépendamment de tout tissu lui servant de support.
Telle fut, du moins, la dentelle dans son expression première et pure, et à ses jours les plus glorieux. Plus tard, principalement à partir du XIXe siècle, le coton a pris rang dans la confection de la dentelle et il tend, de plus en plus, à évincer le fil de lin, qui régnait seul précédemment.
Après avoir considéré, comme nous l'avons fait, la façon dont prirent naissance le pointa l'aiguille et la dentelle aux fuseaux, on peut se demander lequel de ces deux genres a précédé l'autre, quel pays les a vu naître et, finalement, quelle date il convient d'assigner à leurs premières manifestations.
Ces divers points ont fait l'objet de vives discussions, au cours desquelles le chauvinisme des parties intéressées a mis en ligne des arguments de toute espèce.
Leur solution ne présente pas un intérêt pratique suffisant pour que nous nous y arrêtions longtemps.
Une chose paraît certaine, c'est que la dentelle est apparue lentement, par voie d'évolution. Ses débuts furent des plus modestes, si bien qu'aucun auteur ne semble avoir pris la peine d'en consigner, en termes exprès, l'avènement. Les portraits de l'époque, quelques indications tirées des vieux livres de modèles, les notes fournies par d'anciens inventaires, telles sont, en cette matière, nos seules sources d'information. Et encore, ces observations sont-elles bien sujettes à caution.
Les inventaires commandent, en effet, la plus grande prudence, étant donné que beaucoup de
termes, qui, dans notre langage actuel, visent de la vraie dentelle, étaient employés anciennement dans un sens très différent : tels le mot dentelle lui-même et ses homologues allemand et italien : Spitzen et merletti ; tels encore les mots punto, lace, guipure, passement, etc., directement empruntés à la broderie ou à la passementerie.
Quant aux éléments d'appréciation tirés des livres de modèles du XVIe siècle, ils sont confus et contradictoires. De plus, la façon dont les éditeurs se pillaient leurs planches, de pays à pays, rend suspectes les conclusions qu'on en pourrait tirer concernant le pays d'origine des modèles que ces planches représentent.
C'est, en définitive, dans les portraits et dans les tableaux que résident les témoignages les plus précis et les plus authentiques.
On a retrouvé dans certains tableaux du XVe siècle, au bord des objets de lingerie, de petits agréments (bâtonnets, arcatures minuscules, etc.) manifestement faits de lin, se profilant en dehors de la toile et rentrant par conséquent dans la définition de la dentelle. Ce seraient, si l'on veut, des rudiments de dentelle et le Dr Dreger, de Vienne, qui s'en est occupé spécialement, les appelle les « dentelles du XVe siècle. » Mais cet auteur admet, tout le premier, que ce ne sont
pas encore là de vraies dentelles. Les premiers ouvrages dignes de ce nom apparaissent, vers l'an 1535, sur les portraits, tant d'hommes que de femmes, bordant la lingerie du col, ainsi que les manchettes. Ce sont, à tous égards, de véritables dentelles, puisque non seulement ils répondent à la définition ci-dessus, mais qu'ils reproduisent, en outre, le profil dentelé d'où les dentelles ont définitivement tiré leur nom.
En général, et pour autant que la peinture permette d'en juger, ces premières dentelles paraissent être faites à l'aiguille et leurs dessins préludent aux délicates constructions géométriques que devait achever de mettre à la mode l'Italien Vinciolo.
Est-ce à dire que le pointa l'aiguille ait devancé la dentelle aux fuseaux et que la dentelle, dans son ensemble, eut l'Italie pour berceau?
Non, sans doute. Le point à l'aiguille ayant été, de tout temps, la dentelle d'apparat, nous devons nous attendre à le rencontrer sur les portraits, de préférence à la dentelle aux fuseaux, qui se portait davantage dans la vie ordinaire. La rareté de la dentelle aux fuseaux, dans les portraits du XVIe siècle, ne témoigne pas plus contre son existence que ne témoigne contre
l'existence des coiffures à barbes du XVIP et du XVIIIe siècles, l'extrême difficulté de retrouver un portrait sur lequel ces coiffures soient représentées.
Un seul point nous paraît établi : c'est que la dentelle, tant à l'aiguille qu'aux fuseaux, date du moment où Ton se mit à exécuter, en fil de lin, les bords dentelés dont il fut de mode de garnir les collerettes et les manchettes.
Ce fut le cas, nous l'avons dit, pour le point coupé, que ce profil dentelé força de rompre avec la technique, à base de toile, de la reticella; ce fut le cas également pour la dentelle aux fuseaux, comme en témoigne matériellement le nom même qu'on lui donna.
La mode de ces bords dentelés, nous l'avons dit, n'était point nouvelle. La passementerie les utilisait depuis longtemps. Il paraîtrait, dès lors, assez vraisemblable, que les passements aux fuseaux, pour qui la création des dentelles de lin n'offrait aucune difficulté technique, aient devancé, dans leur production, le point coupé, pour qui la confection des mêmes dentelles nécessitait, au contraire, l'invention de procédés entièrement nouveaux.
Mais, vaines discussions que tout cela. Aiguille et fuseaux se sont suivis d'assez près pour que
nous ne soyons pas tellement intéressés à découvrir qui des deux marcha devant.
Quant à l'autre point, celui de savoir en quel pays la dentelle prit naissance, un fait indéniable domine tout ce qu'on en pourrait dire. L'Italie n'a cessé, jusqu'au XVIIIe siècle, d'être, par excellence, le pays du point à l'aiguille, tandis que les Pays-Bas demeuraient la terre bénie de la dentelle aux fuseaux. Nous en concluons, quant à nous, que chacun de ces pays eut vraisemblablement le mérite d'avoir donné naissance à la branche spéciale d'industrie qui s'y montre si bien « chez elle ». Que l'Italie garde donc l'aiguille et la Belgique les fuseaux.