Girolamo d’Adda, Galette des Beaux- Arts ; Octobre
2. Les Singuliers et Nouveaux PourtraiSs et Ouvrages de lingerie servans de patrons, à faire toutes sortes de poinlls couppe, lacis et autres. Dédié à la Koyne, nouvellement inventés au profit et contentement des nobles dames et damoyselles et autres gentils esprits amateurs d’un tel art. Par le seigneur Frédéric de Vinciolo, Vénitien.
B I B LIOGR APH I E.
se voient sur la première planche. La page précédente, qui vient après le titre, est remplie par un sonnet aux dames et aux demoiselles.
. L’édition parue à Paris en 1613 est dédiée à Madame, sœur du roi Henri IV, Catherine de Bourbon, et celle de 1623 à la reine Anne d’Autriche. On lit dans la dédicace de ce livre, l’édition la plus belle et la plus complète qui ait été faite, que la réimpression de cet ouvrage devra être agréable à Sa Majesté. « Le sujet qu’il traitte est une invention de Déesse et une occupation de Royne — vous étant autant Royne des vertus que vous l’êtes de deux royaumes. »
Cette flatterie outrée pouvait être agréable à cette princesse ; mais, en ce qui concernait le but qu’on poursuivait, elle était destinée à manquer son effet. Après 1623 on ne réédita plus l’œuvre de Vinciolo1. La dentelle n’avait pas démérité des grandes dames, son empire au contraire s’était accru ; mais l’art était devenu métier, et l’on conçoit qu’elles n’eussent plus le même plaisir à s’occuper à ce travail après qu’il eut cessé d’être exclusivement l’apanage de mains aristocratiques. Cependant le travail s’étant modifié par suite d’un changement de style adopté pour le point de Venise lorsque, plus tard, cette nouvelle dentelle fut importée en France, en 1663, sous Louis XIV, on vit 'des dames de la cour présider à l’enseignement de la méthode qui servait à la faire.
On ne fit jamais autant de dentelles qu’en 1623 , mais il y avait eu alors tant de modèles d’exécutés, qu’on se bornait à les reproduire, et les recueils qui en contenaient ne se vendant plus, on cessa d’en faire paraître.
Les éditeurs des œuvres de Vinciolo avaient seuls le privilège de les réimprimer. Etait-ce par suite d’une faveur spéciale ou d’un privilège établi dans la loi ? Dans tous les cas, il résulte de l’octroi de ce privilège royal, qui fut accordé à d’autres également pour des œuvres de même nature, qu’on obtenait la reconnaissance de la propriété des dessins dans ce temps-là. On comprenait déjà que, pour exciter l’esprit d’invention, il était nécessaire de lui accorder protection et de le défendre contre la convoitise des contrefacteurs.
Il s’est formé de nos jours une école d’économistes qui se disent progressistes et libéraux, mais dont l’esprit est plutôt rétrograde, car la liberté qu’ils préconisent n’est autre qtie la faculté, pour chacun, de mettre la main dans la poche bien garnie de son voisin.
Un de leurs principes est la suppression de toutes les entraves qui gênent la liberté des affaires ; principe excellent, mais qu’ils sont très-loin de mettre en pratique en demandant l’abolition des lois qui reconnaissent à certaines œuvres de l’intelligence, — écloses quelquefois à la suite d’une grande dépense de temps et de capital, — un droit temporaire de propriété, et leur accordent une pi-otection et un privilège limités mais non gratuits.
1. Vinciolo fut encore réimprimé en Italie, à Turin, en 1658 ; les détails que Ton donne de cette édition laissent supposer qu’elle fut la reproduction de la publication faite à Lyon pour la quatrième fois en 1592 : cette opinion est conforme à celle de Brunet.
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
Il s’agit seulement, pour ces esprits ingénieux, de supprimer la propriété des dessins et des inventions1. Ces communistes d’un nouveau genre trouveront sans doute le moyen de mettre toutes les intelligences sous le môme bonnet; sans cela, comment contraindre une intelligence individuelle et rebelle à communiquer son idée s’il ne lui convient pas de le faire?
Bernard Palissy lutte pendant vingt ans contre la misère et la déception, il brûle un jour jusqu’à son dernier meuble pour ne pas perdre le fruit d’une expérience commencée, et les efforts de son génie persévérant sont couronnés de succès.
N’eut-il pas mieux valu lui assurer pendant un certain temps l’exploitation exclusive de sa découverte, — ce qu’il a pu faire sans la permission de personne, en ne la communiquant point, — et lui demander en échange de faire connaître son précieux secret, pour lequel tant de recherches, tant de dépenses de temps et d’argent ont été faites depuis sans succès ?
La collectivité de l’idée est une utopie dont la réalisation, si elle était possible, consacrerait une iniquité bien plus flagrante [que la collectivité de la propriété foncière rêvée par les communistes. Quels services ont rendus à la société ceux que le hasard a fait propriétaires en naissant, pour qu’elle leur garantisse la jouissance de richesses qu’ils n’ont pas créés, si des raisons d’ordre supérieur ne dominaient cette question? Quand on connaîtra un moyen pratique de partager les produits des terres mises en commun, et de distribuer la jouissance des logements, depuis la chaumière jusqu’aux palais luxueux, sans commettre d’injustice, les communistes auront gagné leur procès ; mais comment réaliser le communisme de l’idée, si l’inventeur s’obstine à cacher son secret? Punira-t-on ce mauvais citoyen, s’il s’avise d’exploiter en cachette ses créations à son profit afin de s’indemniser du temps et du capital qu’il aura dépensés dans ses expériences?
Ce n’est pas le hasard de la naissance qui fait les artistes et les inventeurs, mais l’étude et le travail; et, à ce titre, leurs créations sont des propriétés bien plus respectables, qui devraient être tout aussi sacrées que celles qui existent sans l’effort des personnes qui en ont la jouissance.
Peut-être les communistes de l’idée ont-ils rêvé l’expropriation pour cause d’utilité publique des inventeurs! Si cette utopie, aussi creuse qu’impraticable, a germé dans leur esprit, il faut les attèndre à l’essai de sa réalisation.
Abolir la propriété des inventions serait commettre un acte sauvage, capable de détruire le germe de cet esprit d’initiative qui fait la valeur et la richesse des industries de luxe, au grand préjudice de la France qui en a le monopole presque universel; il ne faut pas oublier que, parmi les industries de luxe, beaucoup donnent des produits dont la valeur principale est dans la main-d’œuvre.
L’ouvrier qui en manipulant la matière lui donne vingt fois sa valeur fait de presque
i. On vient d’abolir les brevets d’invention en Hollande. Dans un pays qui manque si complètement de l’esprit d’initiative, c’est là une mesure peu propre à le faire naître.
BIBLIOGRAPHIE
rien quelque chose c’est un grand profit, puisqu’il crée avec peu de dépense préalable un capital qui n’existait pas. Ainsi en est-il de la dentelle, dans laquelle la valeur de la matière première descend quelquefois au-dessous de cinq pour cent; aussi constitue-telle, pour les pays qui la possèdent, une industrie des plus précieuses, à cause que la plus grande partie des profits qu’elle donne reste dans des mains ouvrières.
La prospérité des fabriques de dentelles de France dépend entièrement de l’initiative heureuse de ses fabricants, dont les marchandises sont recherchées du monde entier, pour leur nouveauté. Abolir la propriété du dessin serait leur porter le coup le plus funeste, ce serait détruire l’émulation qui excite à se surpasser mutuellement.
Quel intérêt aurait l’inventeur à créer de la nouveauté, si ses inventions étant à la merci des ouvrières, — comme cela aurait lieu pour la dentelle spécialement, — il n’était pas sûr d’en jouir le premier, par suite de l’indifférence de la loi qui ne le protégerait plus?
Toutes les propriétés sont solidaires, les lois de justice, qui ne sont que la déduction de l’intérêt général bien compris, leur doivent à toutes égale protection. Le droit naturel, le sens commun suffisent à démontrer que celui qui, par son intelligence, de rien fait quelque chose, crée une propriété qui n’a pas besoin d’être consacrée pour être réelle.