‹ La dentelleChapitre 35 sur 77 · HONITON, ETC · texte numérisé non relu

HONITON, ETC

Il serait superflu de répéter ici ce qui a déjà été dit précédemment sur la prétendue existence en Angleterre de manufactures de dentelles avant le xvT siècle. Au risque cependant de tomber dans des redites, il n’est peut-être pas inutile de rappeler, à cette place, la cause qui a fait croire à cette ancienneté.

Tandis que dans les autres pays on a créé un mot nouveau pour l’appliquer à la dentelle, la langue anglaise n’a pas de mot propre pour l’exprimer ; on lui a appliqué celui Lace, antérieur à son existence; mais il n’a signifié littéralement dentelle, anciennement, que lorsqu’il s’est trouvé accolé à celui pillow ou bobbin 1 , et l’obstination des auteurs anglais à lui donner une signification arbitraire qu’il n’avait pas dans le passé, est une énormité assez étrange, qui ne doit pas plus étonner que les méprises singulières qu’ont occasionné chez nous les mots Guipure et Réseau. Il y a peut-être bien un peu de cette vaine gloriole qui fait que chacun veut avoir eu la priorité sur ses voisins, mais qui pourrait se vanter de n’avoir jamais cédé à cette faiblesse? Au lieu de perdre leur temps à des subtilités de mots pour se donner raison, que n’ont-ils porté leurs regards sur des portraits anciens? En analysant les ornements du linge et des vêtements, les mots eussent trouvé leur explication ou leur signification naturelle.

Ainsi, par exemple, au commencement du xvT siècle, les cols et l’extrémité des manches de chemises, les mouchoirs même sont ornés de ganses ou de petits galons en soie de couleur ou en or, dessinant des entrelacs et fixés à l’aide de l’aiguille. Quelquefois le tissu est un peu ajouré par le moyen de fils tirés dans la toile, ce qui ajoutait à l’agrément de l’ensemble. Quelquefois encore, la ganse ou le galon est disposé en tor-

i. Pillow-lace, ou botbin-lace ; c’est-à-dire en traduisant littéralement d’après la signification originaire du mot lace : galon fait sur un oreiller ou coussin, ou galon fait aux fuseaux. Le mot passement avait alors la même signification que celui lace des Anglais. L’on disait en France, au moment des premières dentelles, Passement aux fuseaux, ou fait sur

l’oreiller.

tillons pour bordure, ou bien la bordure est un point de broderie à jour ou plein. Eh bien , ces garnitures, ces ornements, aujourd’hui comme dans ce temps-là,, se décriraient abso- * lument dans les mêmes termes, et l’on dirait : bordered or covered ivith lace and adorned rvith needlework ; bordé ou couvert de ganses ou galons et orné d’un travail à l’aiguille.

Depuis plus de cent ans on se sert du mot Lace tout court, sans le faire précéder du mot pilloiv ou de celui bobbin, pour désigner les dentelles en général; on les comprend toutes' sous cette dénomination, aussi bien celles à l’aiguille que celles aux fuseaux; la valenciennés, la malines, le chantilly, le point d’Alençon ou de Bruxelles, etc. Il n’en a pas fallu davantage aux auteurs modernes pour leur faire supposer que la dentelle est aussi ancienne que le mot lace.

Parmi les écrivains anglais qui ont traité de la dentelle , il en est un, Mrs Bury Palliser, qui se distingue entre tous par une originalité à part dans la hardiesse de ses dissertations sur son antiquité et l’origine de certains mots qu’elle lui applique.

Mrs Bury Palliser, confondant dans une même origine la broderie et la dentelle , les fait remonter bien avant le déluge, jusqu’aux premiers âges du monde :

« Après les premiers essais de notre mère Eve, dit-elle, on trouve dans V Ancien Testament maint passage relatif à la broderie. » Cet art n’ayant pu être pratiqué sans le secours du fil, de l’aiguille et d’un tissu quelconque, il faut croire que l’invention de ces objets est due au génie créateur du père Adam, ce qu’on ne paraît pas avoir supposé jusqu’à présent!

Au milieu d’une foule de citations, toutes faites dans le but de prouver l’usage d’une chose qui n’existait pas encore, la dentelle, l’auteur précité rappelle un acte public en date du mois de novembre 1546, par lequel deux marchands florentins furent autorisés à introduire librement, pendant trois ans, en Angleterre et les pays qui en dépendaient, toute sorte de marchandises, parmi lesquelles sont énumérés : bijoux, pierres précieuses, étoffes, armures, franges, passementeries et autres gentillesses, de quelque façon et valeur qu’elles soient *.

On ne voit pas trop comment les passementeries et gentillesses florentines, sur lesquelles l’auteur appuie particulièrement, prouvent l’usage de la dentelle, pas plus que ne le prouvent d’autres citations puisées dans des pièces de la même époque, où l’on rencontre les mots : galons d’or, d’argent ou de soie {lace of gold, etc.).

En face de preuves aussi peu concluantes, il n’y a pas lieu de s’arrêter; mais il est utile de mettre en relief les motifs bizarres qui lui ont fait appliquer à la dentelle deux mots qui ne la concernent pas.

11 s’agit des vieux mots bone-lace et bone-work, qui auraient signifié dentelle. L’origine de cette appellation dériverait d’anciennes habitudes de se servir des pieds de mouton avant l’invention des fuseaux. Les fabricants du Devonshire, d’un autre côté, prétendraient que, au moment où la dentelle fut introduite dans le pays, les épingles y étant d’un prix trop

1. ... ail maner sorts of fringys and passementys wrought with gold and silver or otherwise, and ail other new gentilesses o£ wat facyon and value, etc. — Voir Rymer, tome XV, page ioy.

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