GUIPURES MODERNES, DE SOIE
nos jours (PI. XVII, F. i), il y ale fleuri qui est la base du dessin à dentelles, depuis le milieu du XVIIe siècle. Sous Louis XIV, quand le gothique est abandonné après un règne glorieux de près d’un siècle, ce sont les modèles de frises des maîtres de la Renaissance qui servent à la composition du nouveau genre. On y voit des rinceaux d’ornements aux enroulements les plus gracieux d’où s’échappent des jets de fleurs de fantaisie, le tout rehaussé de points variés à jour qui, savamment combinés, lui donnent un relief riche et agréable.
Une bande de dentelle ou guipure représentait ainsi une véritable frise à dessin courant, dont, du reste, elle remplissait les fonctions quand on la posait à plat sur les vêtements qu’elle ornait en bordure.
S’agissait-il de faire de plus grandes pièces pour volants ou bas d’aube, on en raccrochait plusieurs de pareilles, ce qui produisait un effet monotone, malgré la richesse de la composition du dessin de la bande qui servait à la confection du volant. Tout cela manquait d’enchaînement naturel et de cadre, défauts auxquels on a remédié dans le dessin de la guipure moderne.
Au lieu de tracer le dessin pour des bandes d’une hauteur limitée parla nécessité du travail, on le développe sur toute la hauteur de la pièce qu’on a l’intention de produire. Pour la mise en œuvre, on divise le morceau en autant de bandes que cela est nécessaire ; elles sont ensuite réunies par un point de raccroc à l’aiguille, après que chaque ouvrière a rendu la partie ou la bande qu’elle a été chargée de confectionner.
Cette méthode est la même que celle adoptée pour la dentelle de Caen et de Chantilly depuis quarante ans environ ; elle a heureusement fourni l’occasion du perfectionnement du dessin qui, antérieurement était incomplet, parce qu’il manquait de cadre et pour ainsi dire de soubassement.
C’est dans la bordure, aujourd’hui, que réside toute la richesse du dessin, c’est dans l’invention et la combinaison des lignes qui doivent la composer que s’exerce d’abord le talent de l’artiste. Il importe ensuite d’y souder par des attaches naturelles les groupes fleui-is qui s’épanouissent dans le fond.
Plus que toute autre dentelle, la guipure laisse le champ libre à l’imagination du dessinateur. La multiplicité des points qu’on y peut employer permet les effets les plus pittoresques, les contrastes les plus variés. Les fonds qu’on y adapte sont par eux-mêmes quelquefois d’un dessin qui ajoute au charme de l’ensemble; généralement à mailles claires, ils permettent à l’ouvrage fabriqué de s’enlever en reliefs vigoureux d’un excellent effet (PL XVIII).
Le travail de la guipure est de beaucoup plus compliqué que celui de la dentelle dite Chantilly; il donne un produit plus solide, les brides qui relient les différentes parties du dessin, étant de quatre fils, tandis que le réseau Chantilly n’en a que deux. Si on y employait des soies aussi fines qu’à cette dernière, on obtiendrait les effets les plus charmants, mais le prix de revient en serait trop élevé pour que le fabricant en trouvât un placement facile. Cette dentelle est encore trop nouvelle pour que le consommateur qui, de notre temps n’est guère connaisseur, y mette le prix qu'elle pourrait valoir, faite
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
dans de certaines conditions. Le Chantilly, qui relativement à la guipure est une dentelle pauvre d'effet, a ses préférences, et le fabricant doit attendre que le préjugé s’éteigne, que le goût se réforme ; pour le moment, son intérêt lui commande de s’abstenir de lui donner toute la perfection dont elle est susceptible.
Guipures de fil Cluny. — C’est encore à la fabrique du Puy que revient l’honneur d’avoir, la première, reproduit les guipures antiques connues maintenant sous le nom de Clim y, malgré que le rapport du jury international de l’exposition universelle de 1867 l’attribue à celle de Mirecourt ; et cette priorité est d’autant moins contestable, que déjà, à l’exposition universelle de 1855, on voyait dans les vitrines des exposants du Puy des échantillons de cette dentelle qu’on y fabriquait depuis quatre ans. Les figures x, 3, 4 et 6 de la planche XIX représentent les fac-similé de types qui y ont figuré
Lors de l’apparition de cette guipure, elle a eu un succès assez général qui s’est maintenu pendant quelques années, mais on l’avait abandonnée quand on a eu l’idée d’en changer le nom et de l’appeler Cluny; cela a suffi pour attirer l’attention sur elle et la remettre à la mode ; tant il est vrai que, pour nos natures superficielles, le mot a souvent plus d’attrait que la chose, quelque méritante qu’elle puisse être.
Pour rester dans la vérité de l’histoire et attribuer à chacun ce qui lui appartient, il faut laisser à la fabrique de Mirecourt l’invention de cette appellation nouvelle qui a eu infiniment d’à-propos, et dont il faut la remercier, car elle a été une occasion précieuse d’accroître la prospérité des fabriques.
Quelque ingénieuse qu’ait été l’application du mot Cluny à la guipure imitée des antiques passements aux fuseaux, il faut reconnaître que cela ne diminue en rien le mérite qu’a eu le Puy de renouveler le produit; il est certain que cette nouvelle création a demandé un plus grand effort d’imagination que le baptême sans lequel, il est vrai, la mode ne l’eût peut-être pas recherchée avec tant d’ardeur.
Ce nouveau caprice de la mode n’a pas été d’une bien longue durée, la guipure de style gothique a été encore une fois presque délaissée, malgré ses qualités décoratives incomparables, mais on y revient et elle partage actuellement la faveur générale avec la guipure Renaissance renouvelée de l’époque de Louis XIV et dont les plus riches et les plus belles se font à Bruxelles, à Bruges et aux environs. La fabrique de Mirecourt s’adonne aussi à cette fabrication (Fig. 50) .
La guipure anglaise que l’on appelle Honiton est du même genre. Cette belle dentelle, qu’on n’a jamais cessé complètement de fabriquer dans le Devonshire depuis le milieu du xvii0 siècle, époque où elle était très-goutée de ce côté-ci du détroit et spécialement à la cour de France, ne laisserait rien à désirer, pas plus que celles de Bruxelles et de Bruges, si les fabricants choisissaient mieux leurs dessins.
1. M. Aubry Febrel, rapporteur officiel pour la dentelle aux expositions universelles de 1855:, 1862 et 1867 a sans doute voulu faire une gracieuseté à sa ville natale, Mirecourt, en lui attribuant ce qui ne lui revenait pas. Des échantillons des modèles représentés par les fac-similés 1, 3, 4, 6 et d’autres ont été déposés en 1851 au secrétariat du conseil des Prud’hommes de Paris par l’auteur de ces lignes, qui les faisait fabriquer au Puy à cette époque.