GUIPURES MODERNES
Guipures de soie. — Les guipures de soie noire modernes sont une importation italienne d’il y a vingt-quatre ans. On faisait alors dans la rivière de Gênes une sorte de guipure très-commune, d’un travail très-simple ; ce genre introduit en France y a été tellement perfectionné qu’il serait impossible, en comparant les produits actuels aux premiers ouvrages qu’on y a faits, d’en deviner l’origine.
La guipure noire moderne a acquis une originalité particulière, qui a eu pour cause la nécessité d’une transformation susceptible de la rendre propre aux exigences de la mode de notre temps.
Au xvif siècle, cette dentelle s’employait à plat sur les vêtements en manière de passementerie ; vers la fin du règne de Louis XIV, elle est flottante et sert de volant à des mantelets et des écharpes. Jusqu’alors on n’en avait fait que de la commune, d’après des modèles assez pauvres et peu variés. Une simple ligne mate serpentant dans le fond, et s’épanouissant en éventail vers le bord, c’était là généralement ce qui composait le dessin des guipures anglaises ; ailleurs, on copiait les modèles les moins compliqués qui servaient alors aux dentelles que l’on fabriquait à Malines, ou qui en portaient le nom ; l’Espagne surtout, si l’on s’en rapporte aux spécimens que l’on trouve peints sur certains portraits attribués à Velasquez, parait s’être adonnée à ce genre, qui du reste a été dans ce temps-là imité dans la plupart des fabriques. Plus tard quand la mode l’eut adopté sérieusement, on vit des volants noirs en très-beau point de France aux fuseaux, et en très beau point d’Angleterre.
Sous Louis XV la guipure de soie noire s’est vue détrônée par les dentelles à réseau fond clair, ou point de Paris ; et depuis, sauf à Gênes, où on avait continué d’en faire quelque peu pour une consommation locale, partout ailleurs les fabriques avaient cessé d’en produire, quand celle du Puy, vers 1850, après quelques essais qui réussirent, et la firent de nouveau agréer par la mode, s’y est adonnée. Elle en fait maintenant l’objet principal de sa production et de son commerce. La Saxe l’a suivie dans cette voie, mais de loin,
s'appliquant à produire d’après les modèles du Puy, qu'elle recherche, principalement les petites hauteurs de la consommation courante.
En Angleterre, on fait aussi maintenant quelques guipures de soie noire étroites, mais cette fabrication n’y a pas une grande importance.
Les Anglais font comme les Saxons, ils copient nos modèles, mais ils les choisissent avec plus d’intelligence que ces derniers, qui, eux, ne paraissent pas avoir la main heureuse et reproduisent trop souvent les mauvais types.
Malgré l’importance de leur production, les fabricants de la Saxe n’ont pas jugé à propos démontrer leur savoir-faire à l’exposition universelle de 1867. Le marché français n’est pourtant pas à dédaigner, car il n’a pas son égal pour la guipure et toutes les autres dentelles dans le monde entier. C’était donc le cas ou jamais d'y venir étaler leurs avantages ; il est à présumer qu’ils auront trop bien senti d’avance leur infériorité et qu’ils auront redouté des comparaisons qui ne pouvaient que nuire au placement de leurs produits.
On a fait aux dentelles de la Saxe une réputation de bon marché qui n’est pasréélle en France elles n’ont jamais trouvé de consommateurs. Elles sont mal conditionnées et d’un prix qui ne leur permet pas de remplacer avec quelqu’avantage ce qu’on y a sous la main. Les ouvrières de la Saxe sont bonnes, mais les fabricants malhabiles. Outre qu’ils manquent de goût pour le choix des dessins, ils ont la mauvaise habitude d’employer des matières de qualité inférieure.
Il n’y a pas d’ailleurs de bon marché en fait de dentelles. C’est un produit manuel, se fabriquant généralement dans les campagnes, dont la valeur est presque toute dans la façon, ce qui fait que le prix de revient en est à peu près le même partout ; s’il est inférieur quelque part, c’est justement dans les contrées où la production est très-développée et le nombre des ouvrières très-considérable. C’est pour cela que les fabriques du Puy et de Caen, chacune dans leur genre, n’ont jamais eu à redouter sur aucun marché du monde la concurrence étrangère.
Une chose digne de remarque, c’est que la France a de tous temps pu vendre ses dentelles à toutes les nations, même aux Belges et aux Allemands ; que les productions de ces derniers n’y ont jamais pu trouver une consommation de quelque importance. Quant aux Belges, ils ne trouvent à vendre en France que les sortes qu’on n’y fabrique pas, et il ne saurait en être autrement, parce que le goût chez nous est supérieur et que les façons y sont au moins à aussi bon marché que dans n’importe quel pays.
On a dit plus haut que la guipure de soie noire actuelle a une originalité qui la distingue de celle des xviû et xvin" siècles. Elle représente en effet un style à part et nouveau qui ne procède en rien des genres anciens.
En dehors du style gothique, qui permet les combinaisons les plus ingénieuses et les plus délicates, quoique de formes toujours régulières et géométriques, mais peu goiité de
1. Il est à remarquer que les dentelles de soie de Saxe ne payent aucun droit pour entrer en France, tandis que celles de France ont à acquitter un droit d’entrée en Allemagne.