Voltaire, Siècle de Louis XIV
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règne de Henri IV. Mais, une. série de guerres interminables qui eurent leurs succès et leurs revers; des travaux gigantesques dont l’utilité ne fut pas toujours en rapport avec les ressources de l’État; les palais somptueux qu’on édifia, le luxe exagéré et le faste éblouissant de la cour, les plaisirs du roi ; tout cela entraîna à des dépenses ruineuses qui eurent pour résultat la destruction des réformes économiques du grand Colbert et jetèrent les finances dans un désordre pour longtemps irréparable.
Cette situation déplorable porta un coup funeste à la prospérité des manufactures et du commerce. Vers 1688, il fallut forcément réduire les dépenses et diminuer le luxe de la cour; ce qui, dit à ce propos Voltaire, « dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l’étranger. »
Bien loin de songer, comme parle passé, à encourager les arts et les manufactures, il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif appartenant aux particuliers de toutes les classes seraient portés à la Monnaie. Le roi donna l’exemple; il se priva d’une foule d’objets précieux, chefs-d’œuvre de ciselure des mains de Ballin et tous exécutés sur les dessins de Lebrun. Toute cette belle orfèvrerie fut fondue, et ne produisit pas même le tiers de ce qu’elle avait coûté. Ce sacrifice douloureux, imposé par le malheur des temps, fut d’autant plus regrettable qu’il ne procura qu’une bien faible ressource relative.
On conçoit qu’au milieu d’un tel désarroi financier, avec les charges très-lourdes que les impôts excessifs faisaient peser sur toutes les fortunes, la gêne dut être grande et que la dentelle, plus que tout autre produit manufacturé, dut en ressentir les effets.
La cour n’encourageant plus la fabrication des plus belles sortes par ses achats, pas plus que la noblesse à qui on était obligé de demander le sacrifice de son orfèvrerie ; d’un autre côté, par suite de la guerre, les débouchés extérieurs leur étant fermés, la fabrication dut se restreindre et se borner à produire des dentelles plus ordinaires pour le marché intérieur, qui se trouva bien insuffisant dans ces moments de misère publique, surtout après les excitations à la production qui les avaient précédés. Il en résulta un affaissement général de toutes les manufactures : c’est au point que, vers la fin du règne de Louis XIV, quelques-unes avaient cessé d’exister et que d’autres avaient vu leur importance diminuer de plus des deux tiers.
Savary écrit, au commencement du xvuT siècle, que la manufacture de points de France établie à Madrid, château bâti par François Ier dans le Bois de Boulogne, où elle avait prospéré pendant de longues années, n’existe plus et que celle d’Aurillac qui en faisait annuellement pour plus de 700,000 livres n’en produit plus que pour 150,000.
On voit par ces deux exemples quelles étaient les souffrances de l’industrie dentellière; les manufactures les moins éprouvées étaient celles où l’on s’occupait à des ouvrages communs pour la consommation intérieure.
Les produits de celle qui avait existé au château de Madrid avaient été les plus recherchés par l’aristocratie et la finance, parce que, au point de vue de l’exécution et
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Oit
du bon goût, ils étaient les plus réussis; pour cette cause, ils servaient de modèles à toutes les autres manufactures établies dans le royaume et au dehors, où on cherchait à s’en rapprocher en imitant leur genre. Après qu’elle eût cessé d’exister, on manqua de guide; n’ayant plus la concurrence de ces modèles élégants qui maintenaient le goût dans une sphère élevée, le dessin perdit de sa valeur artistique et s’appauvrit. Comme il était devenu difficile d’écouler les produits de grande valeur, ce fut une nécessité d’en faire d’un genre plus simple, moins chargés en dessin, et le dessin ainsi élagué eut besoin d’un remplissage.
C’est alors qu’on chercha à y pourvoir par un fond de réseau. Ce fut d’abord un réseau à quatre fils de forme hexagone (PL IX), auquel on donna le nom de fond de brides parce que, sauf sa forme régulière, les lignes qui le composaient se tressaient exactement comme les brides qui, antérieurement, suffisaient à relier toutes les parties du dessin alors que son développement s’étendait sur tout le corps et toute la largeur du tissu.
Quand la composition du modèle était bien entendue, c’est-à-dire, quand l’idée, dans sa simplicité, en était savante et qu’on en avait tiré parti avec art, la dentelle, quoique d’un aspect moins riche, n’en produisait pas moins un effet satisfaisant. Sur ce fond à mailles claires, enjolivées quelquefois de nombreux picots, les motifs de la composition se découpaient en reliefs s’enlevant assez énergiquement. Si elle péchait par la mesquinerie du dessin, elle pouvait avoir, malgré ce défaut, une certaine élégance et à l’emploi peut-être plus de grâce. La mode avait changé pour la manière d’en faire usage sur les objets qu’elle était destinée à embellir ; elle ne se pos.ait plus à plat, mais elle se plissait ou se chiffonnait de façon que, les bords de la partie volante de la den- . telle se trouvant seuls développés, le dessin se fût perdu si dans les plis plus serrés du côté opposé fixé à l’étoffe on l’y avait prodigué, et cela eût donné un aspect un peu lourd à l’ensemble de la garniture.
Il est regrettable qu’on ne s’en soit pas tenu à ce fond à mailles claires, orné de picots, dont l’aspect était doux et agréable, ou qu’on ne se soit pas borné à en imaginer d’autres de différents dessins également à picots et assez clairs pour ne pas nuire aux reliefs dont l’effet est d’ajouter aux charmes de la dentelle. Tout en ayant perdu une partie de sa richesse, malgré sa simplicité, elle eût conservé une valeur relative et un certain éclat.
On ne connaissait pas encore sous Louis XIV le réseau connu aujourd’hui sous le nom de réseau Alençon, Lille, ou Fond clair , lequel se fait aussi bien à l’aiguille qu’aux fuseaux et qui, depuis, a été le plus souvent adopté pour servir de fond aux dentelles. L’importance qu’on donna à cette insignifiante nouveauté a exercé une influence funeste sur l’avenir de la dentelle. La mode s’engoua de sa légèreté qu’on prit pour de la finesse, et l’on se préoccupa bien plus de sa réduction que du dessin qui devint un objet secondaire.
Quand vint le règne de Louis XVI, le réseau avait tout envahi ; à peine sur les bords de la dentelle quelque chose sans caractère et sans art qui avait la prétention
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d’être du dessin. Deux ou trois semblants de feuilles, se détachant d’un semblant de tige grossièrement dessiné, portant à son extrémité un semblant de fleur, et c’était tout. Jamais le mauvais goût n’enfanta rien d’aussi nul au point de vue de l’art, d’aussi pauvre comme ornement que les dentelles de ce temps-là, et jamais argent ne fut plus mal employé que celui qu’on y dépensait; aussi, quand la reine Marie-Antoinette se prit de passion pour les fines mousselines des Indes dont elle bordait ses lingeries, on ne s’aperçut guère de la mesquinerie de cet ornement monotone, tant était grande l’insignifiance de la dentelle, qui n’avait plus d’autre attrait que la valeur attachée à son nom.
Cette nouvelle transformation de la dentelle ne s’opéra pas tout d’un coup. Le point d’Angleterre, dont le travail importé en France avait été copié dans les manufactures royales établies à Paris et à Aurillac, et qui était connu aussi sous le nom de point de Bruxelles1, se confectionnait, comme on l’a dit précédemment, par parcelles détachées, dont la réunion composait un dessin combiné d’avance; et le fond ou les brides qu’on y ajoutait pour relier le tout, se faisaient après coup et y étaient rattachés par une opération de crochetage. Le dessin et le fond étant ainsi indépendants l’un de l’autre, il n’y avait pas à combiner celui-ci avec le nombre de fuseaux nécessaires pour la confection de l’ensemble des motifs composant la dentelle. La maille du fond pouvait être claire ou serrée, cela n’y faisait rien et ne créait aucune difficulté pour son application. Aussi le fond de brides à picots resta en usage pour la dentelle de Bruxelles et celle de Bruges, qui était du même genre en plus commun, pendant la plus grande partie du règne de Louis XV. (PI. XXXII.)
Mais, quand il s’agit de la malines, de la Valenciennes et de toutes les autres dentelles se faisant d’une seule pièce, dans les vides que les divers motifs du dessin laissaient entre eux le fond dut faire emploi de tous les fils qui s’échappaient des parties mates et sa réduction dépendit de leur nombre pour un espace déterminé. Le principe était de bourrer les parties mates du dessin; suivant que l’on y employait des fils fins ou gros, la quantité de ces fils était plus ou moins grande et le réseau plus ou moins fin, c’est-à-dire serré ou réduit. (PI. XI, Fig. i, et PI. XIV, Fig. i, 2.)
En appliquant les dentelles de Bruxelles sur un fond de brides à picots qui ne nuisait pas à TeHet du dessin, on réalisait une économie et l’on pouvait pour un prix modéré en produire d’assez hautes; mais, en les appliquant sur du réseau fin façon malines ou lille, il n’y avait pas d’économie sensible. On n’avait fait que diminuer sans profit, au point de vue de l’art et de la dépense, l’ampleur et la richesse du dessin.
11 en était de même pour les autres dentelles, car la quantité de fuseaux étant restée la même, qu’on les manœuvrât pour faire un réseau ou figurer un dessin, la dépense de temps était presque égale.
Le réseau a donc eu une influence fâcheuse sur les dentelles, mais il n’y en a point
1. Il s’agit ici du point de Bruxelles fait aux fuseaux, connu aujourd’hui sous le nom d’application ou de fleurs d'application. (PI. XXXIV.)
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qui y ait perdu autant que celle de Bruxelles connue maintenant sous le nom d’application (PL X, Fig. i et 2.). Un de ses effets les plus agréables est produit par des petits reliefs appelés brodes, pratiqués dans les feuilles en guise de nervures; or, ces reliefs qui font sa richesse et en augmentent considérablement le prix, ne ressortent pas du tout sur un fond de réseau fin, et auraient besoin justement d’un fond très-ajouré pour bien s’enlever. Cela est si vrai que, pour donner un peu d’attrait et d’éclat au dessin, on est obligé d’y ménager des jours que l’on a soin d’orner de points de guipure à l’aiguille très-délicats qui y sont du meilleur effet.
Fig. 4.0. — Guipure commune, fin du xvnc siecle.
Depuis qu’on a inventé les tulles mécaniques dits bruxelles, l’application se pose généralement sur ce réseau, dont le prix de revient' est minime; on réalise alors une économie considérable, mais on n’a plus qu’une dentelle doublée d’une imitation peu séduisante pour un œil délicat; car, elle n’a plus, ainsi accommodée, ce flou qui est la propriété la plus attrayante des produits manuels. Au chiffonner elle est raide, le pli en est sec et n’a point l’ampleur, le moelleux du vrai réseau. Ajoutez que tulle et dentelle se faisant aujourd’hui en coton, tout cela n’a de la main qu’à l’aide des apprêts malsains que nécessite cette matière molle et légère1; apprêts qui sont loin d’être un équivalent de la fermeté naturelle inhérente aux fils de lin qui, à cause de leur pesanteur spécifique incomparablement plus grande, fournissaient un pli tombant bien, élégant et sans raideur.
Tant que la dentelle se fit sans réseau, elle conserva son unité; ce fut d’abord le gothique à rosaces italien qui lui servit exclusivement de modèle depuis son origine
T. On se sert du blanc de céruse pour apprêter et blanchir les applications; blanc de plomb d’après Turgan, 95e livraison des Grandes usines } page 242.
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jusque vers les derniers temps du règne de Louis XIII; puis, on adopta le style de la Renaissance dans la composition des dessins qu’on lui appliqua. Au moment de l’invention du réseau, elles rentraient toutes à peu près dans un seul genre dont le type était représenté par le point de France aux fuseaux, imité du point d’Angleterre. La Valenciennes elle-même (PL VI, Fig. ;) et la malines se faisaient d’après les menus modèles, seulement le fond se composait de- différents points de guipure au lieu de brides à picots. Il y avait bien, par-ci, par-là, quelques variétés, mais les points de France et d’Angleterre étant les plus renommés, on cherchait dans toutes les fabriques à s’en rapprocher. Il n’y avait pas même d’exception pour les dentelles les plus grossières, qui étaient l’image des dentelles fines vues au verre grossissant. (Fig. 40.)
Le réseau ayant eu différentes manières d’être : le réseau point de Dieppe, le réseau Alençon, Lille ou Fond clair, le réseau Malines, le réseau Valenciennes, celui dit trenne ou Point de Paris, cela donna l’occasion de différentes sortes de dentelles qui prirent le nom des localités où ces réseaux étaient le plus en usage.
Le plus simple et probablement le plus ancien, qui a dû donner naissance à tous les autres, est celui qu’on emploie à la dentelle Torchon, la plus ordinaire et la moins compliquée de toutes. Il [est à deux fils et carré ; les fuseaux qui le font se tordent une fois ou deux au plus, suivant la dimension du réseau. (Fig. 41.) Tordus trois ou quatre fois, cela produit des lignes très-nettes, et le réseau prend alors le nom de point de Dieppe. L’inspection de ces réseaux démontre la simplicité du travail, qui est des plus élémentaires. (Fig. 42.)
Le réseau dit Alençon, Lille ou Fond clair, est d’un travail aussi simple que les précédents,; il est à deux fils également, mais de forme hexagone. Cette figure se produit par l’effet du croisement de deux fuseatix au point de jonction
des quatre qui s’emploient dans chaque réseau. C’est le croisement de ces fils qui rend les réseaux solidaires en les rattachant ensemble. Si l’on croise les quatre fils, la figure qui se produit est forcément carrée, comme le sont les réseaux Torchon ou Dieppe. (Fig. 4;.)
Le réseau Alençon se fait à l’aiguille ou aux fuseaux. Dans ce dernier cas, il s’emploie comme fond aux dentelles actuelles de Chantilly, Caen, Lille, etc. L’application de Bruxelles prend, dans le commerce, le nom d’Angleterre quand on l’y a posée dessus. (Pl. XXXV. j Fait à l’aiguille, il est le complément du point d’Alençon et du point de gaze de Bruxelles, qui sont des dentelles travaillées à l’aiguille, g (Pl. XXX et XLVI.)
Le réseau Malines, employé exclusivement à la dentelle de ce nom, est également à
Fig. 43. — Réseau Lille ou Alençon.
Fig. 42. — Reseau de Dieppe, orné de Points d'Esprit.
Fig. 41. — Réseau de la dentelle Torchon.
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deux fils, mais sa forme est octogone. Il diffère en outre des précédents, en ce qu’au point de jonction des fils de deux réseaux contigus, les fuseaux, qui sont au nombre de quatre à ce point, se tressent ensemble trois ou quatre fois par quatre ; ce qui donne à cet endroit une ligne d’une épaisseur double dont l’effet, par ce contraste, ne manque pas d’agrément. (Fig. 44.)
La trenne ou point de Paris est un réseau complexe deux fils, représentant un hexagone et deux triangles. C’est un carré ou une suite de carrés coupés par deux
Fig. 44. — Réseau Malines.
Fig. 45. — Réseau Point de Paris, ou Fond chant.
lignes parallèles dans le sens de la longueur du travail. Chaque carré ainsi coupé produit
au milieu un hexagone, et à droite et à gauche des parallèles, un triangle. (Fig. 45.)
On désigne quelquefois ce réseau par le nom de fond chant. Le fond Valenciennes est un réseau quatre fils, jadis presque rond, aujourd’hui représentant un carré parfait. Aux points de jonction, il n’y a que deux fuseaux sur quatre qui se croisent; de cette façon il n’y a jamais que quatre fils de tressés ensemble et par suite l’épaisseur des lignes est partout la même. (PL XII.) Il y a encore un réseau qu’on appelle mariage dans la fabrique du Puy et cinq-trous dans les autres. Il est rond et se fait avec le même nombre de fuseaux que le point de Paris. (Fig. 46.)
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Fig. 46. — Mariage ou Cinq trous.