Dans les fabriques de Chantilly et dans le Brabant on tra
aille sur un coussin, ce qui oblige à relever les fuseaux quand l'ouvrage est arrivé au bout, et à les reporter à l’autre extrémité, On fait aussi usage de métiers ronds, pour les ouvrages qui se crocliètent, comme l'application, la guipure de Bruges, le point d'Espagne ; on les fait tourner sur un
pivot suivant les contours du dessin, afin de faciliter le travail.
DOME IDTESTE CEE" 31
Cette coutume des grandes dames s’est continuée jusqu’au xvnr siècle ; elle nous a légué quelques curieux échantillons, témoignages précieux du degré d’élévation auquel était parvenue l’intelligence artistique de ces nobles ateliers. C’est certainement à leur intention que furent publiés les nombreux recueils de dessins gravés pour broderies et dentelles pendant le xvi° et le commencement du xvu° siècle. La dédicace de la plupart de ces ouvrages, la richesse et l'élégance artistique des dessins, œuvres de maïîtres renommés du temps", le luxe de la gravure, faite le plus souvent sur métal, attestent que leurs éditeurs en espéraient le débit plutôt par les grandes dames que par les industriels et les ouvrières, et confirme ce qui a été dit, à savoir : que les dentelles furent d’abord l’objet de travaux d'agrément auxquels les dames occupaient leurs loisirs.
Il ne paraît pas néanmoins qu’elles se soient beaucoup occupées de celles aux fuseaux; on a vu qu’elles nécessitaient un petit matériel tout nouveau, et un apprentissage spécial, tandis qu’elles étaient toutes préparées pour celles à l’aiguille. Elles possédaient l’instru-
ment et avaient appris à s’en servir en exerçant l’art délicat de la broderie, qu’elles culti-
vaient généralement. Il n’y avait donc qu’une autre direction à donner à leur habileté, à leur savoir-faire.
Une circonstance qui vient bien à l’appui de cette opinion que les dames se sont peu
adonnées au travail des dentelles aux fuseaux, c’est que, après Le Pompe, on n’a plus édité de modèles pour cet usage jusqu’en 1598, tandis que les publications de recueils pour dentelles à l'aiguille ont été très-fréquentes et le débit en a été si prompt qu’il a nécessité de nombreuses rééditions.
Le travail à l’aiguille est beaucoup plus lent, ‘et devait être, par conséquent, beaucoup
plus coûteux; ainsi s'explique naturellement le large développement qui fut donné, de
préférence, à la fabrication de la dentelle aux fuseaux, quand l’industrie s’en fut emparée.
Les dames qui s’y adonnaient n’avaient d’autre mobile que le désir de se créer une distraction par une occupation agréable, tout en se préparant un ornement qu’elles appliquaient à leur toilette; et, cette nouveauté avait tant de qualités séduisantes, qu’elle devint une nécessité dont ne pouvait plus se passer leur coquetterie. Ce fut alors que l’industrie, trouvant là une consommation à satisfaire, et par suite, des profits à récolter,
y appliqua ses capitaux et organisa la fabrique.
On ne trouve absolument rien dans les auteurs anciens qui puisse éclairer sur le lieu
et l’époque précise de l'établissement des premières fabriques de dentelles aux fuseaux; on est réduit à raisonner d’après des probabilités basées sur l’usage apparent et plus ou moins développé de ce précieux ornement; nous savons seulement, à n’en pas douter, que cette industrie nous est venue d'Italie. Les portraits les plus anciens qui nous la
montrent en usage sont généralement de l’école florentine.
La fabrique du Puy passe pour être la plus ancienne de France, sans qu’on puisse en
otre grand peintre Jean Cousin a enrichi le recueil de l'Italien Dominique de Sera, publié à Paris en 1584, de
ï plusieurs planches de patrons de dentelles à l'aiguille, de son invention. César Vecellio, peintre et graveur, neveu du Titien, est l’auteur d’un recueil de magnifiques patrons de dentelles,
imprimé à Venise en 1591. Un exemplaire de l'édition de 1598 a fait à la vente Yemeniz 1260 francs.
donner des preuves. Il y a lieu de présumer que cette industrie y aura été importée par les colporteurs de ce pays, qui, de temps immémorial, faisaient le commerce des merceries, des tissus légers et de toutes les nouveautés que nous envoyaient autrefois les Italiens, en grande partie par leur entremise, alors que nous étions leurs tributaires pour les fantaisies de la mode. Les fabriques des Vosges doivent avoir une origine à peu près aussi ancienne. Les colporteurs de cette contrée, ainsi que ceux de l’ancien Velay et des parties de l’Auvergne qui l’avoisinent, ont eux-mêmes conservé jusqu’au commencement de ce siècle le monopole du commerce de la dentelle. L'histoire rapporte que Claude
Lorrain désirant aller en Italie y fut emmené tout jeune, vers 1614, par un de ses parents, marchand de dentelles, qui y voyageait pour ses affaires.
Si l’on ne peut donner une date précise à la création des fabriques de l’ancien Velay et des Vosges, il est certain que leur établissement ne remonte pas plus loin que les dernières années du xvr siècle.
Tant que la dentelle est restée dans les mains des grandes dames qui occupaient leurs loisirs à en faire, il y a eu des artistes qui ont composé et gravé des dessins à leur intention; mais quand cet art est devenu un métier, on n’a plus rien édité. Les écrivains de ce temps, comme on l’a déjà dit, se préoccupant peu des faits industriels, mème des plus intéressants, qui se passaient sous leurs yeux et auxquels ils n’ajoutaient qu’une importance très-secondaire, il en est résulté, en ce qui concerne la dentelle spécialement, une lacune que des auteurs modernes ont cherché à combler en recueillant un peu partout ce que l’on a écrit sur ce précieux tissu, mais ils n’ont pu faire qu’une fort maigre récolte de faits aussi peu connus que mal définis.
On sait que, sous Henri III, on portait de grandes collerettes à gaudrons ou fraises ornées de fines guipures, ou plutôt de fins passements, comme on appelait alors ce genre de dentelle. (PL. I, Fig. 1 à 4; PL IL Fig. 1 à 5; PL. III, Fig. 1.) Les hommes comme les femmes, en faisaient usage; vers la fin du règne de Henri IV, la mode supprima les gaudrons des collerettes de femmes; l’on fit alors de grands cols plats, qui, montés sur une armature de fil de laiton, se dressaient sur les épaules, et derrière, s’étalaient en forme d’éventail autour de la tête qu’ils encadraient. Bordés de fins et élégants passements aux fuseaux ou à l’aiguille, le fond en étant de toile et passements, ou tout passements, ces cols, par leur grand développement, représentaient une certaine valeur. Des motifs d'économie, sans doute, firent qu’on essaya de remplacer les passements par de la cartisane ou du parchemin que l’on recouvrait d’une mousseline légère, sur laquelle, à l’aide d’un gros cordonnet de guipure, on brodait un dessin. On cherchait aussi à se rapprocher de l’aspect de la dentelle ou passement, par des découpures à jour dans cette cartisane.
Cette imitation, d’un effet fort peu attrayant, n’eut qu’une durée éphémère, mais son existence a été interprétée d’une façon singulière.
Tous les écrivains, sans exception, qui ont parlé peu ou prou de la dentelle, n’ont pas manqué de répéter, après Savary, que les dentelles que nous appelons guipures furent d’abord un composé de cartisanes ou parchemins sur lesquels on figurait, à l’aide de cor-.